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Fabrication

Les joyaux de Vendôme

20/11/2003

Méconnus du grand public, les ateliers parisiens sont la face cachée des maisons de joaillerie de la place Vendôme. Des artisans discrets, amoureux de leur métier et quelque peu amers devant l'évolution de la relation avec les grandes marques joaillières.

L'action se situe à quelques encablures de la place Vendôme. Un immeuble anodin, d'habitation ou de bureaux, on ne sait trop. Une cour parisienne discrète, quelques plantes. Rien ne laisse supposer que l'on arrive dans l'un de ces fameux ateliers de joaillerie parisiens, méconnus du grand public alors qu'ils travaillent pour des marques mondialement connues, de Van Cleef&Arpels à Chaumet en passant par Cartier, Tiffany, Bulgari, Chanel et Dior. Aucun signe apparent, donc, si ce n'est, une fois à l'intérieur, les portes blindées, les caméras de surveillance et autres sas pour pénétrer dans ces lieux empreints de mystère et de discrétion.

Mais sommes-nous vraiment près de la place Vendôme ? Rien n'est moins sûr, puisque certains de ces ateliers se cachent également du côté du Marais, des rues Cadet et La Fayette, ou non loin du Palais-Royal. Pour vivre heureux, vivons cachés, tel est leur adage. Les maisons de la place Vendôme les confortent dans cette stratégie de discrétion. Le secret est jalousement gardé. Qui fait quoi, et pour qui ? Difficile de le savoir. Certains travaillent pour plusieurs marques, d'autres en exclusivité pour l'une d'entre elles, quand ils ne se font pas racheter, tels les ateliers Langlois par Van Cleef&Arpels.« La joaillerie est un métier très secret. Il y a beaucoup d'ateliers qui travaillent pour ces grandes maisons, mais celles-ci n'aiment pas trop qu'on en parle. Pourtant, ces marques n'existeraient pas sans eux »,rappelle Jean Bergeron, président fondateur des Grands ateliers de France, une communauté d'artisans de talent.« C'est en partie grâce aux ateliers que nous avons réussi notre lancement dans la joaillerie »,reconnaît-on chez Chanel, qui compte aujourd'hui une trentaine de boutiques de joaillerie dans le monde.

Tempérament discret

La discrétion constitue la seconde peau de ce métier :« Elle fait partie du jeu. Cela nous est égal, nous n'avons pas besoin d'être mis en avant. Le secret, c'est notre rôle, même si tout le monde, dans la profession, sait qui fait quoi et pour qui. En fait, nous sommes les sous-traitants, voire les nègres de la joaillerie »,déclare, un brin ironique, un patron d'atelier. Une discrétion presque génétique : aucun atelier interrogé n'a voulu être cité. Cet état d'esprit arrange bien les grandes maisons. Récemment, l'une d'entre elles a même demandé à un artisan horloger, contrat juridique à l'appui, de ne plus signer ses mécanismes et de ne pas faire état publiquement de sa collaboration.« Cela m'est égal, je suis plutôt d'un tempérament discret. Mais la relation y perd beaucoup »,confie ce dernier.

Il est vrai que la donne a beaucoup changé en quelques années. Au grand dam des ateliers :« Ce n'est plus à nos talents de créateurs que l'on fait appel, mais seulement à notre savoir-faire de fabricant »,regrette amèrement un artisan. En effet, jusque dans les années quatre-vingt-dix, les grands joailliers faisaient abondamment appel à la création extérieure. Ce n'est plus le cas. La quasi-totalité de ces maisons a quitté le giron familial pour intégrer des groupes et, dans la foulée, leurs techniques de management : Van Cleef&Arpels chez Richemont, Chaumet et Fred chez LVMH ou Boucheron chez Gucci.« Lorsque Richemont nous a rachetés,raconte Michel Mazadier, directeur production joaillerie de Van Cleef&Arpels,nous avions en stock plusieurs milliers de bijoux aux sources d'inspiration multiples. Or la direction a voulu créer un univers, un style maison. »

L'unité d'inspiration est, en effet, le principal argument invoqué par les joailliers. La création se retrouve ainsi purement et simplement intégrée en interne, surtout chez les maisons françaises. Chaumet, Van Cleef&Arpels, Cartier, Fred, Tiffany, Chopard ou Bulgari développent et fabriquent leurs collections en interne.« Nous avons toujours eu notre propre atelier. C'est indispensable pour préserver le savoir-faire maison, répondre à une demande immédiate de notre clientèle de haute joaillerie et réaliser des prototypes. Mais un seul atelier en propre suffit »,explique Thierry Fritsch, président de Chaumet. Pour sa part, Cartier a toujours fonctionné avec des ateliers intégrés. La marque phare du groupe Richemont en a même racheté plusieurs ces dernières années. Quant à Van Cleef&Arpels, il est le seul joaillier français à revendiquer, outre son équipe parisienne, un atelier à New York.

En revanche, pas d'ateliers en propre pour Chanel, Dior et Mauboussin.« La totalité de nos collections est fabriquée à Paris,précise la maison Chanel.Comme pour la mode, nous avons la volonté de travailler avec des artisans extérieurs et nous ne changerons pas. Nous voulons préserver ce patrimoine français. »Du reste, lorsque les maisons n'ont pas d'atelier interne, la relation s'avère plus étroite, puisque ce sont les artisans qui transforment le dessin en bijou.« Nous fournissons un dessin avec des cotes précises. L'atelier assure le développement de la maquette, en liaison avec nous. Et j'apprécie vivement les avancées techniques qu'ils nous proposent »,déclare Béatrice Rosenthal, directrice artistique de Mauboussin. C'est une étape fondamentale, car du dessin au prototype, il y a un monde.« Le bijou peut surprendre quand le dessin devient volume,raconte Philippe Scordia, directeur du développement et de la production de Dior Joaillerie.On suggère l'esprit, que l'atelier doit savoir lire en filigrane, afin de donner une réalité au bijou. C'est à ce moment-là qu'il peut faire jouer toute sa créativité. »Et Bernadette Pinet-Cuoq, présidente déléguée de l'Union française de la bijouterie, joaillerie, orfèvrerie, des pierres et des perles (UFBJOP), de reconnaître que« c'est plus dans le développement du bijou et dans le processus de fabrication que l'atelier peut, aujourd'hui, être créatif ».

De l'avis de tous, ces ateliers ont un savoir-faire unique au monde et une excellence dans la finition des bijoux, qui nécessitent parfois des centaines d'heures de travail.« La haute joaillerie a son centre mondial à Paris »,souligne Pierre Rainero, directeur stratégie et patrimoine de Cartier. Les grandes maisons le savent et n'hésitent pas à recourir aux ateliers, notamment pour des savoir-faire spécifiques comme la taille des pierres ou le sertissage. L'américain Tiffany fait fabriquer les Jackie's Bracelets en émail paillonné de Jean Schlumberger par un atelier parisien. Et pour sa collection de haute joaillerie Frisson, lancée cette année, Chaumet a fait appel à trois ateliers parisiens pour épauler ses équipes.« L'interne est garant de l'esprit maison et l'extérieur apporte de l'air neuf »,analyse Thierry Fritsch.

Préserver un savoir-faire

Cela dit, pas d'ego surdimensionné de la part des ateliers, qui ont le talent modeste. Ils déplorent seulement l'évolution de la relation avec les maisons, surtout françaises :« Ces dernières années, la Bourse et le marketing ont prévalu. Les maisons ont élargi leur créneau, ce qui a vulgarisé la profession. L'essence même du métier a disparu. Le devenir du savoir-faire artisanal français n'était pas le problème des jeunes loups arrivés aux commandes. Ils n'ont pas cherché à comprendre nos métiers de solitaires. »Certains ateliers tempèrent leurs propos quand il s'agit de Chanel, de Dior ou des maisons de joaillerie étrangères, réputées vouloir préserver et faire appel à ce capital créatif.« C'est la réputation de notre travail pour des marques étrangères qui ramène aujourd'hui vers nous les marques françaises »,observe un artisan.

De fait, les temps sont durs pour la joaillerie, et la clientèle se fait plus rare. Par absence de créativité ? Peut-être, diront certains. Et pourtant, quelques outsiders voient leurs carnets de commandes pleins. À commencer par la marque de haute joaillerie Djaya, créée il y a trois ans par Alexandra Rosier, dont certains bijoux ont été présentés en octobre dernier chez Christie's. Cette jeune artiste pétulante et pleine de talent est plutôt fière d'avoir été choisie parmi les plus grands pour réaliser la bague de fiançailles de la fille d'Albert Frères :« C'était un travail de fou,raconte-t-elle,et c'est l'atelier qui a réussi cette prouesse. Ces artisans savent mettre mes créations en forme. La relation avec l'atelier, c'est la moitié du travail. »Jar's, dont on dit qu'il est l'un des meilleurs créateurs d'aujourd'hui, a également le vent en poupe. Ce joaillier installé discrètement place Vendôme ne reçoit que sur rendez-vous. Il a fait de la non-communication un axe stratégique, même s'il a exposé ses oeuvres à Londres en mars dernier. Sa clientèle est mondiale, il ne travaille qu'avec des ateliers parisiens et semble plutôt bien s'en porter.

Faut-il s'attendre à un retour vers plus de considération, voire de respect ?« Les marques se rendent compte qu'elles ont du mal à bien faire leur métier sans ateliers extérieurs,témoigne un artisan.Nous assistons à une prise de conscience et au retour d'une certaine curiosité. Elles veulent comprendre le métier, et le reconnaître à sa juste valeur. Le métier reprend une âme. La clientèle existe et attend autre chose en termes de création. »Un nouveau terrain d'entente à trouver ? Sans doute, mais rien n'est moins évident.« Les ateliers et les maisons cohabitent dans le même monde, mais les uns défendent un métier, les autres des marques »,note Jean Bergeron. Et pourtant, la réciprocité dans la relation est bien réelle : «Si les marques adossent leur réputation au savoir-faire des ateliers, ces derniers se subliment dans la réalisation de travaux exceptionnels »,analyse Bernadette Pinet-Cuoq.

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