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Etudes d'opinion

Critiqués de toutes parts mais présents chaque jour dans les médias : jamais les instituts de sondages n'auront été à ce point au centre d'une campagne présidentielle. La période électorale renforce nécessairement le rythme des prestations fournies pour le compte des partis politiques. C'est ce qu'on appelle au sein des instituts le « confidentiel ». Les partis politiques font travailler l'ensemble des acteurs du marché et, principe de pluralité oblige, les instituts d'études travaillent avec tous les partis. « Tous - ou presque », s'entend-on rétorquer à l'unisson. Le « presque » étant ici exclusif du Front national. Dans les départements opinion des instituts, le parti d'extrême droite n'est pas nommément cité. Mais on fait comprendre à demi-mot que la déontologie écarte de facto tout lien commercial avec certaines maisons. Moins tartuffe que d'autres, Jérôme Sainte-Marie, directeur de BVA Opinion, expose ses arguments : « Ce ne sont pas tant des questions d'éthique qui sont en jeu que des raisons commerciales. Travailler pour le Front national, et a fortiori le faire savoir, c'est prendre le risque de se griller sur le marché. » Difficile en outre de croire qu'un parti qui a franchi le premier tour de la présidentielle en 2002 puisse se passer de sondages en 2007. Difficile également d'imaginer qu'il réalise ses sondages en interne.

La campagne électorale pour l'élection présidentielle, qui a captivé les Français plus qu'à l'ordinaire, a surtout offert aux études d'opinion une incomparable chambre d'écho (lire en page 36 l'entretien avec Roland Cayrol, directeur général délégué de CSA). La diffusion inflationniste de sondages d'intentions de vote, si elle ne doit pas masquer la diversité des problématiques et prestations associées aux études d'opinion, amplifie de manière évidente la visibilité des instituts. Lesquels se prêtent volontiers au jeu, si l'on en croit la pléthore de partenariats médias revendiquée par l'ensemble des acteurs du marché (lire l'encadré en page32). Contrats passés avec les chaînes de télévision pour la couverture des soirées électorales, baromètres négociés avec les grands titres de la presse quotidienne et périodique nationale et régionale... jusqu'aux offres conçues pour les portails Internet des opérateurs télécoms. La saturation des grands médias pousse en effet les instituts à investir de nouveaux champs de visibilité. La concurrence a notamment porté en 2006 autour de l'appel d'offres lancé par Orange, et remporté par BVA. Un contrat circonscrit à la période électorale mais que l'institut espère bien pouvoir reconduire après son échéance, en juin.

« Orange se positionne comme un média à part entière et investit de l'argent dans cette stratégie », commente Jérôme Sainte-Marie. Le recueil des données obéit aux méthodes les plus classiques : un millier de personnes interrogées par téléphone. La nouveauté réside dans les supports de diffusion, à savoir les deux sites « présidentielle 2007 » ouverts par l'opérateur télécoms sur ses portails Internet ­orange.­fr (13,4 millions de visiteurs uniques par mois, dont plus de 2 millions sur la chaîne d'actualité) et mobile Orange World (4,5 millions de visiteurs uniques par mois). Alertés via SMS, MMS ou WAP, les abonnés au service peuvent accéder gratuitement aux chiffres depuis leur téléphone. Au terme du second tour de la présidentielle, l'institut devrait avoir publié avec l'opérateur une trentaine de sondages. « Un véritable observatoire », note le directeur de BVA Opinion. Les formats de diffusion limitant nécessairement la profondeur des scripts : de six à dix questions, affirme-t-on au sein de l'institut.

Pour les patrons des instituts, la campagne électorale est évidemment chronophage. « Nous passons de plus en plus de temps sur les sondages publiés, notamment en réponse aux demandes de commentaires », explique François Miquet-Marty, directeur des études politiques et d'opinion de LH2. « La communication sur les sondages publiés relève de plus en plus de la responsabilité des instituts », ajoute Frédéric Dabi, directeur du département opinion publique de l'Ifop. Les études publiées représentent en moyenne un tiers des prestations commandées aux professionnels, le reste relevant des études confidentielles, dont les résultats sont jalousement protégés par les états-majors des entreprises, des institutions et des partis politiques.

Réorganisations

Mais pour les instituts, les études d'opinion dépassent largement la sphère des sondages politiques. Études corporate, enquêtes de climat social, études d'image menées pour le compte des institutionnels sont leur lot quotidien. La démarcation longtemps cultivée entre les différents champs d'expertise, aujourd'hui regroupés au sein des départements opinion, a volé en éclats sous la pression conjuguée d'une exigence accrue de la demande et d'une logique industrielle fortement accentuée chez les offreurs, du moins chez les plus gros d'entre eux. « L'opinion bouge, analyse Frédéric Dabi, de l'Ifop. Nous nous trouvons face à une matière de plus en plus fugace et fluctuante, qui bouscule les frontières entre nos métiers. Aujourd'hui, les entreprises veulent autant en apprendre sur les citoyens que sur les salariés, sur les usagers que sur les consommateurs. »

Longtemps, on a parlé de « la bande des six ». Six instituts d'études - BVA, CSA, LH2, Ifop, Ipsos et TNS Sofres - ayant développé une expertise en matière d'opinion. Aujourd'hui rejoint par Opinion Way, le club compte sept membres. Sept sur trois cents sociétés d'études, actives sur un marché des études d'opinion qui représente moins de 10 % de l'activité globale de la profession. Un marché modeste, mais en croissance, et dont la dimension stratégique ne fait plus de doute. « Il y a vingt ans, les études d'opinion, c'était local, pas rentable et très axé sur la politique, explique Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos. Aujourd'hui, nous travaillons dans des logiques de globalisation et sur des problématiques ouvertes, pour une activité qui est devenue l'une des plus rentables de nos métiers. » Chez Ipsos, l'activité opinion, regroupée sous l'appellation Public affairs, se décline dans quinze pays et représente 15 % du chiffre d'affaires total du groupe. Un volume en progression régulière depuis plusieurs années.

Les réorganisations récemment opérées par une partie des instituts autour de leur activité opinion dépassent la coquetterie cosmétique. En 2005, TNS Sofres a fusionné les divisions politique, corporate et management au sein d'un même département stratégies d'opinion, qui emploie cinquante salariés et représente 15 % de l'activité de l'institut. Objectif : faciliter l'expression de synergies de plus en plus évidentes entre certaines expertises. « C'est l'activité qui connaît aujourd'hui la plus forte croissance au sein du groupe », affirme Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres. Cette intrication au sein des départements opinion d'expertises longtemps tenues éloignées les unes des autres témoigne de l'industrialisation d'enjeux sous-tendus par des modèles économiques de plus en plus complexes. « La globalisation des opinions appelle nécessairement un renforcement des dispositifs d'offres. Il faut disposer d'un réseau puissant et organisé pour répondre de manière complète à la demande », affirme Pierre Giacometti. Le directeur général d'Ipsos plaide pour la légitimité des réseaux susceptibles de mettre en branle puissance de frappe et équipes fortes, sources de benchmark.

Cercle très fermé

L'opinion, dans le droit fil des études marketing, s'inscrit de plus en plus dans une demande qui dépasse les problématiques locales. « La politique reste très nationale mais le corporate revêt une réelle dimension internationale. Cette dimension est de plus en plus prégnante pour les pôles société et management », note Brice Teinturier. Pour autant, poursuit le directeur général adjoint de TNS Sofres, si on ne doit pas perdre de vue les synergies d'ensemble, il faut continuer à développer les expertises : « Le coeur de notre métier reste l'individu, qui peut aller très loin dans ses arbitrages mais demeure une entité cohérente. » Ce qui vaut pour les grands instituts vaut également, à moindre échelle, pour les acteurs de taille moyenne. « Plus que jamais, il faut conjuguer impératifs de rentabilité et maintien d'une qualité de prestation et d'une identité », insiste ainsi François Miquet-Marty, de LH2.

Partout, et quelle que soit l'étiquette sous laquelle elle est vendue, l'opinion bénéficie d'un courant porteur. « En deux ans, l'activité a été multipliée par deux », affirme Jérôme Sainte-Marie, de BVA Opinion, département qui pèse 15 % du chiffre d'affaires de l'institut. Parce qu'elles constituent l'une de leurs briques historiques, les études d'opinion pèsent assez lourd dans l'activité de sociétés comme BVA, CSA (15 %), Ifop (20 %) ou LH2 (20 %). Mais, même pour les instituts les plus récents, l'opinion revêt une dimension essentielle. Créé il y a sept ans, Opinion Way, qui se présente comme spécialiste des études en ligne, n'a véritablement lancé cette activité qu'en 2006. Avec une triple visée : développer une offre nouvelle, conforter la marque et donner de la visibilité à l'institut. « Pas facile d'entrer dans le cercle », commente Hugues Cazenave, président d'Opinion Way et ancien responsable adjoint de la filiale politique d'Ipsos. Pour asseoir sa légitimité sur ce marché plus que fermé, l'institut a débauché Bruno Jeanbart, directeur de CSA Opinion. Opinion Way, qui emploie 29 personnes pour un chiffre d'affaires 2006 de 5,4 millions d'euros, vise pour cette année une progression de 30 % de son activité. « En 2007, l'opinion devrait représenter entre 15 et 20 % de notre chiffre d'affaires », note Hugues Cazenave.

Le téléphone reste roi

En matière de méthodologie, force est de constater que les études d'opinion demeurent assez imperméables au développement des techniques en ligne. En cause, entre autres, l'attachement des professionnels aux baromètres, pour certains historiques, dont on estime qu'ils pourraient souffrir d'une rupture méthodologique dans le mode de recueil. Les prestataires spécialisés existent pourtant, comme la société GMI, qui fournit des solutions en ligne consacrées aux instituts d'études. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle compte de nombreux clients parmi les sondeurs. Une situation bien différente dans l'Hexagone. « Les instituts sont frileux, alors que les techniques de redressement existent et que les panels fonctionnent », affirme Michel Pélegrin, patron de la filiale française de GMI, dont la clientèle en matière d'études d'opinion se limite à Opinion Way. Pour ­Jérôme Sainte-Marie, la panélisation pose justement problème. « Quand on appartient à un panel, on a tendance à se percevoir comme un petit leader d'opinion et à s'informer plus que la moyenne. En politique, les panels génèrent toujours des résultats très différents », assure le directeur de BVA Opinion.

Les études en ligne représentent en moyenne 10 % de l'activité opinion des instituts. Même chez Opinion Way, qui réalise 50 % de son activité globale en ligne, l'activité opinion demeure plus difficilement perméable au Web. LH2 fait ici figure d'avant-gardiste, avec 20 % de son activité opinion réalisée par cette voie. « Toutefois, précise François Miquet-Marty, directeur des études politiques et d'opinion de l'institut, le décollage est plus mou dans le cadre des études politiques. Nous avons essayé. La réactivité d'Internet est très intéressante, mais la représentativité n'est pas au rendez-vous. Exception faite des études menées pour le compte des ministères, très friands de face-à-face, le téléphone reste le média majeur des enquêtes d'opinion. »

Et pourtant, le téléphone fixe, central dans le recueil des réponses, est aujourd'hui également remis en question. Qu'en est-il de sa représentativité ? « Quel est le taux de pénétration du téléphone fixe chez les 18-30 ans ? », s'interroge Hugues ­Cazenave, d'Opinion Way. Le développement du nombre de foyers sans ligne fixe n'est pas le seul élément perturbant. Le dégroupage, l'émergence des opérateurs alternatifs sur le réseau fixe ajoutent à la confusion. Sans parler de la surpénétration de France Télécom au sein de certaines catégories de population (enseignants, fonctionnaires ou personnes âgées). Or, les sondages téléphoniques reposent quasi exclusivement sur l'exploitation de données de l'opérateur historique. Les instituts d'études revendiquent certes aujourd'hui des techniques susceptibles de réajuster la représentativité des échantillons issus des fichiers de France Télécom. Mais sont-elles totalement probantes ? Et systématiquement activées ?

Les distorsions constatées dans le cadre de cette campagne présidentielle entre les scores d'intentions de vote recueillis en ligne et par téléphone entretiennent le doute quant à la fiabilité des techniques numériques : atténuation du phénomène de sous-déclaration associé au vote Le Pen, décrochage massif en faveur du vote Bayrou... Et Jérôme Sainte-Marie, directeur de BVA Opinion, de rappeler qu'il y a quelques années, alors qu'on les interrogeait sur le Pacs, les Français s'y disaient opposés en face-à-face et favorables au téléphone. « Le média induit un certain niveau culturel, commente-t-il. C'est plus flagrant encore avec Internet. » Reste que dans la plupart des instituts, le recueil de données en ligne est encore marginal en matière politique : tout juste quelques tests sur des cibles spécifiques. Des tests qui montrent que les écarts se sont atténués ces cinq dernières années. « Il est possible qu'Internet soit très présent dans la présidentielle de 2012. Qu'est-ce qu'on ne va pas entendre alors... », sourit Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos.

www.bva.fr

www.csa-fr.com/accueil.asp

 www.ifop.com/europe/index.asp

 www.ipsos.fr

www.tns-sofres.com

www.lh2.fr

www.opinion-way.com

Critiqués de toutes parts mais présents chaque jour dans les médias : jamais les instituts de sondages n'auront été à ce point au centre d'une campagne présidentielle. La période électorale renforce nécessairement le rythme des prestations fournies pour le compte des partis politiques. C'est ce qu'on appelle au sein des instituts le « confidentiel ». Les partis politiques font travailler l'ensemble des acteurs du marché et, principe de pluralité oblige, les instituts d'études travaillent avec tous les partis. « Tous - ou presque », s'entend-on rétorquer à l'unisson. Le « presque » étant ici exclusif du Front national. Dans les départements opinion des instituts, le parti d'extrême droite n'est pas nommément cité. Mais on fait comprendre à demi-mot que la déontologie écarte de facto tout lien commercial avec certaines maisons. Moins tartuffe que d'autres, Jérôme Sainte-Marie, directeur de BVA Opinion, expose ses arguments : « Ce ne sont pas tant des questions d'éthique qui sont en jeu que des raisons commerciales. Travailler pour le Front national, et a fortiori le faire savoir, c'est prendre le risque de se griller sur le marché. » Difficile en outre de croire qu'un parti qui a franchi le premier tour de la présidentielle en 2002 puisse se passer de sondages en 2007. Difficile également d'imaginer qu'il réalise ses sondages en interne.

La campagne électorale pour l'élection présidentielle, qui a captivé les Français plus qu'à l'ordinaire, a surtout offert aux études d'opinion une incomparable chambre d'écho (lire en page 36 l'entretien avec Roland Cayrol, directeur général délégué de CSA). La diffusion inflationniste de sondages d'intentions de vote, si elle ne doit pas masquer la diversité des problématiques et prestations associées aux études d'opinion, amplifie de manière évidente la visibilité des instituts. Lesquels se prêtent volontiers au jeu, si l'on en croit la pléthore de partenariats médias revendiquée par l'ensemble des acteurs du marché (lire l'encadré en page32). Contrats passés avec les chaînes de télévision pour la couverture des soirées électorales, baromètres négociés avec les grands titres de la presse quotidienne et périodique nationale et régionale... jusqu'aux offres conçues pour les portails Internet des opérateurs télécoms. La saturation des grands médias pousse en effet les instituts à investir de nouveaux champs de visibilité. La concurrence a notamment porté en 2006 autour de l'appel d'offres lancé par Orange, et remporté par BVA. Un contrat circonscrit à la période électorale mais que l'institut espère bien pouvoir reconduire après son échéance, en juin.

« Orange se positionne comme un média à part entière et investit de l'argent dans cette stratégie », commente Jérôme Sainte-Marie. Le recueil des données obéit aux méthodes les plus classiques : un millier de personnes interrogées par téléphone. La nouveauté réside dans les supports de diffusion, à savoir les deux sites « présidentielle 2007 » ouverts par l'opérateur télécoms sur ses portails Internet ­orange.­fr (13,4 millions de visiteurs uniques par mois, dont plus de 2 millions sur la chaîne d'actualité) et mobile Orange World (4,5 millions de visiteurs uniques par mois). Alertés via SMS, MMS ou WAP, les abonnés au service peuvent accéder gratuitement aux chiffres depuis leur téléphone. Au terme du second tour de la présidentielle, l'institut devrait avoir publié avec l'opérateur une trentaine de sondages. « Un véritable observatoire », note le directeur de BVA Opinion. Les formats de diffusion limitant nécessairement la profondeur des scripts : de six à dix questions, affirme-t-on au sein de l'institut.

Pour les patrons des instituts, la campagne électorale est évidemment chronophage. « Nous passons de plus en plus de temps sur les sondages publiés, notamment en réponse aux demandes de commentaires », explique François Miquet-Marty, directeur des études politiques et d'opinion de LH2. « La communication sur les sondages publiés relève de plus en plus de la responsabilité des instituts », ajoute Frédéric Dabi, directeur du département opinion publique de l'Ifop. Les études publiées représentent en moyenne un tiers des prestations commandées aux professionnels, le reste relevant des études confidentielles, dont les résultats sont jalousement protégés par les états-majors des entreprises, des institutions et des partis politiques.

Réorganisations

Mais pour les instituts, les études d'opinion dépassent largement la sphère des sondages politiques. Études corporate, enquêtes de climat social, études d'image menées pour le compte des institutionnels sont leur lot quotidien. La démarcation longtemps cultivée entre les différents champs d'expertise, aujourd'hui regroupés au sein des départements opinion, a volé en éclats sous la pression conjuguée d'une exigence accrue de la demande et d'une logique industrielle fortement accentuée chez les offreurs, du moins chez les plus gros d'entre eux. « L'opinion bouge, analyse Frédéric Dabi, de l'Ifop. Nous nous trouvons face à une matière de plus en plus fugace et fluctuante, qui bouscule les frontières entre nos métiers. Aujourd'hui, les entreprises veulent autant en apprendre sur les citoyens que sur les salariés, sur les usagers que sur les consommateurs. »

Longtemps, on a parlé de « la bande des six ». Six instituts d'études - BVA, CSA, LH2, Ifop, Ipsos et TNS Sofres - ayant développé une expertise en matière d'opinion. Aujourd'hui rejoint par Opinion Way, le club compte sept membres. Sept sur trois cents sociétés d'études, actives sur un marché des études d'opinion qui représente moins de 10 % de l'activité globale de la profession. Un marché modeste, mais en croissance, et dont la dimension stratégique ne fait plus de doute. « Il y a vingt ans, les études d'opinion, c'était local, pas rentable et très axé sur la politique, explique Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos. Aujourd'hui, nous travaillons dans des logiques de globalisation et sur des problématiques ouvertes, pour une activité qui est devenue l'une des plus rentables de nos métiers. » Chez Ipsos, l'activité opinion, regroupée sous l'appellation Public affairs, se décline dans quinze pays et représente 15 % du chiffre d'affaires total du groupe. Un volume en progression régulière depuis plusieurs années.

Les réorganisations récemment opérées par une partie des instituts autour de leur activité opinion dépassent la coquetterie cosmétique. En 2005, TNS Sofres a fusionné les divisions politique, corporate et management au sein d'un même département stratégies d'opinion, qui emploie cinquante salariés et représente 15 % de l'activité de l'institut. Objectif : faciliter l'expression de synergies de plus en plus évidentes entre certaines expertises. « C'est l'activité qui connaît aujourd'hui la plus forte croissance au sein du groupe », affirme Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres. Cette intrication au sein des départements opinion d'expertises longtemps tenues éloignées les unes des autres témoigne de l'industrialisation d'enjeux sous-tendus par des modèles économiques de plus en plus complexes. « La globalisation des opinions appelle nécessairement un renforcement des dispositifs d'offres. Il faut disposer d'un réseau puissant et organisé pour répondre de manière complète à la demande », affirme Pierre Giacometti. Le directeur général d'Ipsos plaide pour la légitimité des réseaux susceptibles de mettre en branle puissance de frappe et équipes fortes, sources de benchmark.

Cercle très fermé

L'opinion, dans le droit fil des études marketing, s'inscrit de plus en plus dans une demande qui dépasse les problématiques locales. « La politique reste très nationale mais le corporate revêt une réelle dimension internationale. Cette dimension est de plus en plus prégnante pour les pôles société et management », note Brice Teinturier. Pour autant, poursuit le directeur général adjoint de TNS Sofres, si on ne doit pas perdre de vue les synergies d'ensemble, il faut continuer à développer les expertises : « Le coeur de notre métier reste l'individu, qui peut aller très loin dans ses arbitrages mais demeure une entité cohérente. » Ce qui vaut pour les grands instituts vaut également, à moindre échelle, pour les acteurs de taille moyenne. « Plus que jamais, il faut conjuguer impératifs de rentabilité et maintien d'une qualité de prestation et d'une identité », insiste ainsi François Miquet-Marty, de LH2.

Partout, et quelle que soit l'étiquette sous laquelle elle est vendue, l'opinion bénéficie d'un courant porteur. « En deux ans, l'activité a été multipliée par deux », affirme Jérôme Sainte-Marie, de BVA Opinion, département qui pèse 15 % du chiffre d'affaires de l'institut. Parce qu'elles constituent l'une de leurs briques historiques, les études d'opinion pèsent assez lourd dans l'activité de sociétés comme BVA, CSA (15 %), Ifop (20 %) ou LH2 (20 %). Mais, même pour les instituts les plus récents, l'opinion revêt une dimension essentielle. Créé il y a sept ans, Opinion Way, qui se présente comme spécialiste des études en ligne, n'a véritablement lancé cette activité qu'en 2006. Avec une triple visée : développer une offre nouvelle, conforter la marque et donner de la visibilité à l'institut. « Pas facile d'entrer dans le cercle », commente Hugues Cazenave, président d'Opinion Way et ancien responsable adjoint de la filiale politique d'Ipsos. Pour asseoir sa légitimité sur ce marché plus que fermé, l'institut a débauché Bruno Jeanbart, directeur de CSA Opinion. Opinion Way, qui emploie 29 personnes pour un chiffre d'affaires 2006 de 5,4 millions d'euros, vise pour cette année une progression de 30 % de son activité. « En 2007, l'opinion devrait représenter entre 15 et 20 % de notre chiffre d'affaires », note Hugues Cazenave.

Le téléphone reste roi

En matière de méthodologie, force est de constater que les études d'opinion demeurent assez imperméables au développement des techniques en ligne. En cause, entre autres, l'attachement des professionnels aux baromètres, pour certains historiques, dont on estime qu'ils pourraient souffrir d'une rupture méthodologique dans le mode de recueil. Les prestataires spécialisés existent pourtant, comme la société GMI, qui fournit des solutions en ligne consacrées aux instituts d'études. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle compte de nombreux clients parmi les sondeurs. Une situation bien différente dans l'Hexagone. « Les instituts sont frileux, alors que les techniques de redressement existent et que les panels fonctionnent », affirme Michel Pélegrin, patron de la filiale française de GMI, dont la clientèle en matière d'études d'opinion se limite à Opinion Way. Pour ­Jérôme Sainte-Marie, la panélisation pose justement problème. « Quand on appartient à un panel, on a tendance à se percevoir comme un petit leader d'opinion et à s'informer plus que la moyenne. En politique, les panels génèrent toujours des résultats très différents », assure le directeur de BVA Opinion.

Les études en ligne représentent en moyenne 10 % de l'activité opinion des instituts. Même chez Opinion Way, qui réalise 50 % de son activité globale en ligne, l'activité opinion demeure plus difficilement perméable au Web. LH2 fait ici figure d'avant-gardiste, avec 20 % de son activité opinion réalisée par cette voie. « Toutefois, précise François Miquet-Marty, directeur des études politiques et d'opinion de l'institut, le décollage est plus mou dans le cadre des études politiques. Nous avons essayé. La réactivité d'Internet est très intéressante, mais la représentativité n'est pas au rendez-vous. Exception faite des études menées pour le compte des ministères, très friands de face-à-face, le téléphone reste le média majeur des enquêtes d'opinion. »

Et pourtant, le téléphone fixe, central dans le recueil des réponses, est aujourd'hui également remis en question. Qu'en est-il de sa représentativité ? « Quel est le taux de pénétration du téléphone fixe chez les 18-30 ans ? », s'interroge Hugues ­Cazenave, d'Opinion Way. Le développement du nombre de foyers sans ligne fixe n'est pas le seul élément perturbant. Le dégroupage, l'émergence des opérateurs alternatifs sur le réseau fixe ajoutent à la confusion. Sans parler de la surpénétration de France Télécom au sein de certaines catégories de population (enseignants, fonctionnaires ou personnes âgées). Or, les sondages téléphoniques reposent quasi exclusivement sur l'exploitation de données de l'opérateur historique. Les instituts d'études revendiquent certes aujourd'hui des techniques susceptibles de réajuster la représentativité des échantillons issus des fichiers de France Télécom. Mais sont-elles totalement probantes ? Et systématiquement activées ?

Les distorsions constatées dans le cadre de cette campagne présidentielle entre les scores d'intentions de vote recueillis en ligne et par téléphone entretiennent le doute quant à la fiabilité des techniques numériques : atténuation du phénomène de sous-déclaration associé au vote Le Pen, décrochage massif en faveur du vote Bayrou... Et Jérôme Sainte-Marie, directeur de BVA Opinion, de rappeler qu'il y a quelques années, alors qu'on les interrogeait sur le Pacs, les Français s'y disaient opposés en face-à-face et favorables au téléphone. « Le média induit un certain niveau culturel, commente-t-il. C'est plus flagrant encore avec Internet. » Reste que dans la plupart des instituts, le recueil de données en ligne est encore marginal en matière politique : tout juste quelques tests sur des cibles spécifiques. Des tests qui montrent que les écarts se sont atténués ces cinq dernières années. « Il est possible qu'Internet soit très présent dans la présidentielle de 2012. Qu'est-ce qu'on ne va pas entendre alors... », sourit Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos.

www.bva.fr

www.csa-fr.com/accueil.asp

 www.ifop.com/europe/index.asp

 www.ipsos.fr

www.tns-sofres.com

www.lh2.fr

www.opinion-way.com