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Enquête

Contre-enquête sur Lundi investigation

16/12/2004

C'est l'une des rares émissions d'investigation à la télévision. Malgré un succès d'estime, Lundi investigation n'échappe pas à certaines critiques sur ses méthodes.

Sale temps pour l'investigation ? La démission d'Edwy Plenel de la direction de la rédaction duMonde, fin novembre, a été analysée comme la remise en cause d'une orientation éditoriale agressive, une culture du scoop, non exempte de sensationnalisme voire de dérapages. Cet héritage d'un journalisme « à l'américaine », n'est pas le domaine réservé duMonde.« Si, en ce qui concerne le pluralisme de la presse en France, on est au niveau du Burkina Faso, les quelques journaux qui restent font aujourd'hui un gros travail d'investigation »,juge d'ailleurs Jean-François Kahn. Et le fondateur deMarianned'ajouter :« Tout comme la télévision. »

De fait, le petit écran peut parfois se révéler un espace d'enquêtes journalistiques sérieuses, dont l'une des émissions phares estLundi investigation, diffusée chaque lundi en deuxième partie de soirée sur Canal +. On y pratique un journalisme offensif destiné à réveiller le citoyen qui sommeille en chaque téléspectateur. Cette « case » hebdomadaire, au sein de laquelle est programmée le premier lundi de chaque mois l'émission90 Minutes, connaît un certain succès, si ce n'est d'audience - le programme passe en crypté - au moins d'estime. Mais elle a aussi ses détracteurs. Le syndrome Plenel ?

Moyens techniques pointus

Dès le premier numéro de90 Minutes, le 4 janvier 2000, le ton était donné, avec une enquête sur les agissements douteux des laboratoires pharmaceutiques dans la lutte contre le sida. Depuis se sont succédé des sujets sur l'affaire Boulin, le meurtre du juge Borrel à Djibouti, les méthodes de Total en Birmanie, etc. Les thèmes abordés sont souvent âpres et frappent durs.« Nous ne craignons pas de prendre de front les pouvoirs économiques ou politiques. Je pense que l'investigation a la capacité de faire changer les choses. Elle doit être l'un des outils de contre-pouvoir de la société »,souligne Paul Moreira, directeur adjoint de la rédaction de Canal +.

« Il y a encore une dizaine d'années, la télévision ne savait pas faire d'investigation. Les moyens techniques sont de plus en plus pointus, les caméras beaucoup plus légères. Cela donne aujourd'hui de bons résultats »,considère Jean-Marie Pontault, deL'Express, l'un des meilleurs « investigateurs » en France. La télévision l'appelle d'ailleurs de temps en temps pour lui demander des conseils ou un coup de main. Il a déjà participé à un sujet deLundi investigation.« Je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'ils font. Sur l'affaire Boulin par exemple : ils défendaient la thèse de l'assassinat, alors que j'ai la conviction que c'est un suicide. Mais, dans l'ensemble, c'est une bonne émission. »

Pourtant,Lundi investigationest critiqué dans le milieu des journalistes enquêteurs. Ainsi, Pierre Abramovici, journaliste indépendant :« Une investigation peut prendre énormément de temps. La tentation est donc forte à la télévision d'aller voir ce qui a été fait dans la presse écrite et de le reprendre tel quel, sans consulter le journaliste à l'origine de l'enquête. Il n'est alors pas difficile de décrocher le téléphone et d'appeler les témoins qui ont été cités dans l'article. C'est une tendance lourde. »Fabrice Tassel, deLibération, confirme :« Le pillage par la télévision est systématique. Beaucoup de sujets sont repris en rajoutant un ou deux témoignages, puis en s'accaparant l'exclusivité. » « Tout le monde reprend tout le monde,se défend Paul Moreira.La seule fois, me semble-t-il, où cette critique pouvait être un peu justifiée, c'est quand nous avons fait un portrait d'Alfred Sirven qui n'apportait pas grand-chose de neuf par rapport à ce qui était paru dans la presse. Et cela nous a servi de leçon. »

Mais le principal reproche formulé à l'encontre de l'émission - et de la télévision en général - est celui du sensationnalisme. Pour Jean-François Kahn,« la télévision a trop souvent tendance à chercher le scandale pour le scandale ». Pour un autre journaliste, qui préfère s'exprimer de façon anonyme :«Lundi investigationse démarque positivement des autres émissions de ce type. Mais on y voit tout de même le meilleur comme le pire. Ils sont parfois radicaux dans leurs thèses, avec une fâcheuse propension à donner crédit surtout à ce qui les arrange. Avec une émission par semaine, ils ont besoin de faire des gros coups, ce qui peut les pousser à en rajouter. »

Mises en scène

Une critique qui agace beaucoup Paul Moreira. Pour se défendre, le journaliste cite un exemple précis.« Dans le sujet sur les martyrs d'al-Aqsa en Palestine, diffusé le 30 novembre, j'ai mis des images que nous avons filmées au moment où nous entrions dans Gaza : à un moment donné, nous nous faisons tirer dessus par un sniper. La balle est passée à 50 cm au-dessus de nos têtes. Qu'on tire sur des journalistes, je pensais que les confrères trouveraient cela incroyable et choquant. Eh bien non ! On se fait cartonner dans un article deTéléramasur justement le sensationnalisme. Je suis tombé de mon siège ! Je trouve vraiment que c'est une critique d'enfant gâté. Dès que la situation est tendue à l'écran, ce serait sensationnel. Mais c'est sensationnel parce que c'est la réalité ! S'il arrive quelque chose, on le montre. C'est le but du jeu. »

Dans l'ensemble, les journalistes spécialisés s'accordent à considérer, comme le dit l'un d'eux, que« à la décharge deLundi investigation, il est beaucoup plus difficile de faire de l'investigation à la télévision que dans la presse. »Le défi est permanent : rendre les faits à la fois clairs et attrayants pour le téléspectateur. Ce qui, sur certains sujets, n'est pas gagné d'avance. Les journalistes de90 Minutes, mais pas seulement eux, utilisent une astuce narrative qui semble directement héritée de l'émission historiqueCinq Colonnes à la une: ils mettent en scène leurs enquêtes. Et parfois même les débats de la rédaction.

« L'attrait du vedettariat ? »,se demande ironiquement Jean-Marie Pontault. La méthode a au moins le mérite, en confrontant le téléspectateur à l'arborescence de l'enquête, de lui faire partager les ressorts du travail du journaliste. Outre une façon de suppléer parfois au manque d'images, cette volonté éditoriale - qui consiste à dire « C'est un métier, voici comment il s'exerce » - permet de fournir également d'autres clés de décryptage. Une manière comme une autre de répondre aussi aux soupçons de manipulations et de sensationnalisme qui pèsent trop souvent sur le journalisme d'investigation - et le journalisme tout court.

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