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Propagande

Hollywood monte au front

18/12/2003

Très présente dans les premières décennies de l'histoire du cinéma américain, la propagande s'était faite plus discrète dans les années soixante-dix. Les suivantes et, plus encore, les attentats du 11 septembre puis la guerre en Irak ont changé la donne.

Tout un symbole. L'élection, cet automne, sous les couleurs du Parti républicain de George Bush, de l'acteur Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de l'État de Californie, résume l'imbrication de deux pouvoirs aux États-Unis : Hollywood sur la côte ouest ; la Maison Blanche et ses satellites sur la côte est. Mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt : aux États-Unis, les relations entre le cinéma et la politique sont complexes, alternant enthousiasme béat, fascination, méfiance et franche hostilité. Et ne datent pas d'hier. De 1915, exactement, soit deux ans avant l'engagement américain dans la Première Guerre mondiale, avecNaissance d'une nation,de David Wark Griffith. C'est le premier grand film de guerre américain. Depuis, le cinéma ne quittera plus le front. Et fera les beaux jours de la propagande. Revue de détail.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le patron du service cinématographique de l'Office of Strategic Service, l'ancêtre de la CIA, n'est autre que John Ford, le roi du western - qui, par ailleurs, avait un rôle dans le film de Griffith.La bataille de Midway,un documentaire de propagande qu'il réalise à cette époque, recevra l'Oscar du court-métrage... Au même moment, Frank Capra n'est pas en reste. Entre 1942 et 1945, il tournePourquoi nous combattons,une série de sept films supervisés par le haut commandement militaire, et destinée à l'éducation civique des recrues. D'autres réalisateurs vont plus loin : quelques mois après l'attaque de Pearl Harbor, en 1944, Lewis Milestone diabolise l'ennemi nippon dans un film aux forts relents racistes :Les Prisonniers de Satan.

Après une période de glorification, liée à l'issue victorieuse du deuxième conflit mondial (Le jour le plus long,en 1962), les années soixante-dix marquent le temps de la contestation. Le filmMashde Robert Altman (1970) s'affiche plutôt antimilitariste. De nombreux réalisateurs refusent que l'armée vienne plonger son nez dans leurs affaires. DansAu coeur des ténèbres,le documentaire sur la genèse d'Apocalypse Now,Francis Ford Coppola raconte qu'il a préféré ne pas collaborer avec le Pentagone pour ses besoins en matériel car les militaires exigeaient de nombreux remaniements du scénario. Et c'est au président Marcos, qui dirige alors les Philippines, pays où se tourne le film, que le cinéaste loue hélicoptères, camions et autres bateaux. Signe que le courant passe bien mal avec les militaires, c'est même un ancien combattant couvert de médailles, Samuel Fuller, qui porte un regard critique sur la guerre dansAu-delà de la gloire(1980). Les studios sont bel et bien devenus un « nid de démocrates pacifistes » !

Messages ciblés...

Mais dans les années quatre-vingt, les studios sont repris en main par les producteurs, au détriment des réalisateurs (parallèlement, un ex-acteur, Ronald Reagan, ferme républicain, devient président des États-Unis). L'amorce d'un changement qui se radicalisera avec les attentats du 11 septembre 2001. Champions du cinéma catastrophe ultraréaliste et violent, les saltimbanques se sentent un peu « coupables ». Leurs films ont-ils pu donner de mauvaises idées ? Flairant la bonne affaire, la Maison Blanche leur offre une occasion de se « racheter », en leur demandant quelques conseils, par exemple, avant de lancer l'opération « Liberté immuable » en Afghanistan. Les rencontres ont lieu dans un bâtiment anonyme, à l'Institut pour les technologies créatives (sic) de l'University of Southern California, à Marina del Rey. Fondé en 1999 et financé par le Pentagone (45 millions de dollars sur cinq ans), cet institut est en fait un centre d'entraînement militaire dirigé par un ancien des studios Universal et Paramount. Les petits génies d'Hollywood aident notamment les militaires à créer des outils d'entraînement virtuel. Pas vraiment l'espritMash...

Mieux : le 17 octobre 2001, les conseillers du président Bush réunissent une quarantaine de patrons de studios et de réseaux de télévision pour un sommet à huis clos destiné à définir le rôle qu'Hollywood devait tenir pendant la durée du conflit ! Il va sans dire que tous jurent, la main sur le coeur, qu'il ne s'agit en rien de propagande. Mais seulement de la création d'un« détachement spécial non partisan des arts et du divertissement »... En fait, les objectifs sont de faire passer des messages ciblés auprès de l'opinion publique, à l'intérieur du pays, mais aussi au-delà.« Si un milliard de personnes nous haïssent, c'est que l'Amérique ne fait pas un bon travail pour diffuser son message »,résume alors Lionel Chetwynd, un réalisateur télé, qui participe à cette réunion. Et signe que les temps ont radicalement changé, l'armée installe un bureau de liaison en plein coeur d'Hollywood. C'est donc la lune de miel. Pour nombre de films de guerre, l'armée se retrouve aux avant-postes car, entre autres, les producteurs ont besoin d'équipements militaires. Aussi le Pentagone prête volontiers ses avions, ses blindés, voire ses porte-avions et ouvre ses bases aux caméras, tout en mettant à disposition ses pilotes pour faire de la figuration. Sans oublier des consultants techniques. Parfois, ça ne coûte même pas un cent. En échange, le Pentagone demande juste... un droit de regard sur le scénario. Le contre-amiral Craig Quigley, chargé de la communication au commandement central, qui a dirigé les opérations en Afghanistan, déclare ainsi tout naturellement :« Il existe divers moyens de fournir de l'information au peuple américain. Le cinéma en est un excellent. »

... et droit de regard

Au Pentagone, mais aussi au FBI et à la NASA, des conseillers travaillent main dans la main avec les industriels du cinéma. Ils prêtent du matériel et fournissent des données sensibles, en échange de scénarii les présentant sous un jour favorable. Dans un entretien accordé au quotidienLe Mondeen 2002, Charles Brandon, l'agent de liaison de la CIA chargé de resserrer les liens avec Hollywood, s'insurgeait sur le fait que ce n'est pas toujours le cas :« Nous sauvegardons la liberté et la sécurité des Américains. Nous luttons contre la prolifération des armes et le terrorisme. Et on nous montre au cinéma comme des vilains et non comme des héros. C'est insupportable. »Certains producteurs d'Hollywood se sont donc prêtés à l'exercice. La Paramount a réalisé avec la CIA le filmLa Somme de toutes les peurs,en échange de données classées confidentielles. Et CBS a accepté, elle aussi, de jouer le jeu pour alimenter des épisodes de sa sérieJAG.En échange d'un droit de regard sur l'histoire, la CIA lui a livré le détail de procédures mises en place par le Pentagone pour juger les membres d'Al-Qaida.

Mais, parfois, les meilleurs avocats de l'administration américaine sont là où on les attend le moins. Alors qu'il faisait la promotion de son filmMinority Reporten Italie, en 2002, Steven Spielberg s'était dit favorable à une action contre l'Irak, indiquant que« si le président a, comme je le crois, des informations sur le fait que Saddam fabrique des armes de destruction massive, je ne peux que soutenir sa politique ».De la lune de miel, les relations prennent parfois un tour incestueux. Ce que décrivait Barry Levinson, en 1997, dans son filmDes hommes d'influence :l'histoire d'une manipulation montée par un « spin doctor » (terme devenu à la mode depuis) de Washington avec un producteur délirant d'Hollywood, à quelques semaines de l'élection présidentielle américaine... Toute ressemblance...

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