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Reporters

Les derniers baroudeurs

31/03/2005

Florence Aubenas, Christian Chesnot, Georges Malbrunot... Les reporters de guerre ont fini par faire eux-mêmes l'actualité. Enquête sur un métier devenu extrêmement dangereux.

Oui, il faut continuer à aller en Irak et à témoigner, faute de quoi notre vision du monde se réduirait à des communiqués officiels. La liberté de la presse est une liberté fondamentale des démocraties et elle ne peut pas être mise entre parenthèses. Tels sont les sentiments très généralement exprimés par les grands reporters français qui couvrent les conflits dans le monde avec, comme en leur temps Albert Londres, Ernest Hemingway ou Robert Capa, la passion de leur métier. Peut-être parce que, comme l'écrivait Susan Sontag,« la réalité est toujours plus dure que les images qui la représentent ».Pourtant, la mobilisation autour de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al-Saadi, disparus en Irak le 5 janvier dernier, pose la question de savoir comment continuer aujourd'hui à exercer ce métier à haut risque.

Ils sont absents plusieurs mois par an. La plupart ont perdu des amis proches. Ils ont vu des choses abominables, connu des déchirures dont on ne se remet pas. Ces seigneurs de la presse sont de grands professionnels, ils ont l'expérience et une immense culture. Ils ne sont ni casse-cou ni têtes brûlées. Comprendre, expliquer et témoigner inlassablement est leur vocation. Alors ils repartent au front.

Beaucoup sont des femmes,« largement aussi courageuses et souvent moins matamores que les garçons »,estime Hervé Chabalier, PDG de l'agence Capa, à propos notamment de Manon Loizeau dont le reportageNaître à Grozny,réalisé avec Philippe Lagnier, a obtenu en novembre dernier le Prix spécial du jury au Festival du scoop d'Angers.

Malgré la libération de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, après quatre mois de détention, 2004 a été l'année la plus meurtrière depuis une décennie, avec le triste record de 54 reporters tués dans l'exercice de leur profession, d'après le Comité pour la protection des journalistes, ONG américaine. Sans compter 17 enlèvements. L'Irak a été un pays de tous les dangers, mais pas le seul. Les Philippines sont le deuxième point noir. Les rédactions hésitent de plus en plus à envoyer leurs collaborateurs dans ces pays. Beaucoup de journalistes ne veulent plus s'y rendre, faute de pouvoir y travailler. Ne partent plus que des reporters très expérimentés, qui travaillent en tandem avec leur « fixeur » local. Quant à certains pays en proie à des conflits endémiques, comme la Birmanie, la République démocratique du Congo, une partie de la Côte-d'Ivoire ou encore la Tchétchénie, ce sont devenus des contrées oubliées, théâtres de guerres sans visage, car laissées de côté par la presse.

Une garantie pour les populations civiles

Le conflit irakien a marqué un tournant à la fois dans la façon de travailler des journalistes et dans la perception qu'ont d'eux les belligérants.« Dans les guerres, il y a un front militaire, puis un front diplomatique, puis humanitaire, puis médiatique. On peut gagner une guerre et la perdre vis-à-vis du public. Ce phénomène a changé l'approche des protagonistes car la presse peut faire plus de mal qu'une bataille »,analyse Robert Ménard, directeur de Reporters sans frontières.« En Irak, la présence de la presse internationale sur place est une garantie pour les Irakiens eux-mêmes. S'il n'y a plus de regard extérieur, la situation devient encore plus terrible. La presse, c'est l'atout des faibles »,ajoute-t-il.

« La rapidité des moyens a changé complètement la donne. Pièces essentielles de l'échiquier, nous sommes devenus des cibles et des enjeux et il est de plus en plus difficile de faire notre métier. Mais ne plus aller à Bagdad, c'est faire le jeu des tortionnaires »,assure Marine Jacquemin, grand reporter au service étranger de TF1, qui sillonne depuis vingt ans les routes périlleuses des conflits du globe.« En télévision, l'équipe est très exposée à cause de ce qu'elle représente,raconte-t-elle.Les combattants que l'on a en face de nous sont pour la plupart des gosses qui ont eux-mêmes peur. Il n'y a jamais eu autant de morts dans les populations civiles. Il est essentiel, sur les terrains de guerre, d'avoir une expérience, une finesse d'analyse, une connaissance approfondie de la région et des différents groupes armés, de réussir à nourrir des rapports humains crédibles, de savoir mettre des mots sur les causes que les gens ont en tête. Au Liban, d'un secteur à un autre, il fallait savoir qui était aux barrages, dire " Que Dieu te protège ! " à certains, mais surtout pas à d'autres... »

« Notre cote de popularité a beaucoup baissé »,remarque de son côté Grégoire Deniau, grand reporter pourEnvoyé spécialsur France 2. Spécialisé dans les mouvements de guérillas, il a obtenu en 2003 le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre pour son reportage en Irak pour Capa,Au coeur de la bataille,qui a fait le tour du monde.« Avant, on était mieux accueillis parce qu'on venait parler des gens que l'on rencontrait. Aujourd'hui, on est souvent traités comme des représentants du pays d'où l'on vient, un peu espions. Quant aux soldats américains, ils nous considèrent comme des traîtres »,ajoute-t-il.« Les choses ont commencé à dégénérer lors de la première guerre du Golfe, avec le journalisme " embedded ", sous contrôle de l'armée. En Bosnie, les snipers serbes considéraient que la presse n'était pas de leur côté et nous tiraient dessus. Un gilet pare-balles marqué " presse " ne protège plus, au contraire. Il nous désigne comme cible. Dans les guerres, les soldats tirent souvent sur les journalistes, considérés comme des ennemis à cause de la " désinformation ". »

À l'inverse des équipes de télévision qui travaillent à trois - journaliste, cameraman et photographe -, Grégoire Deniau préfère fonctionner en électron libre :« J'essaie de me fondre dans les populations pour être au plus près d'elles, pouvoir discuter et rester longtemps avec le moins d'attirail possible, juste une caméra légère et un sac avec mes batteries et cassettes »,explique-t-il.

Acteurs à leur corps défendant

« Avant, on s'affichait « presse », maintenant, on se cache dans des voitures banalisées pour se protéger. Pire : le vrai danger aujourd'hui, c'est le banditisme »,complète Dorothée Olliéric, chef adjointe du service de politique étrangère à France 2, trente-huit ans, deux jeunes enfants. Longtemps la plus jeune grand reporter française, elle a couvert les conflits en Algérie, au Rwanda, en Bosnie, au Kosovo... Habituée à courir sous les balles en Afrique, entrée clandestinement en Tchétchénie, cette baroudeuse au grand coeur constate elle aussi qu'en une douzaine d'années, le métier a beaucoup changé :« Avant, on était les seigneurs du reportage, on restait douze heures sans donner de nouvelles. Depuis quatre ou cinq ans, les portables et les liaisons satellites passent partout, on peut nous joindre en permanence n'importe où dans le monde, nous faire changer de sujet si l'actualité le demande. Dès la sortie de l'avion, il faut balancer des images. On donne les faits sans avoir le temps d'analyser, quitte à faire ensuite un magazine de fond. »

« Deux choses surtout ont changé avec le satellite,analyse pour sa part Hervé Chabalier.La médiatisation de la guerre par la télévision a atteint un niveau tel que la représentation de la guerre finit par devenir un enjeu plus important que la guerre elle-même. Les journalistes jouent par leur fonction un rôle immédiat dans le déroulement des événements. La tentation de mener une action en fonction d'eux est aussi importante que l'action menée contre l'ennemi. Les journalistes deviennent, à leur corps défendant, des acteurs autant que des observateurs. L'image transmise pratiquement en temps réel est porteuse d'un potentiel émotionnel propre à faire perdre la raison, à modifier les rapports de force et à influencer fortement le déroulement des événements. Cela complique encore notre métier. »

Christophe Ayad, lauréat 2004 du prix Albert-Londres pour ses reportages sur l'Irak et le Rwanda, qui suit l'Afrique et le Moyen-Orient pour le quotidienLibération,dresse un constat lucide sur son métier :« Les journalistes sont recherchés pour la valeur symbolique, financière ou politique qu'ils représentent. Pour la rébellion irakienne, il est plus facile de s'attaquer aux journalistes qu'à l'armée américaine, et, au moins, on en parle »,dit-il.

Albert Londres voyageait en bateau, il avait le temps de réfléchir et de peaufiner ses reportages.« Aujourd'hui, le téléphone portable a tout changé,approfondit Hervé Chabalier, dont l'agence cherche moins à fournir des images comme les chaînes télévisées qu'à faire des « coups ».Il permet à Pascal Manoukian, directeur de la rédaction, et à Marc Berdugo, rédacteur en chef chargé des conflits, tous deux anciens reporters de guerre, de vivre la guerre depuis leur bureau, avec le recul que n'ont pas ceux du terrain. Ensemble, on peut réfléchir aux bonnes solutions et ne pas faire fausse route. La réflexion est plus riche. »On retrouve cet appui majeur dans toutes les rédactions.

« Depuis vingt ans, quand je pars, j'entre en religion, ma vie n'existe plus, seule m'intéresse la vie des autres,confie Marine Jacquemin.J'essaie de ressentir ce que vivent ceux qui sont en face de moi pour mieux le traduire et aller au-delà des images. Quand nous sommes entrés dans Grozny, la ville tenait debout. Nous sommes repartis, elle était en ruine. Dans une spirale de violence, il se dégage des relations d'exception et un rapport humain qu'on a tendance à oublier,souligne la journaliste.On ne rentre pas intact de ces zones-là. Au fil des années, on a perdu des amis, dans des conditions terribles. La mort de Patrick Bourrat m'a changée, quelque chose s'est cassé. Il y a une pudeur dans les équipes. On ne parle jamais des atrocités qu'on a vues, mais on ne lave pas les yeux de tout »,ajoute-t-elle en évoquant le projet d'hôpital à Kaboul pour lequel elle cherche des financements depuis trois ans et qui est en cours de construction.« Ce projet m'a apporté une forme de sérénité que je n'aurais pas imaginée possible, un baume sur des plaies. »

« On sait quand on part, on ne sait pas quand on revient. J'ai tout le temps peur,livre Grégoire Deniau. L'essentiel, c'est de contrôler sa peur, sinon on fait des erreurs. »Le reporter ne cache pas un coup de déprime après dix jours d'attente dans la solitude au Darfour. Cette région de l'ouest du Soudan ravagée depuis deux ans par la guerre civile a bien vite été reléguée dans les oubliettes de l'actualité.

Assister aux pires atrocités et trouver la force de témoigner le mieux possible

Dorothée Olliéric a connu son baptême du feu et sa première gifle professionnelle au Cambodge fin 1992 lors d'un reportage avec les casques bleus de l'ONU dans un pays infesté de mines, quelque chose commeApocalypse Now.En janvier 1993, elle est réveillée par son premier bombardement dans un village en Angola durant la guerre civile.Ellecroit que c'est un orage.

On lui doit les plus beaux portraits de femmes en Afghanistan sous les talibans, ainsi qu'un reportage dans Elle qui lui a valu en 2001 le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Pour tenir, elle a pleuré toutes les larmes de son corps devant les pires horreurs : une mère assassinée à bout portant par les talibans devant ses sept enfants, des femmes violées, la malnutrition en Afrique, les massacres, les corps mutilés et les populations mourant du choléra au Rwanda.« Des images gravées à vie. »

« Lorsque l'on chasse la presse, c'est la porte ouverte aux massacres et à la barbarie. C'est pour cela qu'on encaisse tout. Quand on prend d'aussi près dans la figure de telles souffrances, il faut tenir le choc pour pouvoir témoigner le mieux possible »,explique « Madame Dorothée », comme la surnomment les combattants africains qui connaissent sa persévérance.« Porter la plume dans la plaie »,disait Albert Londres.

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