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Soleil

Bienvenue au Club 18-30

28/03/2003

Sex and sun ! Il n'est plus question que de cela dans les publicités du Club 18-30, Grand Prix au dernier Festival international de la publicité à Cannes. Le voyagiste a pourtant essayé de s'acheter une conduite, comme en témoigne notre reporter, qui a eu la chance d'y être invité.

Jusqu'au moment où le disk-jockey est monté sur le podium pour me balancer le contenu d'une bouteille de champagne, je n'y croyais pas vraiment. L'homme, gros et transpirant dans sa chemise hawaïenne, pointait le micro dans la direction d'une jeune femme debout à mes côtés.« Comment t'appelles-tu, ma biche ? Mélanie ? Et toi, jeune homme ? Mark. Bien. »Puis il se tourna vers les autres couples sur la piste de danse.« Écoutez-moi, jeunes filles et jeunes gens. Mélanie et Mark sont, ce soir, les grands gagnants du concours de « dirty dancing »[littéralement danse sale]du Happy Banana Bar ! »

Il me serra la main sous un tonnerre d'applaudissements et de sifflets, le tout entrecoupé de réflexions salaces. Rien de surprenant : l'idée de ce concours de « dirty dancing » était justement de danser de la manière la plus érotique possible sans ôter un seul vêtement. Le DJ opéra ensuite un repli stratégique vers ses consoles et la house music reprit de plus belle, à nous fendre le cerveau. Mélanie s'accrocha à moi comme si elle était sur le point de se noyer.« Putain, on les a tous niqués »,me hurla-t-elle dans les oreilles. Chic, très chic... Puis elle me roula une pelle, comme vous dites en France. Pour tout dire, elle ne me laissa pas vraiment le choix.

J'avais mal à la tête. Qu'est-ce que je foutais ici, au Happy Banana Bar, ce lieu de perdition des îles de la Grande Canarie. Comment se pouvait-il que je sois tombé si bas, héros malgré moi d'un concours de dirty dancing avec Mélanie, une infirmière de Manchester. Qu'est-ce que je foutais au Club 18-30 ? La réponse à toutes ces questions était somme toute simple : je travaillais.

Du soleil pas cher pour oublier la grisaille des banlieues anglaises

À cette époque - nous étions au début des années quatre-vingt-dix-, le Club 18-30 essayait de transformer son image de marque. Depuis les années soixante, ce voyagiste s'était fait un nom en arrivant à persuader les jeunes Britanniques (entre dix-huit et trente ans, évidemment) de troquer la grisaille de leur banlieue anglaise pour du soleil pas cher. Au fil des ans, la réputation du Club était faite. Le 18-30, c'était l'assurance de rentrer bronzé, de picoler et aussi de coucher ! Une réputation finalement pas si éloignée de celle du Club Med à ses débuts... Mais avec l'arrivée du sida, l'entreprise avait décidé de prendre un nouveau virage, plus clean. L'idée consistait alors à persuader la clientèle que le Club 18-30 offrait de l'aventure et de la découverte : sports nautiques, balades en 4 x 4, nouvelles cultures. Rien que du lourd... Le Club avait donc chargé une agence de relations publiques de faire passer le message, laquelle avait eu l'idée lumineuse d'envoyer un petit groupe de journalistes dans un Club 18-30. Comme j'étais le plus jeune de ma rédaction, c'est tout naturellement que je fus désigné volontaire.

Maigre, portant une paire de lunettes à la Harry Potter, un livre sous le bras, je n'avais pas vraiment le look du quidam qui fréquente ce type de lieu quand Gavin est venu me chercher à l'aéroport de Gran Canaria. Gavin était l'un des animateurs du club, l'équivalent d'un GO, gentil organisateur du Club Med, si vous voulez. Il prit ma veste en lin avec d'infinies précautions. La clientèle masculine du Club 18-30 était plutôt du genre maillot de foot, le ventre débordant par-dessous. Ce que Gavin ne savait pas, en revanche, c'est que le livre que j'avais emporté était signé d'un journaliste américain complètement dingue, Hunter S. Thompson, et que côté boisson, je n'étais pas le dernier à lever le coude. Malgré mes vingt-trois ans, je « socialisais » volontiers, le soir, avec les reporters les plus endurcis de mon journal local, comprenez les plus alcoolos... J'avais déjà couvert des meurtres, des incendies, des accidents de voiture et des concours du plus gros mangeur de saucisses... J'étais sûr de pouvoir tout supporter.

« Tu n'auras pas besoin de cette veste,me lança Gavin, en jetant mon sac dans la malle de sa berline.Tu sais, il fait une putain de chaleur ici. »Il avait raison. Les petites maisons blanches qui tranchaient sur le paysage désertique semblaient fumer dans la canicule. N'eussent été la mer et les palmiers, le lieu ressemblait... à une banale banlieue d'Europe de l'Est. Au bar de l'hôtel, je trouvais deux consoeurs, Kim et Patricia, qui écrivaient pour un journal de Liverpool. Drôle de look : le cheveu ras, l'humour quelque peu cynique et la capacité à descendre cul sec une pinte de bière sans cligner des yeux. Elles semblaient encore plus extraterrestres que moi. Je fus vite adopté comme mascotte et soutien moral. Notre intégrité journalistique voulait que nous assistions aux « animations » concoctées par les GO. Si bien que nous avons fini par nous retrouver dans le bus qui faisait la tournée des bars de la ville.« Vous n'avez pas besoin de ces vestes »,ne cessait de répéter Gavin, décidément obsédé. Je pris place près d'une fille aux cheveux blonds peroxydés. Elle portait une minijupe avec un petit haut blanc qui avait bien du mal à contenir son imposante poitrine.« Bonjour,me lança-t-elle.Je m'appelle Mélanie. »Cinq heures, six whiskies Coca, quatre bars et une discothèque plus tard, Mélanie et moi en étions à nous agripper à notre trophée, une bouteille de champagne, tout en rampant dans les jardins de l'hôtel. De fait, et en dépit des efforts méritoires de l'agence de relations publiques, le Club 18-30 n'avait pas changé son image d'un iota.

Chacun son tour !

Au petit matin, Mélanie souffrait d'une belle gueule de bois lorsqu'on nous proposa de prendre place à bord d'un faux galion espagnol pour une « croisière pirate » au départ du port du club. Concrètement, cela consistait à naviguer autour de l'île sous le cagnard, à boire des seaux de bière San Miguel tout en essayant d'éviter le mal de mer ou la noyade. Laissant Mélanie à ses envies de trépanation libératoire, les trois journalistes intrépides que nous étions acceptèrent cette petite croisière, sous réserve toutefois d'être dispensés des petits jeux programmés à bord. Inutile de dire que notre plan foira complètement, Gavin insistant systématiquement pour que ses « amis journalistes » assument leur tour, notamment quand il s'agissait de descendre une bouteille de San Miguel les mains nouées derrière le dos ou lorsqu'il fallait se bombarder de calamars morts. Autant de réjouissances qui nous conduisirent, le jour suivant, à mettre en place un subtil plan d'évasion.

Nous prîmes donc un bus qui nous déposa dans un petit village de pêcheurs, tout à l'autre bout de l'île. Nous y passâmes deux jours merveilleux, lézardant sur les plages, dégustant la nourriture locale et jouant au billard avec les autochtones. De retour au Club 18-30, Gavin nous accueillit d'une simple question :« Mais où étiez-vous ? »Il voulut s'octroyer une revanche le lendemain, à l'occasion d'une sortie en tout-terrain. Une flotte de Land Rover prit la direction de la montagne, Gavin se débrouillant pour nous faire monter à son bord. Installé au volant, il se mit à rouler à une telle vitesse sur les chemins cahoteux que nous dûmes nous rendre à l'évidence : il avait décidé soit de nous faire vomir (ce qu'il n'avait pas réussi sur le galion), soit de nous fracasser le crâne (ce que les calamars de la veille n'avaient pu réaliser). Notre réaction fut professionnelle : nous ne cessâmes de lui demander de s'arrêter, ici pour photographier une fleur rare, là un rocher particulièrement étrange... Cette virée fut bien pire pour lui.

La dernière nuit nous vit rivés au bar de l'hôtel... à tenter d'interviewer quelques-uns des clients du Club. Des gens plutôt sympathiques, au demeurant. Je me souviens de m'être posé la question de savoir pourquoi le Club voulait tant changer son image. Quand vous êtes infirmière à Manchester, mécanicien à Bradford ou ouvrier à Sheffield, et que vous travaillez comme un forcené toute l'année dans des conditions pas toujours faciles, quel mal y a-t-il à dépenser votre argent en bière, fun et sexe au soleil ? Moins de cinq ans plus tard, le voyagiste a fini par tirer la même conclusion que moi. Depuis, ses campagnes publicitaires ont retrouvé un vrai parfum d'obscénité, à l'image des vacances qu'il propose.

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