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La fabuleuse histoire du téléphone

09/06/2005 - Jamais, depuis l'invention fondatrice de Graham Bell en 1876, ce petit appareil n'a été aussi présent dans notre quotidien.

Si Robinson Crusoé échouait aujourd'hui sur une île déserte, nul doute qu'il emporterait avec lui son téléphone mobile. Le plus sophistiqué des couteaux suisses ou le plus passionnant des romans ne fait plus le poids face à cet objet multiforme. « Jamais sans mon mobile » est devenu une règle de vie. Montre, réveil, agenda, carnet intime, album de vie, baladeur, appareil photo, caméscope, ordinateur de poche, écran de télévision ou jeu, ses fonctionnalités semblent s'enrichir à l'infini. En attendant la visiophonie, dont on annonce l'explosion pour 2006. Les modèles noir et blanc sont relégués au rayon des antiquités, selon un phénomène qui rappelle le passage de la télévision à la couleur, il y a trente ans. Avec l'arrivée du haut débit, on n'en finit pas d'imaginer des applications.

Depuis l'invention du « télégraphe parlant » par Graham Bell en 1876, jamais le téléphone n'a été aussi omniprésent dans notre vie. Au point de devenir un véritable prolongement de soi. Dans les poches et les sacs à main, dans le coeur de chacun et dans les conversations, il a détrôné les clés et la carte bancaire.

Près de 45 millions de Français en sont équipés, soit 74,5 % de la population.« Toute une partie de la planète découvre le téléphone grâce au mobile »,remarquait récemment Jorma Ollila, PDG du leader mondial Nokia. Selon lui, un tiers de la population du globe sera équipé d'ici à la fin de l'année 2005. Jamais un bien d'équipement n'a connu une diffusion aussi rapide.

On se souvient avec tendresse de son premier mobile, objet chéri. Jamais on ne le quitte ni ne le partage. D'après la première étude mondiale réalisée récemment auprès de 3 000 personnes dans 15 pays par Proximity BBDO, 91 % des jeunes femmes françaises et espagnoles dorment avec. 90 % des Japonais ne le prêteraient pas. 70 % des Chinois pensent qu'un mobile en dit plus sur une personne qu'une voiture...

Cordon ombilical ou doudou, il est devenu bien plus qu'un téléphone, un objet polyvalent et transitionnel, fortement investi affectivement par des rites intimes et une hyperpersonnalisation des pratiques. «L'expression "se servir de son mobile" désigne toute une série d'usages autres que la fonction d'appel et de réception »,confirme la première étude française,Le Téléphone mobile aujourd'hui : usages, représentations, comportements sociaux, réalisée pour l'Association française des opérateurs mobiles par le Groupe de recherches interdisciplinaires sur les processus d'information et de communication (Gripic) du Celsa. Une dizaine de chercheurs ont observé durant six mois, de manière anthropologique, son utilisation ordinaire par des Français.

Symbole de modernité depuis 150 ans

Quand on ne l'utilise pas, on le manipule par des caresses, préhensions, contemplations fréquentes, dans un rapport quasi charnel, observe l'étude. Dans le métro, dans un café ou dans une situation d'attente, gare de Lyon par exemple, il ne se passe pas plus de deux minutes sans qu'on sorte son précieux objet, comme pour accomplir un rituel d'installation, un passe-temps, pour se donner une contenance ou se mettre en scène.« Il appareille l'identité sociale et le statut du sujet, à la manière d'un objet signature »,commente l'étude.

Et pourtant, comme toute invention, à ses débuts le téléphone suscite le doute. Certains pensent que cet enfant naturel de la fée électrique et du génie physique restera un jouet. Ce sera pire encore pour sa version mobile. Mais le scepticisme ne dure pas.« Depuis que j'ai ce magique petit instrument, je ne dors plus ! »,déclare Antoine Breguet, le constructeur français de matériel électrique et télégraphique, en 1877. Jamais aucun outil n'a autant donné à fantasmer à une époque.« Le télégraphe sans fil nous transporte en plein dans l'inédit, sinon dans l'inconnu, sur la marge même du surnaturel. Encore un pas, et nous glisserions dans l'occultisme et la sorcellerie »,peut-on lire en 1900 dans le périodiqueL'Année scientifique et industrielle. Tout récemment, pour célébrer le Qing Ming, la fête des morts, les Chinois ont brûlé des téléphones en papier pour communiquer avec leurs ancêtres !

En 1904, un journaliste écrit dansNature:« La téléphonie répond parfaitement au besoin, de jour en jour plus impérieux, de transmission rapide de la pensée, que réclame l'activité de notre époque. »La cause est entendue.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le téléphone est, après l'électricité, le symbole absolu du modernisme qui investit les campagnes. Il faut s'armer de patience pour en avoir un à la maison. C'est l'époque où, selon les mauvaises langues, la moitié des Français attend le téléphone, l'autre la tonalité... Ce n'est qu'au cours des années soixante-dix qu'il se généralise et que son installation ne demande plus des mois de patience. On passe de 3 millions de lignes en 1974 à 24 millions en 1981. En 2001, les abonnements mobiles dépassent les fixes.

Avec le mobile, c'est un rêve encore plus fou, le prodige du contact à distance imaginé par Guillaume Apollinaire dans sa nouvelleL'Amphion faux messie ou Histoires et aventures du baron d'Ormesanqui se réalise. Ce faisant, il suscite lui aussi des réactions très vives.

« Je honnis cet objet,confie le psychiatre Olivier Husson.C'est un gisement commercial sans fin car on peut lui donner des possibilités infinies qui vont toutes dans le même sens, celui de la dépendance à une communication virtuelle et, surtout, d'une dépendance encore plus dramatique, celle de l'immédiateté. Dans les années soixante-dix, on parlait des "mass médias", maintenant il faudrait parler de "mass immédiats". L'information en temps réel nous fait entrer dans le culte de l'immédiateté. Elle ne permet plus aucune gestion du temps différé, qui est celui de la pensée, et arrive à une abrasion de la pensée. »Et d'ajouter :« C'est un retour à un individualisme masqué dans la relation virtuelle au monde entier. Avant, on incluait la personne dans son "topos", son lieu. Maintenant, on fait fi du "topos" propre à l'individu pour ne plus s'occuper que du sien propre. C'est un tamagoshi ! »

« Le téléphone et le télégraphe sans fil sont conçus comme des outils universalistes et réconciliateurs. Contemporains de l'espéranto, ils appartiennent à un mouvement irréversible de rapprochement des peuples »,rappelle l'étude du Gripic. Avec le mobile, l'injonction technologique dote l'individu d'ubiquité. Il reprend le pouvoir en recréant une autre forme de lien social. C'est le secret du succès de l'objet et de l'intérêt qu'il suscite auprès des marques, comme outil de dialogue avec les consommateurs.

La littérature et le cinéma sont les premiers à s'en emparer, tant ses possibilités scénographiques sont intéressantes. En 1990, dans le filmPretty Woman, l'énorme téléphone collé à l'oreille de riches personnages roulant en décapotable apparaît comme le couronnement du paradis hollywoodien. En 1996, dansLa Vérité si je mens !, il est encore l'attribut de la réussite. Dès la version 2, en 2000, il se banalise. Il perd son rôle de représentation d'un statut social pour devenir l'un des rares objets que peuvent avoir en commun des gens socialement très différents. Instrument idéal du vaudeville, il offre une palette d'usages sans fin au double jeu de l'adultère. Le romanDa Vinci Codele consacre en l'installant au coeur de son intrigue. Sans le mobile, le feuilleton télévisé au succès mondial24 heures chronon'existerait pas.

À la télévision, tout a commencé en France en 2000-2001 avec l'émissionLoft Story, sur M6. Pour la première fois, les téléspectateurs ont pu agir sur une émission en votant par SMS. Ils y ont pris goût. Aujourd'hui, la généralisation du mobile permettant de toucher une population large et ciblée, c'est autour des données que se développe le gros du marché. L'arrivée du haut débit avec la 3G, la technologie Edge (une étape intermédiaire), le MMS, qui associe texte et image, sont en train de transformer ce moyen de communication interpersonnelle en un nouveau média de masse interactif, à la puissance de feu considérable.

Champ de créativité immense

« Les annonceurs sont de plus en plus intéressés par cet outil extrêmement efficace dans une stratégie de fidélisation ou de conquête, car il permet de transmettre régulièrement au consommateur des informations pertinentes »,assure Alexandre Mars, PDG de Phonevalley, première agence de marketing mobile française. Ses clients ont pour nom Canal +, Prisma Presse, Gaumont, Monoprix, le Crédit lyonnais, la Maaf, Yves Rocher, le groupe Accor ou la SNCF.« Pour les entreprises qui gèrent des cartes de fidélité, c'est un moyen d'informer de l'ouverture d'un magasin, d'un nouveau service, de souhaiter un anniversaire, etc. Car le client qui a accepté de recevoir l'information est réactif. La relation avec la marque est très privée, avec un taux de lecture élevé : 92 à 95 % des personnes qui reçoivent un message le lisent. C'est donc aussi un instrument de conquête incomparable »,explique Alexandre Mars. Les marques s'adressant aux jeunes s'y sont engouffrées. Nike a organisé une chasse au trésor dans New York pour retrouver une basket cachée. Kookaï informe de ses promotions. D'autres, comme Ford, Weston, Azzaro, y sont venues. Fin mai, pour le lancement du parfum saisonnier Boss in Motion Edition II et à l'occasion de sa participation au championnat de course automobile Super Série FFSA GT (agence Custom CD), Hugo Boss a lancé un jeu-concours par SMS en partenariat avec Marionnaud.

Pour Valérie Accary, responsable de BBDO Europe, qui a mis en place des opérations pour Pepsi et Snickers,« nous ne sommes qu'au début des possibilités d'un outil de communication fort. Il répond au souhait des consommateurs d'interagir avec la marque. En complément d'autres médias, il ouvre un champ de créativité immense avec des clients actifs. »Seule condition, et non des moindres : tenir compte de la relation très intime des individus avec leur mobile. Il faut impérativement leur demander leur autorisation pour ne pas agir à la manière des spams sur Internet, les laisser prendre l'initiative d'entrer dans le jeu et leur proposer un contenu qui les intéresse.

Côté images, l'opérateur Orange a négocié la diffusion en exclusivité de la bande-annonce deLa Guerre des étoiles Épisode IIIsur son portail Orange intense, où l'on peut visionner la télévision en direct et des extraits de films sortant le lendemain en salles. L'opérateur généralise cet été le haut débit grand public.

Côté constructeurs, c'est la course à l'innovation. Stéphane Brett, directeur de l'activité télécommunications de Siemens France, est par exemple persuadé que le téléphone va se substituer à l'iPod, le baladeur d'Apple. Pour lui,« la musique est l'usage grand public qui devrait exploser en priorité, grâce à la qualité croissante du son et à un coût de transmission des données meilleur que pour les photos ». Après un accord passé avec les majors pour la vente en ligne, Siemens intègre cet été la musique dans tous ses appareils dès le milieu de gamme.

Nokia lancera en fin d'année le N91, un« véritable juke-box mobile connecté »avec une capacité de stockage de plus de 3 000 morceaux. Pour l'image, la marque vient de s'associer avec le groupe Carl Zeiss, l'un des leaders mondiaux dans le domaine de l'optique, afin de développer des téléphones appareils photo avec une optique haut de gamme. Leur premier bébé, le Nokia N90 à écran pivotant, intègre un appareil photo de 2 mégapixels et une capture vidéo de qualité VHS. Bref, l'Homo zappens n'a pas fini de dégainer son joujou.

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