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Les sens du voyage

28/03/2003

Plus question de voyager idiot ! Si la majorité des Français en pince encore pour des séjours en famille ou entre amis, nos compatriotes n'hésitent plus à laisser leurs pantoufles pour s'embarquer vers des contrées lointaines. Vive la découverte !

Les Français seraient-ils d'incurables sédentaires ? Certes, le climat politique et économique les incite à la prudence. Mais une certaine forme de repli s'est installée. En huit ans, de 1994 à 2001, le nombre de voyages est passé de 177 à 160 millions, selon les chiffres de la Direction du tourisme, soit une chute de 17 millions. Depuis dix ans, l'élan de démocratisation des vacances s'est figé autour d'un taux de départ aux environs de 60 % (64,7 % en 2001). Parallèlement, la durée moyenne des séjours a diminué de moitié. Le Français part moins longtemps et plus souvent. Soit. Mais la consolation est maigre pour les professionnels du tourisme. Car nos compatriotes plébiscitent à 60 % l'hébergement non marchand, en hausse de 6 % entre 2001 et 2002 selon l'étude Sofres/Direction du tourisme. Autrement dit, ils consacrent l'essentiel de leurs séjours à la famille et aux amis plutôt qu'au vagabondage. Le rêve d'évasion s'est-il évanoui ? Dans son dernier ouvrage,Paradis verts,publié l'été dernier aux éditions Payot, l'anthropologue Jean-Didier Urbain n'hésite pas à parler de« révolution casanière ».Une révolution qui, prévient-il, cache une autre réalité :« La relation au voyage a profondément évolué. »

Trente kilomètres par jour

« Le Français n'est pas un Hexagonal pantouflard »,corrige Jean-Didier Urbain, par ailleurs directeur scientifique du groupe de prospective Temps libres et Dynamiques spatiales de la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (Datar). Certes, la géographie du pays offre, à l'intérieur de ses frontières, des possibilités bien plus étendues que celles de ses voisins européens. Si l'on en croit l'étude de la Sofres pour la Direction du tourisme, 90 % des longs et courts séjours se concentrent dans l'Hexagone. Mais le Français est aussi l'Européen le plus mobile sur son territoire, avec une moyenne de trente kilomètres parcourus par jour et par habitant, contre cinq en 1950. Cette mobilité est essentiellement due à l'explosion du temps libre, qui favorise les loisirs de proximité. Un créneau sur lequel s'est d'ailleurs engouffré avec succès le groupe Pierre&Vacances : ses Center Parcs sont occupés à 90 % toute l'année ! Les Français plébiscitent aussi les excursions d'une journée qui ne nécessitent pas d'hébergement. Enfin, si la fréquence des voyages baisse, leur distance augmente, comme en atteste la progression des déplacements privés à l'étranger. De moins en moins centré sur les destinations européennes (64 % de ses séjours à l'étranger en 2001 contre 74 % en 1996), le Français prend goût aux voyages lointains. Ses voyages à destination de l'Afrique, par exemple, se sont multipliés par plus de deux en cinq ans, entre 1995 et 2000. Certes, les courts séjours à l'étranger (de une à trois nuitées) ont bondi de 15 % sur les huit premiers mois de l'année 2002, contre 1 % seulement pour les longs séjours, ce qui laisse supposer un recentrage sur les destinations proches et sécurisées. Mais de l'avis des professionnels, il s'agit plutôt d'une réaction de peur face au terrorisme et au climat international. Les pratiques actuelles seraient en décalage avec les aspirations.« À terme, les voyages des Français à l'étranger devraient exploser »,se risque même à pronostiquer Étienne Pauchant, le responsable marketing d'IPK International.« La double réduction du nombre de voyages touristiques sur l'année d'une part, et de la durée des vacances d'autre part, cache une double augmentation : celle de la distance des voyages à l'étranger et celle des mobilités de proximité »,confirme Jean-Didier Urbain.

Le touriste de plus en plus autonome

Le modèle traditionnel des vacances, incarné par le séjour estival sur le littoral, reste encore prépondérant. Mais il a bel et bien éclaté.« Le touriste est davantage caméléon »,affirme Guy Raffour, conseiller technique au Conseil national du tourisme (CNT) et directeur de son propre cabinet d'études marketing, Raffour Interactif. Sa dernière enquête, baptisée « Réalités et perspectives des principales tendances comportementales de la demande touristique française en 2002 et projetées en 2003 » et réalisée pour le compte d'Opodo, la nouvelle agence de voyage en ligne créée conjointement par neuf compagnies aériennes européennes dont Air France, souligne le rôle précurseur des jeunes adultes (les 25-34 ans) et des internautes en matière d'évolution de la consommation touristique. Bien plus que les autres, ces candidats au départ ont tendance à fragmenter leurs vacances, à jouer entre les différents niveaux de gamme d'hébergement marchand, à réserver en direct les prestations touristiques (en particulier l'hébergement), à se décider tard, dans les quinze derniers jours, à choisir des vacances actives plutôt que reposantes, à se positionner en fonction de leurs centres d'intérêt plutôt que de leur profil, ou encore à pratiquer le troc - échanges de résidence, notamment. Cette dernière tendance est certes très minoritaire, mais elle n'en est pas moins émergente.

Ces différentes attitudes illustrent l'autonomie croissante des individus dans leur relation au tourisme.« Les gens ont un rôle beaucoup plus proactif,observe Guy Raffour.Ils s'informent, combinent et organisent eux-mêmes. »Cette professionnalisation du touriste fait d'ailleurs les choux gras des éditeurs. Plus les Français partent loin et plus ils achètent de guides : 90 % de ceux qui vont à l'étranger contre 10 à 15 % de ceux qui voyagent en France.« La sophistication des voyages a fait décoller les ventes duLonely Planet,qui écoule 450 000 exemplaires en France chaque année,reconnaît Zahia Hafs, la directrice générale des éditions en France.Notre positionnement valorise une certaine conception du voyageur indépendant et conscient du monde. »De leur côté, Gallimard et Prisma Presse, qui coéditent un nouveau format de poche baptiséGéo guide(25 000 exemplaires prévus au lancement), entendent satisfaire les exigences croissantes des touristes en matière d'informations pratiques sur les lieux d'hébergement, les choix d'activités et les attractions culturelles et ce, dans toutes les gammes de prix, en privilégiant une approche hédoniste.« Les individus souhaitent personnaliser leur voyage,constate Philippe Rossat chez Gallimard. Géo guideleur offrira des opportunités selon leurs désirs : un périple pour les petits budgets, pour la famille ou encore pour les amoureux. »

Que cachent ces nouvelles stratégies où les mêmes individus passent d'une formule à une autre, combinent des voyages au long cours avec des trajectoires de proximité qui échappent la plupart du temps aux circuits organisés ?« Le touriste a besoin de deux ailleurs, proche et lointain,explique Jean-Didier Urbain.Toutefois, qu'il soit dans sa résidence secondaire ou à l'autre bout du monde, sa préoccupation reste identique : il veut se soustraire à la vie sociale, être autonome par rapport au collectif. »Le phénomène de« birésidentialité »dépeint par Jean-Didier Urbain n'est pas seulement une affaire de nantis. Seules 9 % des trois millions de résidences secondaires sont des propriétés héritées. Et ce chiffre ne tient pas compte des emplacements de camping, loués à l'année à plus de 50 %, et autres masures reconverties en refuges de week-end. Lorsqu'il s'oriente vers l'hôtellerie, le Français plébiscite les structures à dimension humaine, à l'image des gîtes ruraux. Le choix n'est pas nécessairement dicté par un arbitrage économique mais plutôt par le désir de se retrouver « entre soi », qu'il s'agisse de la famille ou des amis.« On cherche moins à partir en vacances, rituel entaché de conformisme, qu'à se retrancher du monde en se réappropriant sa liberté »,observe l'anthropologue, qui note une montée de« l'individualisme de masse ».La même aspiration guide le choix des grands voyages, dont la valeur sociale et ostentatoire s'est, elle aussi, relativisée à force de banalisation. Jean-François Rial, à la tête du groupe Voyageurs du monde, qui fédère quatre labels - Voyageurs du monde, Comptoir des voyages, Déserts et Terres d'aventure -, confirme :« La demande de voyage privatisé, organisé en individuel et qui combine la découverte authentique et la détente est de plus en plus forte. »

Confort, détente et découverte

« Les Français qui partent à l'étranger ne sont pas 11 % mais 22 % »,corrige François Rial. La moitié d'entre eux ne sont pas comptabilisés parce qu'ils se déplacent de façon autonome, en voiture, notamment vers l'Espagne et l'Italie. Pour l'autre moitié, deux grandes tendances s'affrontent : «D'un côté, il y a ceux (40 %) qui partent en vacances avec le seul désir de se reposer au soleil, sans curiosité aucune pour le pays de destination : ce sont les adeptes des séjours balnéaires en formule club, celle qui a démocratisé le voyage, principalement à destination du bassin méditerranéen et des Antilles. De l'autre côté, il y a ceux qui voyagent pour découvrir de nouveaux horizons en circuit accompagné ou en solo, en Europe (30 %) ou dans le reste du monde (30 %). »Or le premier marché a baissé de 10 % l'an passé tandis que le second affichait une croissance à deux chiffres. Le concept du séjour club a-t-il vécu ?« Le problème vient moins de la formule elle-même que de son public, beaucoup plus frileux lorsque la conjoncture politique est incertaine »,relativise Jean-François Rial.

« L'aspiration à la liberté dans le voyage dépend de l'âge et du niveau d'éducation »,observe Étienne Pauchant chez IPK International. Les jeunes, marqués par le chômage et le sida, ne sont guère des aventuriers. Ce sont davantage leurs aînés qui partent sillonner le monde pour se fabriquer des souvenirs. En témoigne le profil des clients (au nombre de trois mille l'an passé) de Voyage-La Boutique, l'agence lancée par la chaîne de télévision thématique Voyage en octobre 1998 sur le mode du télé-achat. Les clients, pour la plupart des seniors de catégorie sociale élevée résidant en province, sont séduits par le concept original que résume la formule :« Ne partez pas sans voir ». « Ils ne recherchent pas le luxe mais le grand voyage dans le confort et hors des sentiers battus »,explique François Fevre, le directeur général adjoint de Voyage. Même constat du côté de La Balaguère. Ce spécialiste des excursions pédestres dans les Pyrénées, établi depuis près de vingt ans, s'est lancé il y a quatre ans sur le créneau de la randonnée à l'étranger, principalement en Afrique subsaharienne. Avec succès : la croissance de son chiffre d'affaires hors des frontières est supérieure à 50 %.

Qui sont les adeptes de cette formule du voyage à pied, prétexte à découvrir la nature, la culture et les hommes d'un pays ?« Des citadins, célibataires, dont l'âge moyen tourne autour de 45-50 ans, et beaucoup de femmes (60 %) »,observe Vincent Fonvieille, le fondateur de La Balaguère. Pour eux, pas question de s'enfermer dans le « bronzer idiot ». Leur intérêt les porte vers le voyage intelligent et le tourisme « équitable ».« L'aspect valorisant du voyage devient moins la destination que le projet,observe de son côté Zahia Hafs, aux éditions Lonely Planet.Les gens partent pour un safari au Kenya, pour une plongée en mer Rouge ou encore pour un rafting au Canada : c'est à chaque fois l'action qui est mise en avant. »

Cette tendance prisée des couches de population aisées et cultivées n'est pourtant pas exclusive. Claude Renaudin, la conceptrice des Spa Givenchy - il en existe sept dans le monde dont deux à l'île Maurice - qui côtoie l'élite, en sait quelque chose.« La clientèle haut de gamme qui a sillonné le monde entier pour des raisons professionnelles ou pour son plaisir veut aussi qu'on s'occupe d'elle et uniquement d'elle »,explique-t-elle. D'où le succès de ces temples du soin et du massage qui offrent le confort, la tranquillité et l'espace. Les cadres surmenés succombent à leur tour à la formule.« Ils viennent ici pour oublier et ne rien faire,observe Claude Renaudin.D'ailleurs, les salles d'exercice physique et autres équipements sportifs sont totalement boudés. »Le besoin d'évasion est bien là. Mais il prend désormais des formes de plus en plus multiples et personnelles.

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