
23/02/2006 - Le dossier de la radio numérique est sur l'agenda du Conseil supérieur de l'audiovisuel, qui en a fait sa priorité pour 2006. Les opérateurs s'y préparent activement car ils vont devoir faire face à une nouvelle concurrence.
Emap, Bayard, Le Monde-Télérama, TF1 ou Bolloré, sans parler des opérateurs téléphoniques, pourraient bien être demain les nouveaux acteurs de la radio numérique. Ce qui ne fait pas l'affaire des opérateurs historiques comme RTL, Lagardère, NRJ et Radio France. Est-ce pour conserver leur position privilégiée que ces grands groupes ont jusqu'à présent freiné la numérisation de la diffusion radiophonique ? Dans les années quatre-vingt, on s'en souvient, NRJ et les stations FM devaient subir le tir de barrage des radios généralistes en grandes ondes... « Après avoir fait reposer leur stratégie sur les réseaux de fréquence FM, les principaux protagonistes de la radio veulent préserver leurs acquis », s'insurge Joël Pons, président du comité Digital radio française. Il faut dire qu'ils ont de quoi s'occuper : la FM est en pleine rénovation. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) ne vient-il pas de lancer le plan FM 2006, qui vise à optimiser l'attribution des fréquences ?
Faux débat que celui de la concurrence, rétorquent pourtant les intéressés. « Nous sommes parvenus à créer un affect avec nos auditeurs au travers de notre marque. C'est elle qui a de la valeur », avance le patron de RTL, Axel Duroux. Celui d'Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach, affirme que « les opérateurs historiques ne sont pas à égalité sur la bande FM. Le numérique va certes introduire plus de concurrence, mais aussi plus d'équité ». Quant à Alain Weill, PDG de NextradioTV (BFM, RMC), il considère que le paysage radio en France est suffisamment riche et que seuls « les acteurs qui se positionneront sur un format de niche » pourront trouver leur place. De toute manière, « il faut doser l'arrivée de ces nouveaux entrants à l'aune de la réalité économique », tranche Marie-Laure Denis, en charge de ce dossier au sein du CSA.
À chacun sa technologie
Alors, pourquoi la France accuse-t-elle un tel retard par rapport à ses voisins européens ? Le Royaume-Uni a pris le virage numérique dès 1995, et l'Allemagne y est passée il y a six ans. « Ce décalage incombe aussi au législateur, explique Yannick André-Masse, président de VDL, un opérateur de diffusion. Il a fallu attendre juillet 2004 pour que la loi aborde le volet de la radio numérique. » Ce retard aura au moins permis aux différents acteurs de jauger les expériences menées hors des frontières de l'Hexagone. Et de faire évoluer les mentalités.
Les opérateurs ont en effet pris conscience de l'intérêt de réviser leur stratégie, d'autant plus que leur média est confronté à une notable baisse d'audience. Selon les enquêtes de l'institut Médiamétrie, la durée d'écoute de la radio a diminué de 5,4 % entre janvier 2003 et décembre 2005. Le média doit faire face à la concurrence accrue d'Internet et de ses Web-radios, des baladeurs numériques (qui se sont vendus à 4 millions d'exemplaires en 2005) et des téléphones portables, qui se lancent tous azimuts dans l'offre de radios musicales. Derniers exemples : SFR et Orange ont annoncé au Marché international du disque et de la musique (Midem), qui s'est tenu à Cannes à la mi-janvier, le lancement de radios personnalisables sur les mobiles...
Ces défis ont finalement convaincu tous les grands patrons de se rallier à la cause du numérique, défendue par Dominique Baudis, président du CSA, lors de la présentation de ses voeux. Et tous pressent désormais l'organisme de régulation de définir rapidement un calendrier, première étape avant la généralisation de la radio numérique en... 2015 au mieux. Pour l'heure, le CSA vient à peine de publier, le 9 février, la synthèse des quarante-sept contributions qu'il a reçues dans le cadre de sa consultation sur la radio numérique. Même Axel Duroux (RTL), qui répète que « le média se porte très bien », s'inquiète de l'avenir. « Nous dansons au bord du précipice, dit-il. Nous sommes le seul média analogique dans un univers numérique. Nous courons le risque de ne plus être référencés. » Jean-Pierre Elkabbach (Europe 1) y voit une chance de gagner des auditeurs, « en affranchissant la radio de la contrainte de l'espace et du temps ».
Encore faut-il persuader les Français de tirer un trait sur leurs nombreux transistors - six en moyenne par foyer ! - et d'investir dans de nouveaux équipements... Les atouts du numérique ? D'abord et surtout la qualité d'écoute. Est-ce suffisant pour des auditeurs déjà satisfaits par la finesse de la FM ? « Les jeunes, notamment, souhaitent consommer différemment la radio », ajoute Yannick André-Masse (VDL). Davantage de mobilité (plus besoin de tourner le bouton de son autoradio pour continuer à capter sa radio préférée), d'interopérabilité entre différents terminaux (il sera possible d'écouter la radio en direct sur son baladeur numérique), de personnalisation des programmes, de diffusion de données associées (titres et photo des albums programmés, par exemple) : les promesses de la radio numérique sont alléchantes.
Reste à choisir la technologie. En la matière, chacun a sa petite idée. Marc Pallain, président du directoire du groupe NRJ, et le Syndicat interprofessionnel des radios et télévisions indépendantes plaident pour l'Iboc (« In band on channel »), d'origine américaine, qui s'appuie sur la bande FM existante. Or, le plan FM 2006, qui va resserrer le maillage des fréquences, réduira l'espace numérisable. Marc Pallain affirme toutefois que « l'Iboc peut doubler le nombre des fréquences ». NRJ exigeant que les opérateurs historiques obtiennent des fréquences numériques bonus en « simulcast » (duplication de l'analogique et du numérique), le nombre de nouveaux entrants pourrait d'emblée s'avérer réduit à une peau de chagrin. « Il ne faut pas que l'offre numérique déstabilise le marché existant », lâche Marc Pallain. Ce que Skyrock, dans sa réponse à la consultation publique du CSA sur la radio numérique, ne manque pas de dénoncer comme « une procédure défensive et corporatiste qui a pour vocation de limiter le nombre de canaux FM disponibles ».
Si Alain Weill, patron de BFM et RMC, n'a pas encore de « position définitive sur l'une ou l'autre des technologies », il rejoint son confrère de NRJ pour insister sur la nécessité de « ne pas émietter le média radio ». Pour lui, « l'enjeu de la numérisation est avant tout de permettre aux opérateurs de couvrir l'ensemble du territoire français ». Et le bon système pour assurer cette couverture nationale consiste, selon Jean-Paul Cluzel, président de Radio France, « à mixer la technologie du numérique terrestre et le satellite ». Le coût de cette mise en oeuvre ? « Nous sommes en train de l'évaluer, répond le PDG du groupe public. Nous venons de former un consortium avec des partenaires industriels afin de présenter des données chiffrées précises d'ici au mois de juin. » Mais beaucoup estiment que la solution satellitaire restera trop onéreuse. Le groupe RTL penche, quant à lui, pour la technologie Digital radio mondiale, créée en 1998 et normalisée, au niveau international, en 2003. Elle rendrait possible la numérisation des ondes courtes, moyennes et longues. Un avantage pour le groupe luxembourgeois, déjà présent sur les ondes longues... « Cela nous permettrait de pérenniser notre émetteur », reconnaît Charles-Emmanuel Bon, responsable du développement de RTL, qui plaide toutefois pour y associer le DMB, une version améliorée du DAB, qui organise les radios en « bouquets » de manière à émettre davantage de programmes.
Si le choix de la norme n'est pas arrêté et que des expérimentations sont encore en cours (l'Iboc avec Towercast et l'utilisation des bandes L, multivilles, et III, un réseau national utilisé par Canal +, via le DAB), les acteurs de la radio réfléchissent déjà aux perspectives de développement de contenus. Alain Weill (BFM, RMC) souhaiterait, par exemple, lancer des programmes thématiques sur le sport ou les informations financières, à partir de marques déjà existantes. De son côté, Radio France pourrait « créer jusqu'à dix nouvelles chaînes », dixit Jean-Paul Cluzel. Des services qui pourraient être payants mais ne modifieraient pas, aux dires des opérateurs historiques, le modèle économique global du métier : une gratuité pour les auditeurs financée par les annonceurs. Un modèle qui a effectivement fait ses preuves.