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Perso - ENTRETIEN*

Marine Jacquemin : « Je pars pour montrer la vie, pas pour risquer la mienne »

28/03/2003

De l'Irak à l'Afghanistan, en passant par le Rwanda, la Tchétchénie ou encore Israël, Marine Jacquemin, grand reporter au service étranger de TF1, sillonne depuis quinze ans les routes périlleuses des conflits du globe. Comment se prépare un grand reporter au moment de boucler... sa valise.

Lorsque vous partez en reportage, comment préparez-vous votre valise?

Marine Jacquemin :L'urgence de chaque départ résout ma hantise de la préparation matérielle. Je me soucie avant tout de rassembler les bouquins et les dossiers qui vont nourrir mon reportage. Ils occupent la moitié de ma valise, qui a fait tous les pays du monde. Elle est à bout de souffle mais je ne peux pas m'en séparer ! C'est une valise d'alpiniste - je fais beaucoup de montagne - équipée de roulettes et de sangles pour faire sac à dos : un détail qui a son importance lorsqu'il faut décamper rapidement. Comme j'y entasse tous mes documents, elle pèse lourd et laisse peu de place aux vêtements ! Ma garde-robe se limite à un jean et à un pantalon noir en cas de réception officielle. Pour les pays chauds, trois chemisiers font l'affaire, infroissables et plutôt de couleur foncée donc moins salissants car on n'a pas toujours l'occasion de les faire nettoyer, voire même de trouver de l'eau pour les laver. Dans les pays froids, j'emporte un ou deux cols roulés. J'ai une parka qui me suit partout car elle protège de toutes les intempéries : le chaud, le froid, la pluie. Je ne l'ai pas quittée en Tchétchénie où j'ai dormi presque trois semaines dans des caves, sous les bombes, et dans des maisons sans toit. J'ai aussi un grand châle, très doux qui me sauve la vie dans les avions. Avant le départ, le médecin de TF1 nous prépare une trousse de premier secours et mon équipe s'occupe des achats logistiques : couvertures de survie, barres alimentaires, sachets de protéines, produits lyophilisés, réchaud, etc. que l'on répartit entre le caméraman, le preneur de son-monteur et moi. Ces produits de première nécessité sont essentiels lorsque l'on sait que les conditions d'un reportage peuvent varier d'un extrême à l'autre. En Géorgie (dans le Caucase), par exemple, nous étions logés dans un hôtel grand luxe à Tbilissi avant de nous embarquer en rase campagne, par un froid polaire, à bord de camions militaires russes. Sous des mètres de neige, il a fallu se construire un igloo pour dormir...

Y a-t-il une place pour les objets plus personnels et féminins dans vos périples?

M. J. :J'ai un Teddy Bear en peluche qui me suit partout. C'est un peu ma protection. D'ailleurs, j'adore les ours et je fais collection de modèles anciens. Ma dernière acquisition, en bronze, provient de Bagdad. Je porte aussi une bague fétiche qui appartenait à une de mes amies, tuée en Afghanistan l'an passé. En tant que femme reporter, je ne peux pas afficher trop de coquetterie car elle est source de danger mais je porte, par petites touches discrètes, des éléments féminins qui me rassurent, comme un parfum, une petite soie sous un pull ou une paire de boucles d'oreilles. J'emporte aussi des lingettes de toilette pour bébé car il arrive parfois qu'on ne puisse pas se laver pendant plusieurs jours ! Lorsque je pars dans un pays extrêmement démuni ou dans une zone à risque, je mets dans mes bagages des petites choses dont je sais qu'elles vont être soit un laissez-passer pour franchir un barrage, comme une montre ou une cravate, soit des petits cadeaux qui feront la joie des enfants : tee-shirts, crayons, jouets. Les voyageurs mettent trop d'idées préconçues et d'égoïsme dans leurs valises. Il faut au contraire y glisser de la chaleur humaine, de la curiosité, de l'amour des autres. Pour moi, la valise a aussi un contenu mental.

La façon de voyager des grands reporters a-t-elle évolué?

M. J. :Les conditions ont changé en termes de communication. Avant, on partait avec quatre cent kilogrammes de matériel et c'était un handicap : il fallait être basé à un endroit précis du pays tandis que l'événement se passait à l'autre bout. La miniaturisation des outils nous a rendus plus mobiles et autonomes : on se déplace avec nos petites stations satellites et nos outils de diffusion immédiate. L'information est donnée en temps réel, ce qui est un progrès mais aussi une source d'inconvénients : les reporters sont devenus des cibles et sont davantage manipulés. L'exemple le plus connu est celui de Timisoara en Roumanie. Les reporters n'ont pas de protection - hormis en Algérie où on est escorté par les Ninjas, des gardes du corps officiels - et heureusement car ce serait prendre parti que d'en accepter. Nos seules armes sont nos stylos. Il est vrai qu'il y a des épreuves à risque comme celle de franchir un barrage. Je me souviens de ce délicat passage au Rwanda où les Hutus faisaient un tri entre eux et les Tutsi dont les morts s'empilaient en tas, mais aussi entre les Belges - anciens colons à abattre - et les Français. Quand on se retrouve avec une arme braquée sur la tempe, on se dit qu'on n'est pas à l'abri d'une réaction intempestive. Il faut avoir des nerfs solides et être entouré de la bonne équipe : on ne peut pas imposer ou se laisser imposer des choix. A Bethléem, par exemple, j'ai connu la chance d'être avec le bon caméraman, le bon preneur de son et le bon « stringer », qui est ,dans notre jargon professionnel, le personnage local faisant office de chauffeur-assistant-traducteur. Notre équipe a été la première à pénétrer sur la place de la Nativité. Quand notre voiture blindée s'est retrouvée pointée par des chars, chacun a gardé son sang-froid. Notre reportage a été repris par les télévisions du monde entier.

Votre métier a-t-il changé votre façon de voyager à titre privé?

M.J. :Dans tous mes voyages, je mets de la curiosité, de l'envie de découvrir les peuples et d'échanger avec eux. J'ai d'ailleurs au moins cinq mille adresses du monde entier dans mon Palm Pilot ! La seule différence entre mes périples professionnels et privés, c'est le temps qui est un luxe. Parfois, je prolonge mon séjour après un reportage. Il m'arrive aussi de partir sur mon temps de vacances pour retourner dans des régions qui m'ont séduites. J'ai découvert, au Pakistan, des vallées splendides comme celle de Hunza au Nord. Les gens y sont exceptionnels de gentillesse. Il ne faut pas condamner d'avance un pays considéré comme risqué. L'une des grandes règles du voyage est de savoir se départir de ses habits d'Occidentaux nantis et de ses préjugés. Si on arrive presque nu, prêt à se fondre dans les coutumes des habitants, à s'asseoir avec eux, à les écouter et à essayer de les comprendre, on en revient avec des valises pleines. Les Irakiens, par exemple, qui n'ont rien à voir avec la dictature sanguinaire de Saddam Hussein, sont des gens magnifiques à rencontrer. Après douze ans d'embargo, ils vous expliquent que leur résistance, c'est leur culture. C'est ce qui les fait tenir debout. Les rapports humains ne sont jamais aussi intenses que dans ces pays qui souffrent. On est dans l'essentiel, loin des idées préconçues. C'est là toute la beauté du voyage.

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