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La presse financière sur le qui-vive

Après la colère et la mobilisation, les éditeurs de presse restent vigilants, alors que la menace sur les revenus de la publicité financière semble pour l'instant s'éloigner. La Commission des opérations de Bourse (COB) avait mis le feu aux poudres en lançant, le 29 avril dernier, une consultation publique. Invités au tour de table, les sociétés cotées, soumises à l'obligation de publier leurs comptes, les agences de publicité financière et les médias concernés, soit essentiellement la presse économique et financière. L'ordre du jour affichait un projet de réforme explosif : la COB envisageait de transformer l'obligation d'information régulière des actionnaires, à laquelle sont soumises les sociétés cotées, en une simple contrainte de publication sur leur propre site Internet. Un virage à 180 degrés par rapport aux règlements actuels, qui prévoient pour la publication des résultats et autres franchissements de seuil capitalistique une publication auBulletin des annonces légales et obligatoires(Balo) et dans un titre de presse d'audience nationale.

Le Web comme complément

En réalité, la COB ne faisait que préparer les réformes envisagées par l'Europe. À l'origine de cette initiative se trouve en effet un projet d'harmonisation de l'information financière émanant de la Commission européenne. Après la vague de scandales qui a suivi la faillite d'Enron, Bruxelles a publié en juin 2002 un préprojet de directive prévoyant une refonte des règles et des obligations des sociétés cotées, pour ne laisser qu'une seule obligation de diffusion électronique.

Ce système est déjà appliqué dans plusieurs pays. Outre-Manche, la Financial Services Authority a adopté un mode de diffusion permanente de l'information par voie électronique. Les sociétés émettrices doivent choisir entre sept opérateurs de sites pour diffuser l'intégralité de leurs informations légales. Ces parutions sont ensuite librement relayées sous forme de dépêches par les Secondary Information Providers. En Italie, le régulateur boursier a également abandonné l'obligation faite aux émetteurs de publier leurs communiqués dans la presse pour adopter un système de publication électronique. Les entreprises adressent leurs informations financières à l'organisme régulateur, qui les transmet quinze minutes plus tard au marché. La publication par voie électronique est également de règle aux États-Unis.

Aussitôt connu, le projet de la COB a provoqué une levée de boucliers en France, dans les milieux liés à la publicité financière.« Sur les dix millions d'actionnaires français, seuls un million de ceux-ci fréquentent régulièrement le Web »,plaidait avant l'été Jean-Jacques Schardner, le président de DI Régie, qui commercialise l'espace publicitaire d'Investiret deLa Tribune.« Toutes les études montrent que leur première source d'information reste la presse, à 65 %. »

Alerté, le Syndicat de la presse magazine et d'information s'est fendu d'une lettre à la COB le 6 juin dernier : Internet ne peut être qu'un complément, a-t-il plaidé. Dans une lettre adressée à Gérard Rameix, directeur général de la COB, Xavier Ellie, le président du Syndicat de la presse parisienne, qui représente les quotidiens nationaux, a de son côté renchéri :« Dans l'hypothèse contraire, nous estimons que les déséquilibres économiques sur lesquels s'exerce la diffusion de l'information financière seraient rompus et qu'une telle situation porterait un coup mortel à la presse financière. »

Si les réactions ont été aussi vives, c'est que la presse économique et financière, déjà durement affectée par la chute de la publicité commerciale, aurait beaucoup à perdre. En France, la réforme envisagée revenait à obérer brutalement les revenus des médias français liés à la publicité financière. Une manne qui représente 60 % du chiffre d'affaires publicitaire deLa Tribune,40 % de celui desÉchos,10 % de celui duMonde.La pige de TNS Media Intelligence a comptabilisé 7 955 pages de publicité financière parues dans la presse en 2002 (tous titres confondus), dont 4 727 dans les quotidiens nationaux et 3 168 dans la presse magazine. Pour les quotidiens nationaux, la somme en jeu atteint 150,57 millions d'euros en 2002 (en baisse de 5,1 % par rapport à 2001).

Décision imminente

La mobilisation des éditeurs de presse semble avoir payé.« L'important, c'est l'information en temps réel, afin que tous les actionnaires soient au courant simultanément, et une bonne couverture de l'actionnariat,explique Charlotte Judet, qui travaille au service communication de la COB.Internet a un avantage concernant l'immédiateté de l'information, mais il ne peut instaurer une couverture correcte de l'actionnariat. »La COB reçoit actuellement les représentants de la presse.« Nous n'avons pas encore tranché, mais le collège de la COB devrait prendre une décision dans les semaines qui viennent »,poursuit la porte-parole.

Les neuf personnes qui forment le « collège », une forme de conseil d'administration du gendarme de la Bourse, devraient trancher en faveur d'un statu quo concernant les engagements des sociétés cotées vis-à-vis de la presse.« Il y a eu une réelle prise de conscience de la part de la COB »,estime Jean-Jacques Schardner. La presse peut même rêver d'autres retombées... Le chiffre d'affaires de ses propres sites Internet peut-il en profiter ? Il reviendra plus vraisemblablement aux agences et conseils en communication, plus qu'à la COB, d'inciter les entreprises à communiquer via les sites Web des titres économiques et financiers.

Lobbying à Bruxelles

Reste désormais à passer sous les fourches caudines de la Commission européenne. Tant qu'aucune directive n'a été adoptée, chaque nation est maîtresse chez elle et jouit d'une certaine latitude. Après l'adoption de la directive, la France disposera de dix-huit mois pour adapter sa propre législation. L'Europe peut-elle rayer d'un trait de plume le statu quo obtenu en France par les éditeurs ?« Il faut rester vigilant »,préviennent ceux-ci. Globalement, les éditeurs français ne croient cependant plus à un durcissement des textes européens. Leurs lobbyistes à Bruxelles ont été efficaces et se veulent rassurants. En fait, la directive devrait sortir dans des termes suffisamment souples pour permettre aux réglementations nationales de s'adapter sans provoquer trop de dégâts.

La presse écofi peut donc se préparer avec sérénité à une éventuelle reprise. Les patrons de régies attendent avec gourmandise les opérations financières sur le modèle de l'offre d'Alcan sur Pechiney, ou les privatisations, comme celle des Aéroports de Paris. Des opérations juteuses que les entreprises de presse avaient fini par oublier : de 111 en 2001, elles sont tombées à 69 en 2003. L'année 2004 s'annonce, pour la presse financière, sous de meilleurs auspices.

Après la colère et la mobilisation, les éditeurs de presse restent vigilants, alors que la menace sur les revenus de la publicité financière semble pour l'instant s'éloigner. La Commission des opérations de Bourse (COB) avait mis le feu aux poudres en lançant, le 29 avril dernier, une consultation publique. Invités au tour de table, les sociétés cotées, soumises à l'obligation de publier leurs comptes, les agences de publicité financière et les médias concernés, soit essentiellement la presse économique et financière. L'ordre du jour affichait un projet de réforme explosif : la COB envisageait de transformer l'obligation d'information régulière des actionnaires, à laquelle sont soumises les sociétés cotées, en une simple contrainte de publication sur leur propre site Internet. Un virage à 180 degrés par rapport aux règlements actuels, qui prévoient pour la publication des résultats et autres franchissements de seuil capitalistique une publication auBulletin des annonces légales et obligatoires(Balo) et dans un titre de presse d'audience nationale.

Le Web comme complément

En réalité, la COB ne faisait que préparer les réformes envisagées par l'Europe. À l'origine de cette initiative se trouve en effet un projet d'harmonisation de l'information financière émanant de la Commission européenne. Après la vague de scandales qui a suivi la faillite d'Enron, Bruxelles a publié en juin 2002 un préprojet de directive prévoyant une refonte des règles et des obligations des sociétés cotées, pour ne laisser qu'une seule obligation de diffusion électronique.

Ce système est déjà appliqué dans plusieurs pays. Outre-Manche, la Financial Services Authority a adopté un mode de diffusion permanente de l'information par voie électronique. Les sociétés émettrices doivent choisir entre sept opérateurs de sites pour diffuser l'intégralité de leurs informations légales. Ces parutions sont ensuite librement relayées sous forme de dépêches par les Secondary Information Providers. En Italie, le régulateur boursier a également abandonné l'obligation faite aux émetteurs de publier leurs communiqués dans la presse pour adopter un système de publication électronique. Les entreprises adressent leurs informations financières à l'organisme régulateur, qui les transmet quinze minutes plus tard au marché. La publication par voie électronique est également de règle aux États-Unis.

Aussitôt connu, le projet de la COB a provoqué une levée de boucliers en France, dans les milieux liés à la publicité financière.« Sur les dix millions d'actionnaires français, seuls un million de ceux-ci fréquentent régulièrement le Web »,plaidait avant l'été Jean-Jacques Schardner, le président de DI Régie, qui commercialise l'espace publicitaire d'Investiret deLa Tribune.« Toutes les études montrent que leur première source d'information reste la presse, à 65 %. »

Alerté, le Syndicat de la presse magazine et d'information s'est fendu d'une lettre à la COB le 6 juin dernier : Internet ne peut être qu'un complément, a-t-il plaidé. Dans une lettre adressée à Gérard Rameix, directeur général de la COB, Xavier Ellie, le président du Syndicat de la presse parisienne, qui représente les quotidiens nationaux, a de son côté renchéri :« Dans l'hypothèse contraire, nous estimons que les déséquilibres économiques sur lesquels s'exerce la diffusion de l'information financière seraient rompus et qu'une telle situation porterait un coup mortel à la presse financière. »

Si les réactions ont été aussi vives, c'est que la presse économique et financière, déjà durement affectée par la chute de la publicité commerciale, aurait beaucoup à perdre. En France, la réforme envisagée revenait à obérer brutalement les revenus des médias français liés à la publicité financière. Une manne qui représente 60 % du chiffre d'affaires publicitaire deLa Tribune,40 % de celui desÉchos,10 % de celui duMonde.La pige de TNS Media Intelligence a comptabilisé 7 955 pages de publicité financière parues dans la presse en 2002 (tous titres confondus), dont 4 727 dans les quotidiens nationaux et 3 168 dans la presse magazine. Pour les quotidiens nationaux, la somme en jeu atteint 150,57 millions d'euros en 2002 (en baisse de 5,1 % par rapport à 2001).

Décision imminente

La mobilisation des éditeurs de presse semble avoir payé.« L'important, c'est l'information en temps réel, afin que tous les actionnaires soient au courant simultanément, et une bonne couverture de l'actionnariat,explique Charlotte Judet, qui travaille au service communication de la COB.Internet a un avantage concernant l'immédiateté de l'information, mais il ne peut instaurer une couverture correcte de l'actionnariat. »La COB reçoit actuellement les représentants de la presse.« Nous n'avons pas encore tranché, mais le collège de la COB devrait prendre une décision dans les semaines qui viennent »,poursuit la porte-parole.

Les neuf personnes qui forment le « collège », une forme de conseil d'administration du gendarme de la Bourse, devraient trancher en faveur d'un statu quo concernant les engagements des sociétés cotées vis-à-vis de la presse.« Il y a eu une réelle prise de conscience de la part de la COB »,estime Jean-Jacques Schardner. La presse peut même rêver d'autres retombées... Le chiffre d'affaires de ses propres sites Internet peut-il en profiter ? Il reviendra plus vraisemblablement aux agences et conseils en communication, plus qu'à la COB, d'inciter les entreprises à communiquer via les sites Web des titres économiques et financiers.

Lobbying à Bruxelles

Reste désormais à passer sous les fourches caudines de la Commission européenne. Tant qu'aucune directive n'a été adoptée, chaque nation est maîtresse chez elle et jouit d'une certaine latitude. Après l'adoption de la directive, la France disposera de dix-huit mois pour adapter sa propre législation. L'Europe peut-elle rayer d'un trait de plume le statu quo obtenu en France par les éditeurs ?« Il faut rester vigilant »,préviennent ceux-ci. Globalement, les éditeurs français ne croient cependant plus à un durcissement des textes européens. Leurs lobbyistes à Bruxelles ont été efficaces et se veulent rassurants. En fait, la directive devrait sortir dans des termes suffisamment souples pour permettre aux réglementations nationales de s'adapter sans provoquer trop de dégâts.

La presse écofi peut donc se préparer avec sérénité à une éventuelle reprise. Les patrons de régies attendent avec gourmandise les opérations financières sur le modèle de l'offre d'Alcan sur Pechiney, ou les privatisations, comme celle des Aéroports de Paris. Des opérations juteuses que les entreprises de presse avaient fini par oublier : de 111 en 2001, elles sont tombées à 69 en 2003. L'année 2004 s'annonce, pour la presse financière, sous de meilleurs auspices.