Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

Charity Business

22/11/2007 - par Gisèle Prévost

De Bill Gates à Ted Turner, les riches sont de grands philanthropes. Né aux États-Unis, ce phénomène de financement de l'humanitaire gagne doucement l'Europe.

De George Soros à Oprah Winfrey, en passant par Nandan Nilekani, Li Ka-shing, Klaus Jacobs, Kirk Kerkorian, Sandy et Joan Weill, Ted Turner ou même Michael Bloomberg, le maire de New York, une nouvelle race de riches est née : celle des milliardaires philanthropes. Nés avec l'âge d'or de l'enrichissement mondialisé, les riches donateurs seraient plus d'un million dans le monde et leur nombre ne cesse de croître. Leurs largesses aussi : leurs dons sont estimés à 2 604 millards de dollars, soit 7 % de leur fortune. Au point que 80 à 90 % des fonds versés aux associations caritatives dans le monde viennent aujourd'hui de la générosité privée. Respect. Si le phénomène n'est pas nouveau, le montant des sommes concernées, en revanche, atteint des sommets inédits. Tout comme la volonté des donateurs de s'impliquer directement dans leurs actions. Car ces nouveaux philanthropes sont d'autant plus actifs qu'ils ont construit eux-mêmes leur fortune. Leurs héros s'appellent Bill Gates et Warren Buffet, les milliardaires les plus connus de la planète, qui distribuent leur fortune pour soulager la misère du monde. Leurs modèles : les Rockefeller, Carnegie et autres magnats du début du siècle dernier. Leur porte-parole ? Bill Clinton, l'ancien président des États-Unis, qui fait l'apologie de la philanthropie sans son dernier livre Donner, comment chacun de nous peut changer le monde (Odile Jacob, septembre 2007). Bill Gates a décidé de se consacrer entièrement à l'action qu'il mène avec sa femme Melinda en faveur de l'éducation et de la santé. Il va verser 95 % de sa fortune (estimée à plus de 50 milliards de dollars) à sa fondation, qui sera ainsi la plus richement dotée du monde. Warren Buffet lui a emboîté le pas, s'engageant à lui remettre jusqu'à 80 % de sa fortune, à commencer par un chèque de 35 milliards de dollars. Chris et Basil Stamos, Chris Hohn, Jamie Cooper-Hohn, Frank Giustra et Fred Eychaner financent la lutte de la fondation Bill Clinton contre le sida. Carlos Slim Helu, le magnat mexicain des télécommunications, devenu la première fortune mondiale selon le magazine Fortune, soutient aussi l'action de l'ex-président américain contre la pauvreté en Amérique latine.

Reconnaissance sociale

Côté stars, Leonardo DiCaprio et Angelina Jolie sont les plus médiatiquement impliqués dans ce mouvement. Pour Antoine Vaccaro, président du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi), les derniers records sont l'avant-garde d'un mouvement plus vaste qui promet un avenir radieux aux actions caritatives. Citant Georges Bataille (!), il considère que la dépense ostentatoire suit toujours, in fine, le moment d'accumulation : « La philanthropie, comme les dépenses somptuaires, les fêtes, résulte de la nécessité de consumer, de façon pacifique, l'excédent dégagé par une économie ou, plus largement, une société. » La face cachée du luxe, en quelque sorte, et des très riches heures de l'enrichissement planétaire actuel. « En contrepartie, le donateur qui se dépossède de sa richesse acquiert un pouvoir symbolique qui peut se traduire par la reconnaissance sociale, voire par la simple satisfaction morale. » Bill Gates n'est-il pas désormais plus populaire pour son action caritative que comme fondateur de Microsoft ?

Le phénomène a pris une telle ampleur que, pour la première fois, Cap-Gemini et Merrill Lynch, qui scrutent chaque année les grandes fortunes, ont cherché à en savoir plus. Martina Weimert, directrice de projet chargée du World Wealth Report pour Cap-Gemini Consulting France, observe de grosses différences selon les zones. Aux États-Unis, où les milliardaires sont de loin les plus nombreux (2,9 millions soit 30 % des grandes fortunes mondiales), 14 % des riches souhaitent effectuer ce type de dons et leur nombre progresse de 20 % par an. Les Européens sont plus chiches : ils sont seulement 6 % dans ce cas, au Moyen-Orient 7 %, et en Amérique latine 3 %. Combien donnent-ils ? Les Asiatiques sont les plus généreux : ils sacrifient 12 % de leur portefeuille, contre 10 % pour les Américains et 5 % pour les Européens.

« Dans les années 80, les " maîtres de l'Univers", comme les appelait l'écrivain Tom Wolfe, voulaient amasser du capital. L'arbitragiste Ivan Boesky lançait son célèbre slogan "Greed is good" [la cupidité est bonne !]. Les milliardaires des années 2000, eux, ont adopté la philosophie d'Andrew Carnegie, selon laquelle "l'homme qui meurt riche meurt en disgrâce". Ils y ont ajouté leur touche : ils donnent leur argent de leur vivant », observe Jean-Sébastien Stehli, de L'Express, dans une enquête sur la vie des super-riches qui aborde pour la première fois ce sujet. En réalité, les deux comportements font bon ménage. Le golden boy a pris les traits du trader David Pinkus dans Cendrillon, le dernier livre d'Éric Reinhardt (Stock). Pour lui, gagner de l'argent est à la fois une drogue et un plaisir. Mais c'est le même individu qui dépense des sommes astronomiques en pures futilités et qui s'implique dans la lutte contre la misère dans le monde. Dans les deux cas, le plaisir est un moteur. La tradition philanthropique américaine, d'origine protestante, encourage l'acte de donner d'un point de vue à la fois philosophique, moral et éthique. La défiscalisation fait le reste. Il s'agit de se sauver soi-même en sauvant le monde. De rendre à la société ce qu'elle vous a donné. D'où l'aisance de grandes universités américaines comme Harvard, qui reçoivent fréquemment des dons d'anciens étudiants reconnaissants. Les millionnaires asiatiques financent volontiers des bourses d'études. La générosité européenne, elle, va plutôt à des causes mondiales comme la santé et le développement en Afrique. Mais la Commission européenne, consciente de la manne, incite les universités à lancer des appel aux dons, à l'instar de leurs homologues américaines.

La grande nouveauté, c'est que les riches ne sont plus des héritiers. Une surprise... « Il y a dix ans, en Europe, la majorité des riches avaient hérité. Aujourd'hui, c'est l'inverse : ils ne sont plus que 19 %. La richesse est à 81 % le fruit du travail et de la réussite personnelle [contre 84 % aux États-Unis]. Dans un cas sur deux, elle est née de la propriété d'une entreprise. Dans ces conditions, on se sent redevable », observe Martina Weimert, pour qui la volonté de s'impliquer « fait partie d'une remise en cause du rôle de l'État dans nos pays modernes. » En Europe, et a fortiori dans la France catholique marquée par la tradition de l'État-providence, la prise de conscience que le privé peut prendre le relais du secteur public est encore marginale. « En France, le bon philanthrope est le philanthrope mort. Il est plus glorieux de s'enrichir par héritage ou en jouant au Loto », regrette Antoine Vaccaro. Même si la loi Aillagon d'août 2003 fait désormais du système français de déduction fiscale des dons l'un des plus favorables au monde. Actifs dans l'économie de leur pays et dans la constitution de leur fortune, les « nouveaux riches » veulent s'investir dans des oeuvres sociales.

Retour sur investissement

Plus question de se contenter de signer un gros chèque ! Cette génération gère ses activités charitables comme ses affaires. La charité est un business. Au point qu'aux États-Unis, le conseil en dons est un nouveau métier fort lucratif. En fonction de vos goûts personnels, on vous aiguillera vers l'opération assurant le meilleur « retour sur investissement » en termes d'impact social : 500 enfants tirés de la misère, 1 000 analphabètes en moins, etc. Au passage, le conseiller empoche de 1 à 5 % du don. De même, des banques privées proposent des « philanthropy advice services » pour accompagner la démarche, jusqu'à faire la publicité des dons pour les donateurs qui le souhaitent... « En Europe, les Pays-Bas sont la nation la plus avancée en matière de fondations, car l'on y trouve beaucoup de fonds de pension à vocation de retraite par capitalisation, observe Gilles Dard, président de l'activité gestion privée de Merrill Lynch, qui gère la fortune de 700 familles françaises et dispose de spécialistes ès philanthropie. « En France, ceux qui passent à l'acte sont moins nombreux qu'ailleurs. Mais le phénomène s'est amplifié depuis trois ans, au rythme de l'accélération de la création de richesse des dernières années. Et avec l'aide de la loi Aillagon, malheureusement encore un peu confidentielle. » Il y voit une tendance de fond. « Au-delà de 50 millions d'euros de patrimoine, tous y pensent et souhaitent clairement qu'on leur en parle. Ils investissent sur plusieurs générations et veulent être sûrs que le ratio argent investi/efficacité sera optimal. » Le cas le plus fréquent est le grand industriel qui a vendu son entreprise, préparé sa retraite, offert un appartement et un pécule à ses enfants, et qui décide de placer le reste à très long terme de façon à ce que sa générosité lui survive.

Acte émotionnel

Une façon de s'acheter un peu d'immortalité ? « La première chose qu'attendent nos clients, c'est la mise en place du suivi des investissements. Il s'agit d'organiser des paiements répétitifs provenant des fruits du capital sur 100 ans. Notre métier est de maintenir la philosophie du fondateur dans la gestion des actifs, et notre devoir de continuer à honorer tous les ans ses instructions en faveur de différents organismes, même après sa mort », résume Gilles Dard. Souvent, le donateur qui a été chef d'entreprise conserve un collaborateur, une sorte de « family office », qui le conseille fiscalement. La banque peut lui proposer un juriste pour créer sa fondation. La plupart du temps, les donateurs ont une idée très précise des causes qu'ils veulent aider : le plus souvent l'enfance, la lutte contre la maladie et la souffrance. Le choix est un acte émotionnel très fort lié à l'histoire familiale. « La personne qui crée l'acte philanthropique est à 85 % une personne qui a gagné sa fortune. L'acte est contrôlé par la génération créatrice de richesse. Sa philosophie de prise de risques et d'investissement est, de ce fait, fort différente de celle de l'héritier. Elle se sent d'autant plus libre. Quand un patron a vendu son entreprise, c'est la seconde décision importante qu'il prend. Une décision émotionnellement forte », analyse Gilles Dard. À l'heure où le taux de pauvreté vient de connaître en France sa plus forte hausse (+ 12,1 % d'après l'Insee), le business de la charité a de beaux jours devant lui.

Envoyer par mail un article

Charity Business

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.