Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

Connexion

Splendeurs & idées du télétravail

06/06/2003

Le travail à distance est souvent présenté comme synonyme de liberté et de douceur de vivre. Rien n'est plus faux : avoir son bureau à la maison impose une discipline de fer si l'on veut éviter que le travail n'empiète sur la vie de famille, et vice-versa.

Chaque année, au printemps, c'est la même rengaine : Paul, trente-deux ans, plaquerait bien tout pour s'installer et travailler dans sa maison de pêcheur de l'Estaque, près de Marseille. Cadre commercial dans une grosse agence de pub parisienne, il ne supporte plus le stress et les horaires à rallonge. Et encore moins l'ambiance et les circuits hiérarchiques qui règnent dans l'entreprise. Tout comme sa femme, directrice artistique dans un magazine professionnel, il se verrait bien repartir à zéro au bord de la Méditerranée, avec vue imprenable sur le château d'If depuis le salon .« Je passerais plus de temps avec les enfants, tout en allant à la plage quand il fait vraiment beau »,se dit-il, en observant la mine de papier mâché de ses collègues de bureau. Et puis, avec le TGV, il serait à Paris en trois heures, en cas de besoin. Un vrai bonheur, songe-t-il, tout en imaginant l'aménagement de son futur foyer-bureau.

Paul n'est pas le seul à rêver de travailler à la maison. Aujourd'hui, le télétravail concerne 6,3 % de la population active française. Dans une étude récente, le fabricant d'imprimantes Lexmark rappelait qu'en cinq ans, le travail à domicile a plus que doublé en Europe. Les raisons d'un tel engouement ? Après une première vie sociale bien remplie, bon nombre de cadres éprouvent le besoin de souffler, de rompre avec une organisation pesante, de consacrer davantage de temps à leur famille, bref de profiter de la vie. Et surtout de perdre moins de temps dans les allers-retours domicile-bureau. Dès lors, à l'aube de la quarantaine, voire beaucoup plus tôt chez certains, la province redevient une valeur montante.

L'avènement du TGV et d'Internet y est pour beaucoup : Lille et Tours sont désormais à une heure de Paris, Le Mans et Nantes à deux heures et Marseille à trois. Beaucoup de cadres se sont donc décidés à changer de vie. Désormais, ils consacrent un à deux jours par semaine ou par quinzaine à leurs rendez-vous ou prises de contact dans la capitale, puis s'en retournent travailler sur leurs terres.« Attention,prévient Augustin Garcia,il y gare et gare. Si l'on doit se rendre très souvent à Paris, il est préférable de ne pas s'installer à Brest, Tarbes ou Toulouse, et d'éviter les localités éloignées des centres télécoms : plus on s'en éloigne, plus le débit Internet est faible. »Le directeur du développement de Filigrane Press, une agence de presse travaillant pour bon nombre de journaux parisiens, s'est installé à Biarritz en 1999. Il ne se rend à Paris qu'une fois par mois. Son avertissement fait bondir Marie de La Forrest, directrice du magazineChanger tout,qui, depuis cinq ans, habite et travaille dans le Gers, à quatre heures et demie de train de Paris.« Quand on est motivée, on le fait. Pendant quatre ans et demi, je me rendais à Paris toutes les semaines. C'est faisable ! »

De même, les prix des loyers en province n'ont rien de commun avec ceux pratiqués à Paris ou en proche banlieue. Quant aux surfaces... Deux arguments qui prennent toute leur importance lorsque le cercle de famille s'agrandit.« Avec deux ou trois enfants et une activité professionnelle à domicile, un appartement ou une maison se prête davantage au télétravail qu'un logement à Paris »,martèle Marie de La Forrest. Afin de réussir dans cette nouvelle vie, il faut impérativement une pièce supplémentaire aménagée en bureau et uniquement consacrée à la vie professionnelle.

Préserver son intimité

Cet argument ne convainc pas encore l'ensemble des personnes interrogées par Lexmark, puisque seulement 35,5 % d'entre elles s'installent dans une pièce à part, les autres se contentant - à tort - d'un espace exigu, allant jusqu'à annexer, pour 1 % d'entre elles, leur salle de bains ! Même si Didier Vitrac, directeur conseil chez Publicis Consultants, reconnaît que ses quatre années de télétravail, entre 1994 et 1998, ont été« les plus belles de [sa] vie professionnelle »,il admet que« démarrer une activité de conseil financier dans une pièce de huit mètres carrés, avec deux écrans d'ordinateur, trois lignes de téléphone-fax, des branchements partout, plus un chien, c'était sportif ! »Une opinion partagée par Augustin Garcia, qui va plus loin :« Avant toute chose, il faut surtout s'assurer que le réseau électrique de la maison peut supporter une installation informatique de bureau. Si ce n'est pas le cas, il faut impérativement investir dans un onduleur, afin de sauver les données en cas de coupure de courant. »Et puis, toujours selon Lexmark, l'importance accordée au meuble-bureau, censé centraliser tous les outils de travail, a de quoi faire frémir : à peine plus d'un mètre carré en moyenne ! Après y avoir posé un téléphone-fax, un scanner, une imprimante et installé l'unité centrale de l'ordinateur et son écran, l'espace vital se réduit à... 65 cm2, tout juste suffisant pour ouvrir un cahier A4 ! Cela n'a d'ailleurs pas échappé à certains fabricants de mobilier de bureau. Ainsi, les designers d'Habitat ont imaginé une ligne d'étagères pour le rangement, étudiées tout particulièrement pour les télétravailleurs.

Si ces critères d'agencement et d'aménagement d'un logement peuvent, de prime abord, relever de l'anecdote, ils apparaissent dans la réalité comme la condition sine qua non d'une expérience réussie. Toutes les personnes interrogées le confirment : sans une frontière physique entre le bureau et les autres pièces de l'habitation, toute expérience de télétravail est vouée à l'échec. Philippe Laurent, graphiste indépendant, a tenu six mois :« Au début, c'était sympa, mais je me suis vite aperçu que cela imposait d'avoir un appartement encore mieux tenu que d'habitude. Pas question d'inviter des clients chez soi quand le lit n'est pas fait ou que le linge traîne partout. Et puis, pour se rendre dans mon bureau, ils devaient traverser la chambre et mon salon. Je n'avais pas vraiment envie de leur dévoiler mon intimité ». Pour résoudre cette difficulté, il a préféré louer un local à cinq minutes de chez lui et faire l'impasse sur la déduction fiscale d'une partie de son loyer. De leur côté, Philippe Barray et Wilfrid Delage, qui font de l'achat d'espace depuis Bayonne, ont, eux aussi, opté pour la solution d'un local distinct de leur domicile.« Cela évite de voir sa vie professionnelle phagocyter sa vie familiale et vice-versa »,expliquent-ils. Un sentiment partagé par Philippe Laurent et David Lechermeier. Ce dernier, après plusieurs mois de télétravail pour une start-up, a préféré rejoindre la Cegos, en région parisienne. Selon eux, l'interaction entre vie privée et travail est le principal danger de ce mode de fonctionnement.

Contrairement à bon nombre d'idées reçues, le télétravail n'est pas non plus synonyme de farniente ou de douceur de vivre au bord de la piscine, le portable sur les genoux et les enfants autour de la chaise longue. Une telle vision est souvent source de malentendus, voire de frustrations familiales et professionnelles.« Ceux qui s'imaginent se la couler douce avec des horaires décalés et une vie sociale bien remplie s'exposent à de sérieuses déconvenues »,bondit David Lechermeier. Le mythe de la journée de travail débutant après midi en prend un coup. Augustin Garcia s'étranglerait presque à la simple évocation des heures ouvrables consacrées au jardinage ! Dans un autre registre, Philippe Laurent a failli basculer dans l'oisiveté :« Un jour, je me suis aperçu que je passais mes matinées en pyjama devant mon ordinateur. Cela a été un véritable déclic. »De même, cette journaliste, aujourd'hui intégrée dans une rédaction, s'enthousiasmait de consacrer ses matinées à la gym et de commencer à travailler après 14 heures. Et son mari de lui faire observer, non sans une pointe d'humour, qu'elle était toujours devant son ordinateur à 3 heures du matin...

Autonomie et discipline indispensables

« Il faut s'imposer tout de suite des règles strictes, à soi-même, à son entourage, à ses clients ou ses employeurs »,conseille David Lechermeier.« Tout en sachant qu'elles ne seront pas respectées à 100 % ,nuance Augustin Garcia, qui soupire à propos du mercredi, jour des enfants.Ils ne comprennent pas. Pour eux, si je suis à la maison, je suis disponible pour jouer. Alors qu'en fait, c'est une journée comme les autres, avec les mêmes horaires de bureau.»Et puis, certains employeurs peuvent abuser de la situation, jouant sur la culpabilité que peuvent éprouver certains, allant jusqu'à téléphoner tard le soir ou le week-end. Un argument qui laisse de marbre Marie de La Forest, rappelant son expérience de cadre dirigeante dans la presse magazine, avec le« boulot à faire pendant le week-end, les coups de fil passés à 21 heures. »Avant de reconnaître que ces horaires à rallonge peuvent avoir pour conséquence« de voir son conjoint péter les plombs ! » « Le télétravailleur apprend à devenir très productif, et surtout à gérer sa disponibilité. Cela suppose une autonomie complète et une discipline de fer »,répond en écho Didier Vitrac. Ce dernier reconnaît ne pas avoir hésité à prendre des week-ends prolongés avec sa femme, lorsqu'il se« sentait sec ».Marie de La Forrest, inconditionnelle de l'adage « quand on veut, on peut », en convient, mais préfère parler de maturité ou de motivation. Wilfrid Delage avoue sans ambages que ses horaires et son rythme de travail demeurent les mêmes qu'à Paris. Avec une différence de taille toutefois : son organisation et l'absence de stress qui règnent sur la côte basque lui permettent, avec sa femme et ses enfants, de« savourer vraiment les week-ends et les fins de journée. »

Autre source de frustration, plus sournoise : la solitude. Témoignage de David Lechermeier :« Ce qui manque le plus dans le télétravail, c'est le partage de connaissances, l'échange de points de vue avec des inter- locuteurs, le contact physique et visuel. »Un sentiment partagé par Philippe Laurent, qui souligne qu'il a dû attendre un an avant de rencontrer certains de ses clients . Marie de La Forrest admet ce risque, surtout pour des cadres ou des employés habitués à bavarder autour de la machine à café ou à déjeuner avec leurs collègues de travail.

Enfin, se lancer dans le télétravail peut mettre en péril une carrière prometteuse.« En se situant hors de l'entreprise, on s'exclut des promotions à venir et, progressivement, on ne récupère plus que les missions les moins intéressantes. Au bout du compte, le travail devient répétitif »,déplore David Lechermeier. Au-delà de la solitude,« on ne peut pas se lancer dans cette aventure sans un solide carnet d'adresses »,rappellent Philippe Barray et Wilfrid Delage. Le premier, après vingt-sept ans d'expérience dans l'achat d'espace, a su nouer des relations au sommet de la hiérarchie des annonceurs et des régies.« Si j'avais eu à prospecter pour me constituer un fichier clients, je n'aurais pas poursuivi dans cette voie »,reconnaît-il. Dans un autre registre, Didier Vitrac insiste sur«la nécessitébasique de noter tous les jours dans un cahier ou sur son agenda électronique les noms, adresses, numéros de téléphone et de fax des personnes rencontrées. »

En fait, si le télétravail séduit de plus en plus de gens, ce choix est rarement définitif. En revanche, cette parenthèse peut se révéler très enrichissante entre deux postes. Sans son passage par la case « travail à domicile », David Lechermeier aurait-il obtenu la fonction qu'il occupe actuellement chez Cegos ? Publicis Consultants aurait-elle proposé à Didier Vitrac« cette opportunité fantastique » ?« J'y ai gagné en autonomie, en efficacité, en productivité et en réactivité »,s'emballe-t-il, avant de reconnaître que« cela n'est pas toujours facile à vivre pour ceux qui travaillent avec moi ! »

Quant à Paul, il se pose toujours autant de questions. Son coeur lui dit de se lancer dans l'aventure mais sa tête lui enjoint la prudence. Paris lui pèse mais, d'un autre côté, le saut dans l'inconnu lui fait peur. Comme pour tout individu promis à une brillante carrière. En fait, il dit se trouver encore jeune pour aller« s'enterrer en province ».Allez, c'est dit, il franchira le Rubicon le jour de ses 40 ans. Promis, juré, il va d'ailleurs en parler dès ce soir à sa femme afin de la convaincre. Ce n'est pas gagné...

Envoyer par mail un article

Splendeurs & idées du télétravail

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.

Plus d’informations sur les agences avec les Guides Stratégies