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Le cinéphile est un touriste qui s'ignore

28/03/2003

Vous rêvez de traverser les États-Unis à moto comme dans « Easy Rider », de vous la couler douce dans le Gers comme dans « Le Bonheur est dans le pré », ou de faire la fiesta à Barcelone, comme dans « L'Auberge espagnole »... Le cinéma est une incitation au voyage. Quel est son impact réel sur le tourisme ?

Discussion entre amis, à la veille des fêtes de fin d'année : où célébrer la Saint-Sylvestre ? Après avoir soupesé désirs et réalité - Bretagne, montagne, réveillon sur place entre amis -, une idée fuse : Barcelone. Pourquoi Barcelone ? Tout simplement grâce à un film, le succès de l'année,L'Auberge espagnole,de Cédric Klapisch, qui retrace la folle année d'un étudiant dans la métropole catalane, entre fiestas et imbroglios sentimentaux. De fait, une invitation irrésistible à découvrir le Barrio Gotico, ce quartier des bars, ou les nuits «muy calientes» de la vivante cité.

On n'a certes pas attendu Cédric Klapisch pour savoir que les nuits de Barcelone étaient plus belles que les jours parisiens. MaisL'Auberge espagnoleest de ces films qui peuvent relancer l'intérêt pour une destination. D'autres font surgir du néant des lieux inconnus. Le cinéma anglo-saxon est évidemment un grand pourvoyeur de lieux mythiques. Le journaliste duSunday Timesud-africain, Jim Keeble, raconte dans un article intituléLights, Camera, Tourism(Lumières, caméras, tourisme) comment il a découvert le globe au rythme de sa cinéphilie :« Ces dernières années, je me suis rué sur les marches du Philadelphia Museum of Art(Rocky),j'ai déambulé dans Highbury Fields (le quartier de Hugh Grant dansQuatre Mariages et un enterrement),flâné dans des champs de coquelicots près d'Aubagne(Jean de Florette)et, ce dont j'ai le plus honte, j'ai pris des photos de la maison de Chicago occupée par Macauley Culkin dansMaman, j'ai raté l'avion. »

Les régions sublimées par le cinéma

Dans certains cas, un film réussi peut faire dix fois mieux qu'une campagne de communication. D'une part, parce que la magie du cinéma sublime les lieux. C'est l'effet « carte postale ». Le grand film romantique,Out of Africa,et son histoire d'amour échevelée entre Meryl Streep et Robert Redford, ont donné à beaucoup, dans les années quatre-vingt, des envies d'Afrique, destination assez peu courue auparavant.« Lorsque l'on veut visiter la ferme de Karen Blixen, c'est l'enfer, raconte une touriste de retour du Kenya.On croit pouvoir se promener tranquillement dans la maison, pourtant isolée, et dans ses environs, mais on voit défiler des norias de cars touristiques... »Le phénomène ne vaut pas seulement pour les pays lointains. Plus près de nous, dans la Drôme, Marie-Christine Fustier, adjointe à la direction du Comité départemental du tourisme, a remarqué un engouement accru des touristes depuis les filmsUne hirondelle a fait le printemps,comédie bucolique avec Mathilde Seigner et Michel Serrault, etLes Âmes fortes,drame rural avec Laetitia Casta.« L'impact est très difficile à évaluer,note-t-elle.Mais dans les offices de tourisme, on nous demande souvent où se trouve "la ferme de Mathilde Seigner", de même que l'on cherche des renseignements sur l'église romane de Comps, que l'on voit à la fin du film. »Dans le Gers, on est encore reconnaissant à Étienne Chatiliez pour sa comédieLe Bonheur est dans le pré,sortie en 1995, qui dépeignait la région comme un petit paradis... Le Conseil général de l'époque a même lancé une campagne signée «Le bonheur est dans le Gers, c'est pas du cinéma !»«Nous avons gardé le concept de bonheur pour nos communications, puisque notre nouveau slogan est : "Il y a du bonheur dans l'air",explique Anita Franceschin, chargée de promotion du Comité régional.L'effet du film s'est un peu atténué. Mais à chaque rediffusion, nous recevons des demandes d'informations sur la région...»

Empathie avec les héros

Certains films, eux, donnent envie de partir pour retrouver une atmosphère, une philosophie de la vie. Une étude intituléeImpact of a Popular Motion Picture on destination perceptions(Impact d'un long métrage sur la perception d'une destination), conduite par deux sociologues texanes, Hyouggon Kim et Sarah L. Richardson, analyse les motivations du voyageur cinéphile.« La plupart des publicités touristiques se concentrent sur l'information, les bénéfices que l'on va tirer d'un lieu après l'avoir visité,souligne l'étude.Dans le cas d'un film, le ressenti est complètement différent : le spectateur va expérimenter indirectement une destination en s'identifiant à un personnage... Son empathie avec le héros laisse présager de l'émotion qu'il éprouvera lorsqu'il visitera réellement le lieu ».Aux charmes du décor naturel s'ajoute l'excitation de suivre les traces du héros... Philippe Gloaguen, fondateur de la collection desGuides du routard, égrène une liste de longs-métrages qui ont incarné l'esprit du guide à ses débuts, il y a trente ans.« À l'époque où nous avons lancé leRoutard, il y avait un gros phénomène autour deMorede Barbet Schroeder, premier film sur le mouvement hippie, qui a véritablement lancé Ibiza,raconte-t-il. Easy Ridera également donné envie à beaucoup de gens de se lancer dans une grande traversée des États-Unis. La vedette du film n'était pas forcément la destination, mais plutôt un certain état d'esprit, la recherche d'une société plus permissive... »

Même s'il est difficile de quantifier le nombre exact de touristes générés par un succès cinématographique, l'impact d'un film n'est pas négligeable. La Commission nationale du Film France promeut les tournages dans l'Hexagone.« La promotion touristique n'est pas notre objectif principal,souligne Benoît Caron, délégué général de la Commission.Ce sont plutôt les retombées économiques pour les collectivités territoriales qui importent. Après, effectivement, un film peut, de manière exceptionnelle, contribuer au développement touristique d'une région. Comme dans le cas récent deTaxi, qui a entraîné un engouement important pour Marseille et amélioré l'image de la ville ».Mais cela n'est pas toujours le cas : un lieu ne sort pas toujours grandi de son passage sur grand écran. Jocelyn Termeau, responsable du Bureau d'accueil de tournages de la région Centre, se souvient encore de la première fois qu'il a vuDrôle de Félix,un film de Jacques Martineau et Olivier Ducastel tourné en partie à Chartres.« Le tournage s'était très bien passé,raconte-t-il.Quand j'ai regardé le film, quelle ne fut pas ma surprise en voyant le héros quitter Chartres, décrétant que c'était "une ville de m..." ».Parfois, il est tentant d'empêcher certains tournages, pour éviter de ternir la réputation d'une ville ou d'une région. Dana Théveneau, directrice de la Commission du film du Var, essaie de sauvegarder le prestige de Saint-Tropez, mis à mal par des tournages incessants et une médiatisation excessive.« Saint-Tropez est l'exemple type de la ville lancée par le cinéma, avec Bardot dansEt Dieu créa la femme, rappelle-t-elle.Mais les reportages et les films, très jet-set ou décadents, ont fini par donner une image superficielle, trop "paillettes" de la ville. La plupart du temps, Saint-Tropez demeure un petit village de pêcheurs... Sa population passe de 8 000 à 100 000 habitants l'été. Il n'est pas évident de contenir de tels flux touristiques. Voilà pourquoi nous décourageons certains tournages...»

Quand on ne peut pas tourner à Saint-Tropez, on peut ruser, car le cinéma est, par excellence, l'art des artifices. Pour les touristes, la vision sur pellicule peut être trompeuse... L'histoire deLa Vie rêvée des anges,censée se dérouler à Lille et ses environs, a été tournée en partie à Tours et à Orléans ! Erick Zonca, d'origine orléanaise, bénéficiait en effet d'un soutien financier de la région Centre. Il a donc posé ses caméras dans la région.« La pratique est courante,explique Jocelyn Termeau.On peut par exemple imiter le paysage breton en tournant en Basse-Normandie...»

Bredouilles

Certains touristes cherchant les traces de héros de film repartent parfois bredouilles. Le journaliste Jim Keeble, venu en Normandie pour revivre l'épopée des héros du film de Steven Spielberg,Il faut sauver le soldat Ryan,ne cache pas sa déception :« Mon projet était de faire le trajet en partant d'Omaha Beach, en suivant les pas du capitaine John H. Miller-Tom Hanks et de ses hommes alors qu'ils cherchent le soldat Ryan. Malheureusement, le film a surtout été tourné sur la côte irlandaise et à Hertford, en Angleterre. Spielberg n'a, en fait, tourné qu'un jour en France, à Saint-Laurent. De même, j'ai cherché le village de Ramelle où se déroulent les scènes finales du film, interrogé l'office du tourisme, un boulanger, un gendarme, un vendeur d'huîtres... Personne n'en avait entendu parler. Pas étonnant : le village n'existe pas. »Face aux demandes insistantes des touristes passionnés voulant retrouver les décors de leurs films préférés, on finit parfois par céder. L'office de tourisme de Savannah, en Géorgie, était assiégé d'appels de fans deForrest Gumpqui demandaient à voir le banc sur lequel le héros du film s'asseoir et livre ses réflexions sur sa vie. Le banc n'existait pas. Excédées, les autorités de la ville en ont fabriqué un ! La réalité tient parfois à ressembler à la fiction.

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