Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

Voyages

En route pour l'axe du mal

08/04/2004

Malgré les obstacles, les voyagistes continuent de programmer, au Moyen-Orient, ces lieux qui ont vu naître les grandes religions et les plus anciennes civilisations.

Longtemps, le voyage en Orient a été rêvé ou fantasmé. Les orientalistes du xixe siècle l'ont même élevé au rang de phénomène littéraire et artistique. Aujourd'hui, les échos de cette région nous parviennent le plus souvent par satellite, au travers d'images de guerre et de violence. Sur les ruines encore fumantes des attentats du 11 septembre 2001, George Bush désignait en janvier 2002 son désormais célèbre« axe du mal »qui passe par l'Iraq, l'Iran et la Corée du Nord avant de s'élargir à la Syrie, et dont les régimes politiques sont accusés de« parrainer le terrorisme ».Avec l'intervention américaine en Iraq et la chute du régime de Saddam Hussein, c'est une année 2003 sous le signe du canon et du désordre qui restera dans la mémoire des professionnels du tourisme et du grand public. Presque de quoi faire oublier que ces pays aujourd'hui mis à l'index ou décriés abritent les vestiges de la Perse et de la Mésopotamie, des Omeyyades et des Abbassides, des Zoroastriens et de la reine Zénobie, qu'ils ont vu passer les caravanes des grandes routes des épices et de la soie et résonnent encore de la magie des Contes des mille et une nuits ou des jardins suspendus de Babylone.

Les voyagistes qui programment des destinations de découverte telles que l'Iran ou la Syrie restent pourtant insensibles au bruit médiatique organisé autour de ce fameux « axe du mal » et les proposent au même titre que d'autres destinations « alliées » ou « amies », telles que l'Égypte, le Liban ou la Jordanie (destination qui a le plus souffert dans toute la région).« Pour nous, un pays n'est dangereux que si le ministère des Affaires étrangères nous interdit d'y aller. C'est le cas du Pakistan, où nous avions une destination qui marchait bien mais que nous avons dû fermer après le 11 septembre 2001,explique Christian Rochette, directeur de la communication de Nouvelles Frontières.Depuis deux ans, l'actualité géopolitique a été mouvementée, mais les Français qui voyagent ont intégré ce risque au même titre que celui de l'accident de voiture quand ils vont à Deauville. »Là comme ailleurs, l'agence Asia se contente d'appliquer son cahier des charges.« Nous programmons une destination dès que nous considérons qu'il est possible d'y voyager dans des conditions normales de sécurité. C'est-à-dire quand le pays est ouvert, que les grandes compagnies aériennes y atterrissent, que l'on peut être hébergé dans des hôtels, y trouver un management compétent et de bons guides. Nous surveillons de façon quotidienne et permanente la stabilité des pays que nous programmons, mais notre vision n'est évidemment pas politique »,explique Jean-Paul Chantraine, le PDG d'Asia.

Un public de connaisseurs

Côté clients, le contexte politico-médiatique, très chahuté depuis 2001, semble avoir davantage de prise. Alors que l'Égypte continue d'attirer un large public, certaines destinations du Proche-Orient ou d'Asie Mineure se retrouvent en queue du peloton du palmarès 2002 des cent destinations préférées des Français, établi parL'Écho touristiquedans son numéro du 26 septembre 2003 : la Syrie ne figure qu'à la 61e place, loin devant l'Iran, en 96e position. Vient ensuite la Libye (97e), autre pays longtemps resté sous embargo international après les attentats de Lockerbie et du DC-10 d'UTA, mais qui tente actuellement de se refaire une santé sur la scène internationale. La Corée du Nord, pour l'instant fermée au tourisme, ne figure pas sur la liste.

À la frontière de zones troublées, ces pays au patrimoine historique unique et dont la qualité d'accueil n'est plus à vanter offrent pourtant la plupart du temps une tranquillité qui ferait pâlir n'importe quel Parisien, pour peu qu'il ne cherche pas à se mêler sur place de questions de politique intérieure... Le message est, semble-t-il, bien passé auprès d'une clientèle qui a déjà beaucoup voyagé, qui s'est bien informée et apprécie les programmes à fort contenu culturel.« Presque tous nos clients recherchent la richesse du patrimoine historique et sont prêts à dépasser certains tabous »,note Didier Trock, directeur culturel de Clio, agence spécialisée dans le tourisme culturel. Mais, au-delà du noyau dur de leur clientèle, la plupart des voyagistes ont du mal à promouvoir ces destinations auprès du grand public ou à fidéliser ceux qui se sont laissé tenter en période d'accalmie par les reportages vus à la télévision ou dans des magazines.« Contrairement à l'Égypte, qui redémarre assez vite après une crise, le moindre événement dans le reste du Proche-Orient ou en Asie Mineure fait chuter rapidement et durablement la fréquentation,poursuit Didier Trock.Il y a cinq ou six ans, nous envoyions plusieurs milliers de personnes en Syrie. Aujourd'hui, elles ne sont que quelques dizaines. C'est une destination qui a chuté dès la recrudescence des attentats en Israël, car la plupart du temps, les gens font des amalgames entre les pays et croient que c'est l'ensemble du Levant qui est embrasé. D'autres ont peur de se rendre dans des pays musulmans ou de prendre des vols long-courriers sur certaines compagnies, comme Syrian Air avec laquelle nous travaillons pour des raisons de commodité et de prix. »

S'ils ne rivalisent pas avec les tarifs du tourisme balnéaire de masse, les prix de ces destinations de niche ne sont pas forcément plus élevés que d'autres destinations de moyen-courriers : de 1 000 à 1 200 euros pour un circuit d'une semaine au Proche-Orient et autour de 1 500 euros pour un circuit de même durée en Iran, une destination à la fois plus lointaine et plus vaste, ce qui pèse sur le coût des transferts entre les sites. Pour le reste, on se situe dans les gammes de prix de séjours culturels (parfois avec la présence d'accompagnateurs conférenciers, comme le propose Clio) ou de séjours à la carte.« Quand nos clients veulent aller à la rencontre des habitants, ils nous demandent d'organiser la location d'une voiture et de prévoir des points de chute dans des hôtels. Ensuite, ils se débrouillent »,indique Dominique Millet, chef de produits Moyen-Orient chez STI Voyages, qui réalise la moitié de son chiffre d'affaires sur la zone grâce à ces séjours à la carte.

La proximité avec les populations locales fait aussi partie des priorités de Terres d'aventure, voyagiste spécialisé sur le trekking.« Nos circuits nous mènent dans des régions un peu isolées où le rapport à la population est beaucoup plus simple que dans les endroits où l'on brasse des quantités de touristes. Nous pratiquons un vrai tourisme de proximité en complémentarité avec des agences locales, et il n'y a aucun problème particulier, même sur des destinations dites à risques ou délicates »,constate Chantal Mortier, directrice de production pour le Moyen-Orient chez Terres d'aventure.

On peut assurément compter sur la pugnacité de quelques « voyagistes militants » de l'Orient pour faire ouvrir de nouvelles destinations, même difficilement accessibles ou longtemps fermées. Alors que la plupart de ses confrères avaient renoncé à se rendre en Iraq depuis le début de la guerre avec l'Iran, dans les années quatre-vingt, Clio est le seul voyagiste français à avoir bravé l'embargo mis en place après la guerre du Golfe de 1991. À partir de 1995, il a organisé une grande boucle des sites archéologiques, passant notamment par la cité sumérienne d'Our, où Abraham aurait vécu, par Mossoul et les grands sites de l'islam chiite de Karbala.« Nous étions les premiers à revenir en Iraq, avec les Italiens et quelques Allemands. À cette époque, il fallait prendre des vols vers Amman ou Damas et rejoindre Bagdad par la route. Les quelques hôtels qui existaient dataient d'une quinzaine d'années et étaient dans un triste état, le musée de Bagdad n'avait pas encore été rouvert, etc.,se souvient Didier Trock.Nous avons été accueillis très chaleureusement par la population, comme lors de notre retour en Iran en 1992. Pour eux, c'était une sorte de libération de voir revenir des touristes, le signe que leur pays était sur la voie d'un retour à la normale. Le ministère des Affaires étrangères gardait semble-t-il un oeil attentif sur nos voyages. Un jour, alors que nous ne leur avions pas communiqué notre parcours, nous avons reçu un coup de fil de leur cellule de crise pour nous indiquer qu'il y avait eu un problème à un endroit, mais que tout était rentré dans l'ordre et que nous pouvions poursuivre notre circuit sans crainte. »Jusqu'aux derniers voyages, qui sont partis en octobre 2002, Clio a envoyé en Iraq entre cinquante et soixante groupes d'une vingtaine de personnes par an.

L'Iran à nouveau dans les catalogues

Quant à l'Iran, sa belle percée en 2001 a été stoppée dans son essor par la deuxième guerre du Golfe pour des raisons de logistique et de sécurité dans l'ensemble de la région. Ce pays, où les luttes entre réformateurs et religieux sont encore âpres mais qui dispose de quelques-uns des plus beaux joyaux de l'architecture islamique, fait aujourd'hui partie des destinations assez répandues. Nouvelles Frontières, premier voyagiste français sur l'Iran, note d'ailleurs que la destination marche bien et progresse régulièrement. Pour la saison d'été 2004, les nouvelles configurations géopolitiques de la région lui ont permis d'inscrire à son catalogue un nouveau circuit combiné, intitulé « Sur la route des mosquées bleues, de Samarkand à Ispahan », qui passe par l'Iran et l'Ouzbékistan.

L'un des derniers pays sous embargo international et à la réputation sulfureuse qui commence à s'ouvrir au tourisme est sans conteste la Libye, qui dispose de nombreux sites archéologiques grecs et romains classés au patrimoine mondial de l'Unesco (Leptis Magna ou Ghadamès en Tripolitaine, Cyrène ou Ptolémaïs en Cyrénaïque) et des destinations de désert dans sa partie saharienne. Depuis la levée de l'embargo sur les vols directs, les voyageurs ne sont plus obligés de passer par la Tunisie ou l'Égypte. Plusieurs voyagistes proposent désormais cette destination, seule ou en combiné. Si STI se félicite de l'avoir inscrite à son catalogue il y a de cela trois ans, Asia considère que le marché est trop restreint pour pouvoir amortir ses frais fixes.« Aujourd'hui, si le tourisme ne se développe pas plus vite en Libye, c'est parce que le pays ne dispose pas des infrastructures suffisantes. Mais cela devrait bientôt changer, grâce aux accords signés avec des opérateurs tunisiens »,indique Christian Rochette de Nouvelles Frontières. Un élément de taille, car l'un des principaux problèmes que rencontrent les voyagistes dans ces pays, en dehors des anciennes destinations du Levant, est de pouvoir s'appuyer, sur place, sur un contact fiable et de qualité.

Qu'il soit spécialisé ou plus généraliste, aucun voyagiste français n'envisage à court terme de rouvrir de destination en Iraq.« Mais dès que les choses s'éclairciront dans ce pays, comme en Afghanistan, nous les examinerons de près car, dans les dix ans à venir, la région aura sans doute un fort potentiel de développement »,affirme Jean-Paul Chantraine d'Asia.« Le jour où l'Iraq redeviendra accessible, il y aura une véritable relance pour l'ensemble du Moyen-Orient, de la même manière que l'éclatement de l'URSS nous a permis d'accéder à certaines régions pour lesquelles les Soviétiques ne nous délivraient pas de visas »,indique Christian Rochette, qui rêve déjà à des circuits Bagdad-Samarkand.

Envoyer par mail un article

En route pour l'axe du mal

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.