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L'objet

Le destin polaire du frigo

06/06/2003

Son physique ingrat rebute les designers. Au contraire du four, il ne transforme pas les aliments, mais se contente de les conserver. Le frigidaire n'est jamais devenu une star de l'équipement ménager. Pourtant, sa vie discrète recèle bon nombre de signes de l'évolution de notre société.

Bien que son nom d'origine se soit effacé au profit de celui d'une marque, le réfrigérateur n'a pratiquement jamais réussi à briller sous les feux de la rampe. Comme le Scotch, la Carte bleue, ou le Kleenex, le frigidaire est l'un des rares produits à accéder au statut de « branduit », objet devenu une marque universelle, immédiatement identifiable et terme générique dans le langage courant. Malheureusement, toute médaille a son revers : à l'instar du poinçonneur des Lilas, le frigo est « celui qu'on voit mais qu'on ne regarde pas ».

Il est vrai que sa façade aveugle, monochrome, à peine égayée parfois par quelques magnets, ne parvient pas à rivaliser avec la physionomie beaucoup plus avenante d'un four multifonction bardé de boutons de commande ou d'une table de cuisson en vitrocéramique rayonnant d'un halo rougeoyant. Et pourtant, le simple fait de conserver à température constante des aliments, des médicaments comme des vaccins ou des pellicules photo (souvenez-vous de Clint Eastwood dansSur la route de Madison) constitue une prouesse technologique.« Il existe deux techniques pour obtenir du froid,explique Jérôme Bernicaud, responsable du marketing électroménager de LG,le froid statique et le froid ventilé. La première ressemble à celle du chauffage central, avec un liquide circulant dans les canalisations du réfrigérateur. La seconde permet de pulser, grâce à des ventilateurs, un courant froid dans tout le frigo, et surtout, d'obtenir des températures différentes selon les étages. »Comme dans l'industrie agroalimentaire, la fonction principale du réfrigérateur sera de garantir du « monotone en continu », à savoir une atmosphère constante en son sein, et ce, quoi qu'il arrive. Un four peut supporter sans dommage une coupure d'électricité : les conséquences sur la santé des consommateurs seront insignifiantes. En revanche, pareille mésaventure pour notre frigo peut entraîner des risques mortels de contamination microbienne.

Au contraire d'un certain yaourt bio, ce qu'il fait à l'intérieur ne se voit pas à l'extérieur. Christophe Spotti, directeur de la galerie Fraîch'Attitude à Paris, qui a donné carte blanche à plusieurs artistes pour le redécouvrir, en convient :« C'est un meuble statique, un lieu de transit de la nourriture, qui ne valorise pas son propriétaire. Un four ou une table de cuisson permettront à l'utilisateur de voir ses aliments se transformer. Il verra ainsi son travail valorisé. Rien de tout cela avec le frigo. C'est un produit statique : à part l'ouvrir puis le refermer, et la corvée fastidieuse de le nettoyer, il n'offre aucune possibilité à la ménagère lambda et à sa famille d'épanouir leur potentiel créatif. »Dès lors, inutile d'espérer voir un objectif braqué sur ce monolithe pour une séance photo illustrant un catalogue ou une revue de décoration : le four lui volera toujours la vedette.

Délaissé par les sociologues et les designers...

D'où une certaine indigence stylistique. Bien qu'il frôle le centenaire, pas un seul sociologue ne s'est penché sur lui pour décrypter à travers son évolution les grandes évolutions de la société ou du siècle passé, qu'il a traversé sans prendre une ride. Depuis le ColdSpot relooké par Raymond Loewy en 1935 (suppression des pieds biseautés et découverte des qualités antioxydantes de l'aluminium pour les étagères), aucun designer de renom ne s'y est vraiment intéressé. Le réfrigérateur a définitivement raté le coche du design lors de la révolution de la chaîne du froid, dans les années cinquante.« Les codes du réfrigérateur sont encore très contraignants,analyse Benoît Heilbrunn, sémiologue et professeur à l'École de management de Lyon.Le marché créatif demeure apathique. Pour que son design progresse, il faudrait d'abord que l'on puisse casser ces codes. »Quel industriel aura l'audace de transgresser la norme imposant sa forme rectangulaire à ce meuble ? Personne n'ose franchir le pas. Même LG enrobe son frigo intelligent et interactif d'une livrée très classique. Seul l'italien Zanussi s'autorise une porte évasée vers le bas, suggérant l'idée d'un ventre à remplir. Reste à savoir si cette audace sera reprise. Quant à Whirlpool, si, selon Christophe Spotti, il semblait« intéressé par l'idée de Germain Bourré d'éclairer un réfrigérateur avec des fibres optiques »,l'industriel coréen tarde à la concrétiser et à la proposer dans son catalogue.

... tout en étant ignoré par la publicité

Cette frilosité se double également d'une misère publicitaire. Benoît Heilbrunn s'étonne qu'aucune marque n'ait saisi au bond la balle des scandales alimentaires de ces dernières années (vache folle, salmonellose, etc.) pour« communiquer autour des qualités de conservation et de préservation de l'hygiène des aliments que procure le réfrigérateur. Même une marque comme Brandt, pourtant réputée pour son image rassurante, n'a pas osé ou voulu tenter le coup. »Fondamentalement, cela s'explique aussi par des différences de marché au sein des pays occidentaux :« Aux États-Unis et en Allemagne, par exemple, il s'agit d'un marketing B to B. Lorsque vous achetez un logement, on vous fournit presque systématiquement une cuisine équipée d'un réfrigérateur, d'une machine à laver, etc. La cible à séduire n'est pas le consommateur final, mais l'entrepreneur en bâtiment. »

Pourtant, le frigo n'a peut-être pas dit son dernier mot. L'intégration de fonctionnalités Internet par LG fait de lui un véritable intendant, capable de gérer et de programmer le ravitaillement du foyer. Dans ces pièces à vivre que sont devenues les cuisines, il tend à occuper une place centrale. Ce qui lui fournit l'opportunité d'accomplir une minirévolution de style, comme l'a constaté Vincent Grégoire, chasseur de tendances au cabinet Nelli Rodi :« Toute cette technologie invisible, ça donne la trouille, cela fait un peu sorcier. Les consommateurs ont peur qu'elle décide pour eux, et par réaction se rabattent sur des lignes plus rassurantes. »D'où, selon lui, la vogue pour les formes rondes et les couleurs pastel, gourmandes, des années cinquante, qualifiées d'« âge d'or des arts ménagers » que l'on cherche à se réapproprier. Cette époque coïncide justement avec la démocratisation du frigidaire et un boom exponentiel du taux d'équipement des ménages. Dans sa chanson,La Complainte du progrès,Boris Vian promet entre autres à son amour« un frigidaire, un avion à deux places, une tourniquette pour faire la vinaigrette ! ».Et puis, cette mode pour des lignes plus rondes, plus puissantes, s'inscrit aux antipodes de la raideur et des couleurs flashy voire agressives (orange, vert pomme, etc.) du côté laboratoire de ce que proposaient les industriels entre 1970 et la fin des années quatre-vingt-dix.

Ce retour « au vrai chic » des années cinquante met également en relief une certaine uniformisation des habitudes alimentaires françaises et américaines :« Les Français adorent garder les restes pour en faire de bons petits plats,explique Jérôme Bernigaud.Le froid ventilé à longtemps été rejeté parce qu'il dessèche les aliments. Le boom du four à micro-ondes a inversé la tendance : les consommateurs ont pris l'habitude de coiffer leurs plats avec un film plastique, puis de les recouvrir avec ce film. À l'instar des Américains pour les fruits et les légumes. »Surtout, la vogue pour les réfrigérateurs américains constitue à nouveau un signe extérieur de richesse.

« L'apparition du distributeur de glaçons et le grand format des frigos à l'américaine en disent long sur son propriétaire, même si la première fonctionnalité lasse vite »,s'amuse Benoît Heilbrunn. Reste à savoir si la démocratisation du froid ventilé (les premiers modèles à moins de 1 200 euros commencent à faire leur apparition dans les hypermarchés) ne fera pas remiser le bon vieux frigo aux oubliettes...

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