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Le livre s'habille en Prada

24/11/2006 - par Christine Halary

Ne dites plus que vous vous sentez « mal dans vos baskets ». Une ­expression devenue ringarde depuis que les blondes Bergdorf, princesses des temps ­modernes en quête du MP (mari potentiel) créées par la romancière Plum ­Sykes, se plaignent d'être « à côté de leurs Manolo ». Comprenez, les inabordables escarpins griffés Manolo Blahnik, ceux-là même qu'Andrea, l'héroïne du film Le Diable ­s'habille en Prada de Lauren Weisberger, écrase sur l'accélérateur de la ­Porsche de sa supérieure, la redoutable rédactrice en chef du magazine Runway. ­Comment être incollable sur les tendances du moment ? Les fans de mode avaient leurs magazines de prédilection. Elles ont désormais leur littérature. Pour gagner une longueur d'avance, rien de tel qu'effeuiller les très glamour romans sentimentaux estampillés « chick lit », ou littérature de nanas. Un genre tout droit venu des pays anglo-saxons, dont les couvertures acidulées dépoussièrent les bacs des librairies. Le prochain Plum Sykes, The Debutante divorcee, qui sortira en France aux éditions Fleuve noir en 2007, promet de lancer à Paris la vogue new-­yorkaise des « divorce ­parties ». Quel divertissement plus hype, en effet, que de fêter en grande pompe sa rupture conjugale quand on est jeune, riche et jolie ? Le summum de l'élégance : convier son STBX (« soon to be ex », en français « futur ex ») à la cérémonie ! Tout un programme. Au passage, on retiendra les bons plans de Becky ­Bloomwood, l'accro du shopping campée en quatre volumes par la Britannique Sophie Kinsella (collection Mille ­Comédies, chez ­Belfond). Comme celui de s'offrir des chaussures Miu Miu pour trois fois rien à la faveur d'un séjour à Milan. Ou encore les improbables, mais paraît-il véridiques, ­conseils de beauté des top models qui peuplent le roman d'investigation, non encore ­traduit, d'Imogen Edwards-Jones, Fashion Babylon : mieux qu'un lifting, une crème contre les hémorroïdes à appliquer sous les yeux.

Prolixes en confidences futiles, les héroïnes de la « chick lit », ­qu'elles soient héritières, stylistes, mannequins ou journalistes branchées, font et défont les modes. Lieux où se montrer, créateurs à adopter, thérapies en vogue émaillent leurs aventures dans un luxe d'abondance et de réalisme, teinté d'une salvatrice dose d'humour.

Sentimentalisme et rouge à lèvres

De quoi décomplexer les lectrices. « Là où les magazines vous assènent des diktats du genre '' Comment rester mince ou bien habillée'', ces personnages de roman, confrontés aux mêmes impératifs, vous apprennent à décoder les messages », observe Béatrice Duval, l'éditrice qui a lancé en France Le Diable s'habille en Prada, chez Fleuve noir, avant de rejoindre Calmann Lévy. Quelle femme, par exemple, n'a pas vécu les affres du choix d'un rouge à lèvres, comme Fabienne Durant, la patronne désenchantée de l'agence de mannequins Miracle, dans le roman de Géraldine Maillet, Presque top model, chez Flammarion ? Sous sa plume acérée, les marques de cosmétiques en prennent pour leur grade, de la crème de Huit Heures d'Elizabeth Arden, qui « a ­l'inconvénient de laisser une odeur de baleine sur la langue », jusqu'au bâton de rouge à lèvres de Roc, qui « glisse », sans oublier le Clarins, qui « colle », ou le Clinique, qui « suinte ». Et quelle victime n'a pas succombé à un accessoire haute couture exorbitant, au prétexte qu'il paradait à la une d'un magazine tendance ? Fabienne, toujours elle, « se rassoit et retire son étole Pucci vert anis. Quand elle l'avait vue en ­couverture du Vanity Fair sur les frêles épaules de Cameron Diaz, elle ­l'a­vait adorée. Autour de son cou, ça ressemble à une laitue géante ».

Les lectrices jubilent. « Cette littérature néosentimentale au décor urbain branché les plonge dans un monde d'initiés qui les fascine ­lorsqu'elles n'en font pas partie, ou qui les fait rire lorsqu'elles en connaissent les arcanes », explique Nicolas Watrin, directeur de la communication d'Univers Poche, dont fait partie Fleuve noir. Les romancières, à l'écriture en partie autobiographique, sont elles-mêmes issues du sérail. Candace Bushnell, auteur à succès de Sex and the City, ouvrage vendu à plus d'un million d'­exemplaires aux États-Unis, a compilé ses chroniques mondaines publiées dans le New York Observer. Après avoir décortiqué les moeurs des trentenaires de l'élite new-yorkaise, inspiré une série TV culte et le nouveau programme touristique Sex and the City Tour, la Sharon Stone du journalisme se penche avec une précision ethnologique sur le sort des quadras de ­Manhattan dans Lipstick ­Jungle (Albin Michel). Déjeuners entre copines au Michael's ou au Da Silvano, défilés de mode en présence de Keith Richards, le guitariste des Rolling Stones, shopping chez Ralph Lauren ou Prada... Au fil des pages, l'oeuvre de psychologie féminine offre en prime un précieux carnet d'adresses des lieux huppés de la ville.

Plum Sykes, rédactrice au Vogue américain et à Vanity Fair, partage avec Lauren Weisberger, l'ex-assistante personnelle d'Anna Wintour, sa science des codes vestimentaires de la jeunesse dorée. Son premier roman, Blonde Attitude, traduction française de Bergdorf Blondes, est une ode aux marques de luxe, dont plus d'une centaine, de Chloé à Hermès, en passant par Alaïa ou Michael Kors, habillent ses princesses gâtées de Park Avenue.

Les paillettes dopent l'édition

Les auteurs français qui se lancent dans ce genre de littérature présentent le même profil d'initiés. Évelyne Vermorel, à la tête de la rubrique beauté de Madame Figaro pendant dix-huit ans, et Didier Fourmy, directeur d'un bureau de presse spécialisé dans les parfums et cosmétiques, viennent de cosigner Beauté d'enfer (Éditions Siloé). Sur fond d'intrigue policière, leur premier roman est l'occasion d'exploiter les anecdotes cocasses qui ont émaillé leur parcours professionnel. Les caprices des photographes, les journalistes divas ­surnommées « ruptures de stock » tant leurs articles ­suffisent à assurer le succès d'un produit, ou la pression des ­annonceurs : toutes les coulisses du métier sont mises à nu. De son côté, ­Géraldine Maillet, ex-mannequin, auteur de cinq romans publiés chez ­Flammarion, rencontre son premier succès avec son grinçant Presque top model, inspiré de sa propre expérience. 15 000 exemplaires se sont vendus depuis le lancement en mai dernier, quand la moyenne des ventes d'un roman tourne autour des 2 500 exemplaires.

Débat ludique chez Colette

Décidément, les paillettes dopent le marché français de l'édition. Débarqué en 2004, Le Diable s'habille en Prada s'est écoulé à 75 000exemplaires en grand format et 450 000 en poche. L'auteur, ­Lauren Weisberger, récidive avec People or not people : 125 000 exemplaires vendus depuis le début de l'été. Blonde Attitude de Plum Sykes totalise 50 000 exemplaires en grand format et 90 000 en poche. Quant aux quatre volumes de Confessions de l'accro du shopping de Sophie Kinsella, ils ont atteint 70 000 exemplaires en grand format et 76 000 en poche.

Dédaignée par l'élite de la profession, la « chick lit », à force de best-sellers, commence pourtant à faire des émules. Marabout lance une ­collection, Girls in the city, et Plon développe Petites comédies. Le cinéma s'empare du phénomène : Le Diable s'habille en Prada caracole en tête du box-office depuis sa sortie en salles, début ­octobre. Et la télévision surfe sur la vague : TF1 vient de boucler une comédie sentimentale, Petits secrets et gros mensonges dont l'héroïne, interprétée par Michèle Laroque, dirige la rédaction du magazine Planète Luxe. « La littérature sentimentale a toujours été très réactive et perméable aux problématiques de société », rappelle Marion Mazauric, à la tête de sa maison d'édition, Au Diable Vauvert.

Ce n'est pas un hasard si la quête du prince charmant prend pour décor les milieux sélects de la mode et des happy few qui font les choux gras de la presse people. « La haute société exerce depuis longtemps un phénomène d'attraction-répulsion qui inspire la littérature », observe Danielle Allérès, docteur en sciences économiques et fondatrice du centre de recherches Luxe-mode-art, qui cite Francis Scott Fitzgerald et Truman Capote. « La médiatisation de la haute couture depuis les années quatre-vingt n'a pas eu un effet de banalisation mais, à l'inverse, un effet d'amplification de la fascination pour ce milieu. »

Ces romans lâchent ici et là des noms de ­personnalités, qui ajoutent du glamour et du piquant : c'est la technique dite du « name dropping ». Andrea, l'héroïne du Diable s'habille en Prada, croise Brad Pitt et Jennifer ­Aniston à une soirée donnée au Plaza de New York. Beth, dans People or not people et son équipe de ­relations presse convient les enfants de stars, Kate Hudson ou Courtney Cox, à la première d'Harry Potter. Géraldine Maillet mélange ­personnages de fiction et célébrités, comme le fait Mademoiselle Agnès de Canal+. Son Presque top model nous apprend que John Galliano aime à ­collectionner les coaches : un coach de boxe urbaine, un autre pour la natation, un troisième pour l'entrainement cardiovasculaire et un dernier pour le yoga Bikram. Un roman aux allures de gazette de mode !

La collusion entre littérature et prêt-à-porter est évidente : les éditeurs osent des opérations de lancement dignes d'accessoires de luxe. Belfond diffuse en avant-première Les ­Confessions de l'accro du shopping dans des boutiques de mode. Flammarion lance Presque Top model dans un restaurant ­branché du canal Saint-Martin, en partenariat avec l'agence de mannequins Marylin. Fleuve noir organise un débat ludique chez Colette, animé par Emmanuel de Brantes, pour la sortie de Blonde Attitude, et enchaîne avec une soirée VIP dans la boutique Dior de l'avenue Montaigne. Résultat, les articles de presse ont fleuri dans les pages tendance et mode des magazines, à défaut d'inspirer les rubriques livres. Les marques se frottent les mains. « Les folles de shopping dépeintes dans Blonde Attitude sont nos clientes », se félicite Bernard Danillon, directeur des relations ­extérieures de Dior. Dans le discret empire Prada, on parle de retombées phénoménales générées par le succès du livre et du film Le Diable s'habille en Prada. Comme quoi, le démon peut s'avérer providentiel quand il donne dans la haute couture.

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