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Appelez-moi un expert !

07/12/2006 - par Gisèle Prévost

Les médias en redemandent. L'expert est devenu un personnage éminemment recherché de la société cathodique.

Hier, il y avait le spécialiste. Consulté pour sa connaissance particulière d'un domaine, il venait compléter ou préciser une information. Aujourd'hui, il y a mieux : l'expert, qui apporte la parole de vérité. Reconnu pour ses travaux et sa position, il cumule la compétence, le savoir et l'autorité. Il doit fournir aux médias et aux décideurs les outils de compréhension simples d'un monde de plus en plus complexe.

Homme Protée

On trouve de tout du côté des experts. Le pire et le meilleur. L'expert auprès d'un tribunal, d'une compagnie d'assurances ou d'un cabinet ministériel n'est censé s'exprimer que dans le cadre de l'instance qu'il représente. Mais la société du spectacle fait parfois fi de cette règle jugée d'un autre âge. « L'exemple le plus tragique est celui du procès d'Outreau, dans lequel la notion d'expertise a été dévoyée en contournant le libre arbitre du jugement », analyse un expert judiciaire, pour qui il y a antinomie totale entre l'expertise, « tâche ingrate qui doit rester dans l'ombre », et sa médiatisation, « une dilution du savoir, un faire-valoir d'une idée ou d'une personne ». Selon lui, « l'expertise est une espèce de gonflement d'orgueil qui permet d'éviter de penser. On est dans le " prêt-à-penser " de la quintessence d'une réflexion, et dans l'éclaboussure magnifique du savoir de son expert, dont on partage une bribe. »

Pour le très cathodique Robert ­Rochefort, directeur général du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc), l'expert n'est précisément reconnu que parce qu'il est médiatique. L'« expert éternel », dixit Le Canard enchaîné, s'exprime aussi bien sur la fin du rêve automobile, les relations des Français avec la mort, la crise du système de valeurs ou un projet de yaourt au gingembre. Selon Robert Rochefort, l'expert doit cumuler « compétence, personnalité, aptitude à la communication et... mégalomanie. Il doit travailler énormément, être disponible à 22 heures sur son portable et être à cheval sur plusieurs disciplines. » Sollicité par un journaliste pour livrer une phrase de quelques secondes pour le JT, « du prêt-à-consommer en temps réel », il doit aussi répondre aux questions de fond posées par les chefs d'entreprise ou responsables politiques à des fins opérationnelles.

Plaisir de la rencontre

« Pétroliers, banquiers et assureurs sont demandeurs de sujets dans l'air du temps ou stratégiques pour leur avenir : le développement durable, les relations internationales, les risques climatiques, la gestion de crise, l'intelligence économique. Les entreprises veulent pour leurs cadres une valeur ajoutée riche en contenus, portée par une personnalité rendue légitime sur le sujet par sa fonction, un charisme particulier ou un succès de librairie », résume Bruno Faure, directeur du département conférenciers de Plateforme, agence-conseil en interventions de personnalités. L'agence, qui se veut « passeur de savoir », fait intervenir Alexandre Adler, Dominique Wolton, François de Closets, Pascal Boniface (directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques), Éric Denécé (directeur du Centre français de recherches sur le renseignement). Erik Orsenna, Claude Allègre ou Hubert Védrine sont quant à eux sollicités régulièrement pour « le plaisir d'une rencontre hors du commun ».

L'expert appuie sa crédibilité sur son appartenance à un institut ou centre de recherches qui fait autorité, et sa notoriété sur ses publications. Un best-seller est le meilleur des tremplins. Dans la cote d'amour du public, l'historien ne fait plus recette. La mise en perspective et l'explication n'intéressent plus guère, seul compte le moment présent. Le sociologue est très recherché car son analyse des comportements humains s'apparente au marketing. Dans cette discipline, publier dans la collection Que sais-je ? aux PUF ou Repères à La Découverte a valeur de brevet. ­Gérard Mermet en est ainsi à sa onzième ­édition de Francoscopie (Larousse).

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, directeurs de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS), ont vu leur vie basculer à la sortie de leur premier livre sur la bourgeoisie, Dans les beaux quartiers (Le Seuil, 1989). Délaissant les grands bourgeois, ils se sont ensuite penchés sur l'aristocratie. Les Rothschild, les grandes fortunes, les rallyes mondains, les châteaux sont devenus leur fonds de commerce. Après un documentaire en quatre épisodes sur la chasse à courre diffusé en novembre sur Arte, ils préparent, sous les caméras de France3, un livre pour Le Seuil sur la mobilisation de la grande bourgeoisie en matière de défense des beaux espaces. Ils suivent en particulier les recherches de financement des travaux de recouvrement de l'avenue Charles-de-Gaulle à Neuilly. Utilisant le système théorique de Pierre Bourdieu pour analyser l'aristocratie de l'argent, le couple (que l'on surnomme les Dupond et Dupont de la sociologie) propose une grille de lecture critique qui a réponse à beaucoup de questions. « Notre écriture objective permet à chacun de lire notre travail selon les lunettes de sa propre formation, observe Monique Pinçon-Charlot. Nous intervenons aussi bien pour la presse et le monde universitaire que l'été dans des campings du comité d'entreprise d'EDF. »

Être un peu iconoclaste est un plus pour le chasseur de tendances, qui a lui aussi le vent en poupe. Consacré par le Who's Who 2007, Vincent Grégoire, du bureau de style Nelly Rodi, designer de formation, a été lancé par l'émission de Jean-Luc Delarue La Vie en clair sur Canal +. « Le radar branché en permanence », le tendanceur à la mode ne refuse jamais une sollicitation des médias, qui apprécient sa disponibilité hors du commun. Parmi ses clients : E. Leclerc, Baccarat, Unibail, le salon Maison&Objet, TBWA ou Ikea. « Passeur d'énergie, superdirecteur artistique, Mazarin de l'ombre », il leur vend « un accompagnement créatif, entre le marketing stratégique et le stylisme ». « Ils apprécient mon regard transversal, international et tous azimuts, déclare-t-il. Et les journalistes aiment ma capacité à comprendre l'envers du décor. On vient vers moi pour chercher à la fois une idée et la concrétisation de cette idée. »

Plus que le sportif, dont l'heure de gloire a été éphémère, le philosophe voit sa cote grimper. Son rôle de remue-méninges est la marque d'une époque en quête de sens et de sagesse. Les médias ont largement contribué au succès populaire des ouvrages des nouveaux philosophes comme Michel Onfray, André Comte-Sponville ou Luc Ferry.

Bonheur de réfléchir

Électron libre, chouchou de la presse, Gilles Lipovetsky, philosophe et universitaire, explique ainsi son succès : « Je ne fais pas de la philosophie éternelle, académique. Mes travaux sont en dehors des étiquettes et tiroirs des disciplines. ­Réfléchissant à ce qui bouge dans la mode, la séduction, la consommation, j'essaie de tracer quelques mouvements lourds qui nous portent vers le futur. Les décideurs ont la curiosité d'écouter un discours qui les surprend. Les choses vont tellement vite qu'ils sont déboussolés. Même dans leur domaine, les repères vacillent. Ces gens très formés redécouvrent le bonheur de réfléchir dans un exercice de pensée libre sans objectif immédiat de rentabilité. »

Mieux encore que la philosophie, parce qu'elle explore notre inconscient, la psychanalyse fournit son régiment d'experts : Boris Cyrulnik, expert en résilience, Serge Tisseron en secrets de famille, Marie-France Hirigoyen en harcèlement moral, Marcel Rufo en enfants... Jamais sans mon psy, ingrédient indispensable de toute télé-réalité qui se respecte, est aussi la nouvelle recette des médias pour s'adresser à une société égocentrique du moi-roi dans sa quête éternelle du bonheur.

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