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Reconversion

Grandeurs et servitudes des maisons d'hôtes

02/09/2004

Envie de changer de vie ? De nombreux professionnels de la communication ont sauté le pas, notamment en ouvrant des maisons d'hôtes. Un exercice pas aussi facile qu'il en a l'air.

Sous le bleu lumineux du ciel de Provence, Luc-Marie Bergès vous accueille pieds nus, en chemise de lin et paréo noué à la taille. Ce quadragénaire, marié et père de trois enfants, aurait pu finir directeur dans la publicité. Il a préféré troquer son costume de vendeur d'espace tour à tour chez Fun Radio,TV Magazineet Radio Nova pour la tenue « décontractée-chic » d'un heureux propriétaire de chambres de charme à Eyragues (Bouches-du-Rhône), au pied des Alpilles. De son bureau-réception d'où filtre une musique d'ambiance, l'homme contemple au loin sa piscine bordée de lauriers roses et ne regrette rien. Ni sa jeunesse dorée et les nuits parisiennes chez Castel, ni son parcours chaotique dans la publicité.« La profession a préféré miser sur les profils HEC ou sciences po, mais aujourd'hui, bon nombre de ces diplômés que je côtoyais sont au chômage ou dans l'impasse,observe-t-il.Désormais, je vends du rêve ! Ici, au Mas du Gréou, j'ai l'impression d'avoir créé un paradis. »

Combien sont-ils, ces cadres de la communication, à changer d'orientation pour tenter, par exemple, l'aventure de l'hôtellerie à domicile ? Chaque année, 850 chambres d'hôtes se créent dans l'Hexagone. En Provence-Alpes-Côte d'Azur, c'est de la folie :« Le nombre de chambres d'hôtes a doublé en quatre ans »,a calculé Alain Parodi, ex-directeur des méthodes médias et marketing d'Ipsos France, qui vient d'ouvrir avec sa femme La Bastide du grand chêne, à Sarrians, dans le Vaucluse. La Fédération nationale des gîtes de France et du tourisme vert en dénombre quelque 25 000 sur le territoire, un chiffre stable sur les dernières années - ce qui indique qu'il y aurait autant de fermetures que d'ouvertures. En fait, l'organisme relève surtout une évolution du profil des candidats : ce ne sont plus des agriculteurs tentés par un complément de revenus et encouragés à développer le tourisme rural qui s'essaient à cette forme d'hébergement, mais des citadins en quête de retour aux sources.

Sacrifier ses économies

Isabelle Philibert, qui a quitté la capitale et son job d'attachée de presse il y a sept ans pour lancer des chambres d'hôtes et des gîtes à Donnazac, près d'Albi, dans le Tarn, peut témoigner de cet engouement. L'été dernier, elle a recensé parmi ses clients vingt-huit couples qui se disaient séduits par une telle entreprise ! Au point de la bombarder de mille questions sur les grandeurs et servitudes du métier. L'expérience a rendu Isabelle Philibert lucide. Elle qui n'avait jamais dormi dans une chambre d'hôtes avant de créer les siennes, prévient :« Les gens sous-estiment les enjeux financiers d'un tel projet et mesurent mal la difficulté à travailler en couple sur le lieu même de l'intimité familiale. D'ailleurs, les divorces représentent pas loin de 40 % des causes de fermeture des chambres d'hôtes. »Le ton est donné. Pour réussir sa reconversion, mieux vaut avoir les reins et les nerfs solides...

Au départ, il y a bien sûr cette envie de changer de vie. Lorsqu'Esther Corcos a lâché Paris pour Saint-Rémy-de-Provence, dans les Bouches-du-Rhône, c'est le soleil et la tranquillité que cette jeune maman d'une petite fille de neuf mois venait chercher dans ce joli village, situé à quelques kilomètres au sud d'Avignon. Son mari a conservé son activité de vente privée de vêtements et d'objets de décoration, rue de Lisbonne, à Paris. Après tout, la capitale n'est qu'à deux heures et demie de TGV.« Je n'étais pas partie pour créer des chambres d'hôtes,explique-t-elle.J'ai lancé l'activité au feeling ! »La Maison du village a les allures d'une ruine lorsque le couple en fait l'acquisition. Patiemment, Esther Corcos retape cette bâtisse du xviiie siècle selon son goût et sans l'aide du moindre architecte. Une sacrée épopée, dans laquelle le couple a risqué ses économies. De leur côté, Isabelle et Laurent Philibert, parents de deux petits garçons, ne supportaient plus le surmenage de la vie parisienne.« Nos jobs n'étaient pas convertibles en province »,expliquent-ils. Alors, ils ont tout vendu pour investir dans une maison de maître d'un petit village de la Toscane française, dans le Sud-Ouest, qu'ils ont joliment rebaptisée Les Vents bleus.

Le rêve ne suffit pas : il faut aussi une bonne dose d'inconscience pour se lancer dans l'aventure ! Catherine et Didier Jeanniard en savent quelque chose. La première a fait carrière dans la banque, comme chargée de mission auprès du directeur des ressources humaines du Crédit mutuel de Marseille, le second dans l'affichage publicitaire, soit dix-huit ans chez Giraudy. C'est à la faveur d'un train de licenciements que le couple décide de se reconvertir.« Nous voulions rester dans la région d'Avignon, où les dernières fonctions de mon mari, comme directeur de succursale chez Giraudy, nous avaient conduits »,explique Catherine Jeanniard. Le couple décide de créer une pépinière et s'adresse à la Société d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer) pour dénicher un champ de luzerne, situé le long d'un cours d'eau, le Vigueirat, à quatre kilomètres de Saint-Rémy-de-Provence. Ils y construisent un mas de 600 m2 avec l'idée d'ouvrir quelques chambres d'hôtes. Dans leur entourage, personne ne croit à leur projet, au point que leurs proches refusent d'y investir le moindre centime.

Catherine, Didier et leurs cinq enfants retroussent leurs manches : les uns peignent les volets, les autres les murs intérieurs, sans oublier pour autant de rempoter les lavandes. Pendant quatre ans, la famille se prive d'amis, de sorties, de week-ends et de vacances.« La réussite est au prix de cette implication personnelle »,reconnaît Didier Jeanniard, qui a utilisé ses talents d'afficheur pour baliser la pépinière et le Mas du Vigueirat dans toute la région.

De son côté, Alain Parodi, fraîchement remarié, cherchait une solution pour satisfaire la passion de sa femme pour la nature et les chevaux. À Sarrians, près d'Orange, il jette son dévolu sur une bastide entourée de 10 hectares de terres en friche, dont il reconvertit la moitié en paddock. Et investit près de 400 000 euros dans les travaux de ses chambres d'hôtes et de ses appartements à louer.

Depuis, Alain Parodi mène deux vies : consultant indépendant en conseil médias à Paris la semaine, et homme à tout faire (petit-déjeuner des clients, lessive ou bricolage) le week-end dans sa Bastide du grand chêne. Une vie de fou ?« Nous imaginions cette activité de chambres d'hôtes sympathique, simple et rentable. Ce n'est pas si simple ni si rentable »,admet-il. Avec ses cinq chambres d'hôtes et ses trois gîtes, il estime le potentiel de son chiffre d'affaires à 150 000 euros par an.« Un si petit volume d'activité limite forcément les moyens publicitaires. »Pour assurer la promotion de sa bastide, Alain Parodi se fait référencer sous le label Bed etamp; Breakfast et entreprend lui-même ses relations presse auprès d'amis journalistes. Il a d'ailleurs décroché une demi-douzaine de parutions dans la presse magazine.

Tolérer des étrangers dans son intimité

De la même façon, Esther Corcos profite d'une magnifique rampe de lancement avec un reportage de douze pages dansCôté Sud. La parution fait boule-de-neige et la Maison du village obtient les faveurs d'autres supports, telsMarie Claire MaisonouTravel etamp; Leisure. Il est vrai que cette comédienne de formation, qui compte parmi ses amies d'enfance la fille du propriétaire du mythique Café de Flore, sur le boulevard Saint-Germain, à Paris, a su exploiter un carnet d'adresses bien rempli et très jet-set pour attirer ses premiers clients. Esther Corcos a placé la barre haut : chacune de ses cinq suites se loue 190 euros la nuit, hors petit déjeuner.

Comme elle, Cathy et Luc-Marie Bergès ciblent les clients haut de gamme, réputés rentables et discrets.« Le Mas du Gréou fonctionne comme un club privé »,expliquent-ils. Ses adeptes réservent parfois de bonnes surprises, comme ce couple de Suisses, propriétaires des magasins à l'enseigne Le Bon Génie.« Ils ont pris l'initiative de publier un reportage sur le Mas du Gréou dans leur magazine clients. Une véritable aubaine pour nous ! »

Mais l'outil réellement incontournable pour assurer le remplissage des chambres, c'est Internet. Encore faut-il en maîtriser toutes les subtilités. Un patient apprentissage qu'il faut caser dans un emploi du temps déjà surchargé. Car créer un site ne suffit pas. Il convient aussi de le rendre visible en sélectionnant les bons moteurs de recherche. Luc-Marie Bergès, qui tire 80 % de sa clientèle du Web, est plein de bonnes résolutions. Il envisage de lancer son propre portail :« J'en maîtriserai moi-même l'efficacité. »Mais le Net n'a pas que des avantages :« On ignore tout du profil des gens qui y font leurs réservations »,déplore Isabelle Philibert. Elle qui est passée maître dans l'art de trier les indésirables par téléphone se donne un ultime recours :« Sur place, si les clients sont déplaisants, je les mets dehors ! »

Il est vrai que se lancer dans la location de chambres d'hôtes implique d'accepter une certaine promiscuité et d'accorder aux clients une grande disponibilité. Les touristes choisissent ce type d'hébergement plutôt que l'hôtel pour la qualité du contact. Il faut discuter avec eux, les informer sur les activités de la région et leur confier toutes les bonnes adresses. Cathy et Luc-Marie Bergès, qui font aussi table d'hôtes, sont sur le pont de 7 heures à 23 heures. De leur côté, Didier et Catherine Jeanniard attendent les retardataires jusque tard dans la nuit pour brancher l'alarme de leur propriété avant de se coucher. Quant aux Philibert, ils veillent à ce que leurs enfants se tiennent correctement en présence des clients, n'éparpillent pas leurs jouets et acceptent de partager leur piscine.« Même si c'est une formidable école d'ouverture aux autres, nous ressentons souvent le besoin de nous replier en famille »,reconnaît Isabelle. D'ailleurs, Les Vents bleus ferment leurs portes de la mi-octobre à la fin mars :« C'est de toute façon la saison creuse. Nous en profitons pour hiberner. »Un luxe que cette famille peut s'offrir depuis que le mari a repris une activité à temps plein chez un notaire de la région.

Ceux qui rêvent encore de s'engager dans l'hébergement à domicile sont donc prévenus : les chambres d'hôtes, c'est bien, à condition d'en faire son activité secondaire. L'équilibre familial et la sécurité financière sont souvent à ce prix.

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