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Foi

Bénissez-nous !

10/06/2004

Les sites Web, plaquettes ou rapports annuels des entreprises high-tech pullulent d'exemples et de professions de foi en faveur du développement durable et d'une bonne gestion des ressources humaines. La réalité est moins rose.

C'est désormais une obligation légale depuis l'entrée en vigueur de la loi du 15 mai 2001 sur les nouvelles régulations économiques (NRE) : les entreprises cotées doivent publier le bilan de leurs actions en faveur du développement durable, c'est-à-dire tout ce qui va dans le sens de bonnes pratiques de gestion des ressources humaines, tout ce qui contribue à préserver la planète et à établir une croissance durable et équitable, sans oublier la responsabilité citoyenne, avec la promotion des minorités ethniques ou le respect de la parité hommes-femmes. Dans un article de décembre 2003, Hubert d'Erceville, rédacteur en chef adjoint de01 Informatique,notait que seules 5 entreprises sur les 40 de l'indice phare de la Bourse de Paris jouaient le jeu. Six mois plus tard, sur Internet, les onglets « Recrutement », « Ressources humaines », etc. foisonnent de professions de foi, d'exemples de réalisations, de parrainages et autres opérations de soutien. Tout ceci n'est pas sans rappeler le discours, il y a quelques années, de beaucoup de start-up qui, emboîtant le pas à Michel Bon ou à Jean-Marie Messier, promettaient la fin des conflits sociaux, l'avènement de l'entreprise citoyenne. « On bosse dur mais on se marre ! », affirmaient en substance leurs sites Web.

Ces réminiscences de bonnes résolutions interviennent après trois années de purge pour les SSII (sociétés de services et d'ingénierie informatique), les opérateurs et équipementiers télécoms, les éditeurs de logiciels et autres constructeurs informatiques, mais aussi pour les « dotcoms » (entreprise dont les services sont uniquement ou principalement accessibles via Internet) rescapées.« Elles ont à nouveau besoin de troupes fraîches,ironise un connaisseur du secteur.Mais les jeunes sont de moins en moins dupes de leurs discours. » « La communication des SSII et de la high-tech en général ne trompe que les gogos »,confirme un informaticien au chômage. Tous ces éloges de leurs propres efforts pour protéger la nature, épanouir leurs salariés ou réduire la fracture sociale ne seraient donc pour ces entreprises qu'un cache-misère ?

De krach en cataclysme

Répondre par l'affirmative serait hâtif. Cela reviendrait à ignorer les critères de taille, de culture, de métiers, de marché des acteurs du secteur. Qu'en est-il, par exemple, de l'écologie pour l'informatique ? Dans les SSII, le comble de la pollution se résume à cette société de services et d'ingénierie, « propre » selon son site Web, et dont le siège flambant neuf illumine les nuits d'Issy-les-Moulineaux 365 jours par an ! A contrario, le traitement des déchets demeure un vrai défi écologique et financier pour les constructeurs et équipementiers informatiques ou télécoms, qui doivent reproduire partout le même processus de production, quelles que soient les contraintes locales.

La high-tech a subi une véritable crise systémique, selon l'expression des financiers. Il y a d'abord eu le krach des dotcoms, au développement coupé net par la retraite des financiers, et le krach des « start-up cotées ». Cet effondrement a ensuite dessillé les yeux des marchés, qui croyaient jusque-là dur comme fer aux promesses des opérateurs et de leurs équipementiers, et attendent toujours l'UMTS. Puis, une fois terminés les chantiers du bogue de l'an 2000, de l'euro et de l'e-commerce, les SSII et les éditeurs de logiciels ont découvert que leurs clients n'avaient plus beaucoup de missions à leur confier. Sans oublier le cataclysme du 11 septembre 2001, qui acheva de ralentir la marche des affaires des uns et des autres.

Pour tous, la sanction est la même.« Il est clair que nos clients font pression sur les prix »,souligne Alain Donzeaud, directeur des ressources humaines de Capgemini. Régis Granarolo, qui anime le Munci, un mouvement fédérant les consultants en informatique non syndiqués, évoque« une chute des tarifs de l'ordre de 25 % en moyenne ».Dans les télécoms, les prix des téléphones portables et des abonnements ne cessent eux aussi de dégringoler, mois après mois. Tout comme ceux des ordinateurs. Ces objets, hier dernier cri, se sont banalisés à une vitesse sidérante.

Alcatel n'a pas économisé son chéquier ni les mesures de reclassement lors de la cession de ses sites productifs français, garantissant divers contrats de sous-traitance. La crise s'est prolongée et aujourd'hui, les anciens salariés redoutent le jour où le repreneur annoncera une délocalisation vers la Chine. Les SSII, des entreprises souvent jeunes, ont dû se restructurer dans l'urgence. Régis Granarolo est très sévère :« Elles n'ont pas réussi à s'adapter. Leur modèle, essentiellement fondé sur la régie ou la délégation de personnel, s'essouffle. Le secteur compte surtout des sociétés jeunes, pas du tout rôdées aux principes de responsabilité sociale. Elles ne sont plus capables de jouer leur rôle d'accompagnement, d'accélérateur de carrière pour les jeunes diplômés. »Un analyste financier nuance :« Aucune n'était préparée et habituée à cette problématique. Sur leurs sites, elles reconnaissent implicitement avoir mal vécu cette période. »

Licenciements par paquets de neuf

Devant Anne Sinclair, Paul Hermelin, le numéro deux de Capgemini, avait consenti à une forme d'aveu face aux accusations de « licenciements par paquets de neuf » pour éviter tout plan social.« Nous avons tout fait pour éviter les licenciements collectifs »,concéda-t-il. Commentaire de Régis Granarolo :« Nous estimons que la moitié des licenciements du secteur informatique sont abusifs. Les motifs invoqués ne tiennent pas la route. L'insuffisance de résultats ? Elle n'est pas rapportée par le client. On a même vu quelques cas de piratage informatique ! Sans oublier les licenciements pendant les périodes d'essai, les embauches de stagiaires ou à la mission pour la conduite de projets. »Jusqu'au harcèlement moral pour pousser des salariés dehors. Alain Donzeaud dément vigoureusement toutes les accusations portées contre son groupe :« Nous respectons le droit français. Aucune procédure de licenciement n'a été attaquée devant les prud'hommes par les syndicats ou les comités d'entreprise de nos filiales. »

« Les SSII jouent sur l'individualisme des informaticiens, sur leur peur des prud'hommes, sur la faible représentativité des syndicats et des comités d'entreprise »,réplique Régis Granarolo. L'un des forums du Munci raconte le cas d'une élue assistant sa direction lors d'entretiens de licenciement !

Un dialogue de sourds ? Pas vraiment. Capgemini s'est résolu, la mort dans l'âme, à mettre en place un plan de sauvegarde d'entreprise (PSE). Traumatisée par le précédent, qui suivait la guerre du Golfe, la direction a longtemps hésité, ne serait-ce que pour des raisons d'image. Un syndicaliste, non-salarié du groupe, salue cette décision :« Contrairement à une idée reçue, un plan social demeure la moins mauvaise des solutions, car moins conflictuelle, parce qu'il se déroule dans la transparence. Il déculpabilise les salariés concernés, atténue les conflits, voire apaise le climat. Les dégraissages sournois par petits paquets démotivent encore plus ceux qui restent et conduisent à l'arbitraire, aux dérapages dans les motifs invoqués, à créer une chape de plomb au-dessus de l'entreprise. »Le cas d'Optium, raconté par ses anciens salariés, vient en écho. Une direction (qui n'a pu être jointe) adepte des licenciements perlés et des offres d'emploi bidon, puis annonçant« le sourire aux lèvres »à ses salariés la mise en redressement judiciaire de l'entreprise. Pour couronner le tout, le site d'Optium affirme :« Nous visons à rendre chaque salarié satisfait de son activité et de son évolution passée et à venir ».

La crise a agi comme le catalyseur d'une mutation profonde et les sites Web sont révélateurs d'un malaise ancien.« Pour résister, les entreprises de services ont dû industrialiser leurs processus de fabrication, " externaliser " certaines activités, délocaliser vers la province (inshore), l'Inde et l'Europe centrale, voire le Maghreb (offshore) pour les sociétés de téléopérateurs »,explique un consultant. Beaucoup dénoncent ainsi l'hypocrisie de grosses SSII jurant, en France, promouvoir le développement durable, tout en embauchant en masse des Indiens sous-payés.« L'offshore ne pèse que 1,5 % du secteur,nuance un autre consultant,il faut bien qu'elles suivent leurs clients ».Le Munci craint surtout les dérives de l'inshore :« Nous avons eu le cas d'un ingénieur immigré à qui on proposait d'encadrer 20 personnes moyennant le Smic. Il y a 10 000 informaticiens roumains, maghrébins ou indiens sur le territoire. Tous n'ont pas de papiers en règle et sont très vulnérables »,souligne Régis Granarolo.

La high-tech essaie de montrer, via le Web, qu'elle a tiré les leçons de la crise. Certains rapports annuels contiennent ainsi quelques perles. Capgemini propose désormais à ses managers le stage « Une lumière allumée tard le soir n'est pas forcément synonyme d'efficacité ». Un intitulé qui déclenche l'hilarité chez les consultants. Alain Donzeaud en convient :« La culture charrette est une réalité du conseil informatique. Quand elle est épisodique, les salariés acceptent ces contraintes parce que le projet doit être livré dans les délais. Quand elle devient une habitude, c'est mauvais. Nous veillons à former les gens pour éviter les dérives. »Plus prosaïquement, un consultant en ressources humaines complète ce propos en rappelant un travail des ingénieurs« de plus en plus segmenté, de moins en moins chez leur client. Leur métier se taylorise. Il faut donc optimiser, rentabiliser chaque heure de travail ».

Un enfer de précarité pavé de bonnes intentions affichées

Avec toujours le même horizon indépassable : l'intercontrat. Ce terme désigne un « trou » entre deux projets, calculé en pourcentage, qui ne doit jamais dépasser 20 %. En théorie, ces périodes d'inactivité sont consacrées à la formation, de manière à maintenir à niveau des compétences et des savoirs, très vite frappés d'obsolescence. Dans les faits, cet objectif est rarement atteint. Faute de temps lors des dernières années du vingtième siècle et d'argent au début du troisième millénaire.« Le noeud du problème demeure la mise en place de vraies formations génériques. Les SSII préfèrent recruter des profils " plug and play ", correspondant à une seule mission. Elles ont abdiqué leur rôle de formateur »,déplore Régis Granarolo.

Ces deux dernières années ont été particulièrement difficiles pour les salariés de la haute technologie. Jadis parangon de modernité, drainant une main-d'oeuvre jeune, conquérante et pleine d'espoir, elle se banalise, rentre dans le rang. Ici comme ailleurs, l'emploi n'est plus acquis. Certes, quand l'activité s'ébroue, la « job machine » s'emballe. Dans ce cas de figure, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. Les sites Web des entreprises du secteur ne mentent pas du tout lorsqu'ils évoquent les efforts de ces dernières pour intégrer les minorités.« La pénurie de main-d'oeuvre de la fin des années quatre-vingt-dix les a poussées à puiser dans deux viviers qu'elles ignoraient jusque-là : les immigrés et les femmes »,ironise une spécialiste du secteur. Charité bien ordonnée...

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