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Presse people

Elle a eu beau ouvrir très grand ses yeux très bleus, parler doucement de sa voix rauque et jouer les ingénues, rien n'y a fait. Non, décidément, Carla Bruni n'a pas séduit les lecteurs de Libération. Ni dans l'interview au long cours - cinq pages - qui lui était consacrée le 21 juin à l'occasion de la sortie prochaine de son nouvel album (le fort mal nommé Comme si de rien n'était) ni sur le site du journal, qui diffusait une vidéo de la première dame. Les réactions d'internautes, de par leur nombre (plus de 1 400) et leur virulence, sont extrêmement éloquentes, avec des accents d'amour déçu. Henri écrit ainsi : « Déçu, très déçu par l'attitude de Libé. Vais-je continuer à acheter régulièrement votre quotidien ? Libération, nouveau venu dans la presse people ? »

People. Le mot est lâché, qui, pour certains, marque les titres de presse du sceau de l'infamie. Depuis un an, on ne parle que de cela : la « pipolisation » de l'information semble chose acquise, surtout pour ce qui concerne la sphère politique. À tel point que le philosophe Alain Finkielkraut, invité par les étudiants de Sciences Po lors d'une conférence le 5 juin ayant pour thème « Les médias sous contrôle », exprimait ainsi ses craintes : « Je ressens une certaine inquiétude devant la menace d'une emprise grandissante du pouvoir médiatique sur les hommes politiques. Il existe une dépendance des politiques vis-à-vis des médias : ils exposent leur vie privée, vont dans ces émissions de divertissement où ils se font piétiner... En découle un phénomène de vassalisation : les politiques participent à leur propre destitution. »

L'emballement de la présidentielle

À l'origine de l'accélération du phénomène, Nicolas Sarkozy, bien sûr. Arrivée de la famille Sarkozy à l'Élysée, divorce avec Cécilia, remariage avec Carla, etc. En 2007, on dénombre quelque 252 couvertures sur l'univers Sarkozy, qui auraient fait vendre 110 millions d'exemplaires de plus en 2007. Bien sûr, le phénomène n'est pas à proprement parler inédit. « Dans les années 1980, on était dans l'ère de la politique spectacle, où Valéry Giscard d'Estaing jouait de l'accordéon, où Jacques Chirac, tout à coup, se mettait à aimer Madonna », rappelle Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L'Express. Philippe Labi, éditeur de Voici, de Gala et de VSD chez Prisma Presse, remonte encore plus loin : « Le vrai tournant a eu lieu avec Pompidou, qui s'exposait avec sa femme, parlait volontiers de son goût pour l'art contemporain... Mitterrand lui aussi a mis en scène sa première famille, mais une autre rupture s'est produite avec la révélation de sa deuxième famille et de l'existence de sa fille Mazarine. Ensuite, Bernadette Chirac a exprimé des choses très privées, comme l'aspect séducteur de son mari, dans son livre d'entretien avec Patrick de Carolis... »

Mais tous sont formels : l'emballement du phénomène est dû aux deux candidats à la dernière présidentielle, qui n'avaient pas attendu l'échéance électorale pour exposer leur intimité. Ségolène Royal avait accueilli les photographes de Paris Match dès 1992 pour la naissance de son quatrième enfant, Flora, ses dossiers de ministre de l'Environnement éparpillés sur son lit d'hôpital. Quant à Nicolas Sarkozy, pour ne citer qu'un exemple, il avait livré son dernier fils en pâture dans une vidéo où le jeune Louis, sept ans, l'encourageait d'un « Bonne chance, mon papa ! », lors de son intronisation à l'UMP en 2004.

« L'énigme Cécilia », « Carla Bruni : enquête sur une femme qui dérange », « Les caprices de Rachida Dati »... En 2007, les unes des news magazines ont volontiers joué sur le mélange de glamour et de romanesque qui fait le fond de sauce de la presse people. Les magazines d'actualité, nouveaux concurrents de la presse people ? Laurence Pieau, rédactrice en chef de Closer (Mondadori), raconte cette anecdote : « Nous étions le seul journal à être présents à Disneyland lors de la première sortie publique de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni. Six photographes suivaient le couple, dont cinq de Closer et un free-lance, qui a vendu ses clichés à des titres comme Point de vue par la suite. In fine, qui a été le premier à annoncer l'information ? Christophe Barbier, de L'Express, qui a validé l'histoire à la télévision et sur Internet. »

Ce dernier a l'habitude de répondre aux questions sur le thème de la « pipolisation » de l'information : son hebdomadaire a réussi quelques jolis coups, comme la première interview de Carla Bruni, dans le numéro du 12 février 2008, qui a réalisé une vente record, à quelque 600 000 exemplaires. « Il n'existe pas de " pipolisation " de la presse magazine ni de la politique, estime-t-il. C'est le people qui a été politisé : les amis que je fréquente, le sport que je pratique, la femme avec laquelle je vis, toutes ces données peuvent porter un message politique. Même si certains se gardent de communiquer sur leur vie privée ou leurs hobbies. Par exemple, François Fillon aime la corrida, mais ne le dit pas ! » Selon les directeurs des rédactions des news magazines, il s'agit d'aborder la vie privée des puissants de ce monde lorsqu'elle a des incidences politiques. Du coup, même les irréductibles s'y mettent : Franz-Olivier Giesbert, patron du Point, déclarait dans un édito : « Ce n'est pas demain la veille que nous ferons notre couverture sur Carla Bruni. » Ce qui n'a pas empêché l'hebdomadaire d'en faire sa une le 5 juin, dans un numéro titré « La Présidente ». Pourquoi un tel revirement ? « Quoi qu'on en pense, Carla Bruni a pris une décision politique », explique Franz-Olivier Giesbert. Pour autant, le journaliste ne croit pas aux vertus du people à tous crins : « Nos lecteurs ne supportent pas cela. D'ailleurs, nous sommes les seuls à n'avoir jamais mis Cécilia en couverture. Nous avons réalisé de bonnes ventes avec la couverture sur Carla Bruni : plus de 120 000 exemplaires. Mais nous pensons que les thématiques people, si elles garantissent de bonnes ventes sur le coup, sont un poison sur le long terme. » Le Nouvel Observateur a d'ailleurs flirté avec le danger, avec l'affaire du fameux SMS prétendument envoyé par Nicolas Sarkozy à son ex-épouse Cécilia. Denis Olivennes, patron du Nouvel Observateur, minimise l'impact de l'affaire sur son lectorat : « C'est un épiphénomène », lâchait-il le 26 mai dans nos colonnes.

Pourtant, dans les rangs de la presse people, on commence à se montrer singulièrement agacé par les news magazines, qui ne nuisent certes pas à la prospérité de la famille de presse, laquelle a progressé de 8,35 % en 2007, mais chassent sur ses terres éditoriales. « Récemment, nous avons publié une photo de Ségolène Royal, avec un commentaire flatteur dans lequel nous disions qu'elle avait un " look " jeune, raconte Stéphane Haitaian, éditeur de Closer. Résultat : elle nous assigne en justice et nous réclame 10 000 euros. En revanche, on ne voit pas souvent Le Point ou L'Express assignés en justice... On a le sentiment que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. » Philippe Labi, qui édite conjointement le people Voici et le picture magazine VSD chez Prisma Presse, a vécu de plein fouet cette schizophrénie. « Nous avons réalisé une interview de Ségolène pour VSD, à laquelle elle s'est prêtée de bonne grâce. Quelque temps après, nous publiions des photos d'elle dans un spa : elle vient de nous assigner. J'ai trouvé cela plutôt étonnant. »

Concurrence entre magazines people et titres féminins

Dans la presse magazine, la confusion des genres est à son comble. Ainsi, désormais, tous les titres people revendiquent le fait de se voir aussi comme des féminins. « La presse people devient féminine et généraliste, explique Stéphane Haitaian, de Closer. L'achat du titre doit satisfaire à toutes les exigences de lecture. » Cet hebdomadaire du groupe Lagardère a d'ailleurs lancé, le 27 juin, une nouvelle formule, avec un renforcement des rubriques mode et beauté. Un moyen de satisfaire le lectorat, certes, mais aussi d'attirer de nouveaux annonceurs, jadis rétifs à annoncer dans les pages des magazines people. Et d'être compétitifs. « La vraie concurrence n'est pas du côté des news magazines. S'ils arrivent à décrocher des interviews de Carla Bruni, on sait qu'ils n'iront jamais sur le terrain des purs people. Les magazines féminins sont nos vrais rivaux », explique Nicolas Pigasse, directeur de la rédaction de Public. Une guerre en dentelles qui devrait s'intensifier avec l'arrivée respective, à l'automne prochain, puis début 2009, de deux nouveaux féminins : Grazia (chez Mondadori) et Look (groupe Marie Claire). Ce dernier est un subtil mélange, ayant fait ses preuves outre-Manche, de mode pointue et de sujets sur les célébrités les plus « trash »...

Elle a eu beau ouvrir très grand ses yeux très bleus, parler doucement de sa voix rauque et jouer les ingénues, rien n'y a fait. Non, décidément, Carla Bruni n'a pas séduit les lecteurs de Libération. Ni dans l'interview au long cours - cinq pages - qui lui était consacrée le 21 juin à l'occasion de la sortie prochaine de son nouvel album (le fort mal nommé Comme si de rien n'était) ni sur le site du journal, qui diffusait une vidéo de la première dame. Les réactions d'internautes, de par leur nombre (plus de 1 400) et leur virulence, sont extrêmement éloquentes, avec des accents d'amour déçu. Henri écrit ainsi : « Déçu, très déçu par l'attitude de Libé. Vais-je continuer à acheter régulièrement votre quotidien ? Libération, nouveau venu dans la presse people ? »

People. Le mot est lâché, qui, pour certains, marque les titres de presse du sceau de l'infamie. Depuis un an, on ne parle que de cela : la « pipolisation » de l'information semble chose acquise, surtout pour ce qui concerne la sphère politique. À tel point que le philosophe Alain Finkielkraut, invité par les étudiants de Sciences Po lors d'une conférence le 5 juin ayant pour thème « Les médias sous contrôle », exprimait ainsi ses craintes : « Je ressens une certaine inquiétude devant la menace d'une emprise grandissante du pouvoir médiatique sur les hommes politiques. Il existe une dépendance des politiques vis-à-vis des médias : ils exposent leur vie privée, vont dans ces émissions de divertissement où ils se font piétiner... En découle un phénomène de vassalisation : les politiques participent à leur propre destitution. »

L'emballement de la présidentielle

À l'origine de l'accélération du phénomène, Nicolas Sarkozy, bien sûr. Arrivée de la famille Sarkozy à l'Élysée, divorce avec Cécilia, remariage avec Carla, etc. En 2007, on dénombre quelque 252 couvertures sur l'univers Sarkozy, qui auraient fait vendre 110 millions d'exemplaires de plus en 2007. Bien sûr, le phénomène n'est pas à proprement parler inédit. « Dans les années 1980, on était dans l'ère de la politique spectacle, où Valéry Giscard d'Estaing jouait de l'accordéon, où Jacques Chirac, tout à coup, se mettait à aimer Madonna », rappelle Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L'Express. Philippe Labi, éditeur de Voici, de Gala et de VSD chez Prisma Presse, remonte encore plus loin : « Le vrai tournant a eu lieu avec Pompidou, qui s'exposait avec sa femme, parlait volontiers de son goût pour l'art contemporain... Mitterrand lui aussi a mis en scène sa première famille, mais une autre rupture s'est produite avec la révélation de sa deuxième famille et de l'existence de sa fille Mazarine. Ensuite, Bernadette Chirac a exprimé des choses très privées, comme l'aspect séducteur de son mari, dans son livre d'entretien avec Patrick de Carolis... »

Mais tous sont formels : l'emballement du phénomène est dû aux deux candidats à la dernière présidentielle, qui n'avaient pas attendu l'échéance électorale pour exposer leur intimité. Ségolène Royal avait accueilli les photographes de Paris Match dès 1992 pour la naissance de son quatrième enfant, Flora, ses dossiers de ministre de l'Environnement éparpillés sur son lit d'hôpital. Quant à Nicolas Sarkozy, pour ne citer qu'un exemple, il avait livré son dernier fils en pâture dans une vidéo où le jeune Louis, sept ans, l'encourageait d'un « Bonne chance, mon papa ! », lors de son intronisation à l'UMP en 2004.

« L'énigme Cécilia », « Carla Bruni : enquête sur une femme qui dérange », « Les caprices de Rachida Dati »... En 2007, les unes des news magazines ont volontiers joué sur le mélange de glamour et de romanesque qui fait le fond de sauce de la presse people. Les magazines d'actualité, nouveaux concurrents de la presse people ? Laurence Pieau, rédactrice en chef de Closer (Mondadori), raconte cette anecdote : « Nous étions le seul journal à être présents à Disneyland lors de la première sortie publique de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni. Six photographes suivaient le couple, dont cinq de Closer et un free-lance, qui a vendu ses clichés à des titres comme Point de vue par la suite. In fine, qui a été le premier à annoncer l'information ? Christophe Barbier, de L'Express, qui a validé l'histoire à la télévision et sur Internet. »

Ce dernier a l'habitude de répondre aux questions sur le thème de la « pipolisation » de l'information : son hebdomadaire a réussi quelques jolis coups, comme la première interview de Carla Bruni, dans le numéro du 12 février 2008, qui a réalisé une vente record, à quelque 600 000 exemplaires. « Il n'existe pas de " pipolisation " de la presse magazine ni de la politique, estime-t-il. C'est le people qui a été politisé : les amis que je fréquente, le sport que je pratique, la femme avec laquelle je vis, toutes ces données peuvent porter un message politique. Même si certains se gardent de communiquer sur leur vie privée ou leurs hobbies. Par exemple, François Fillon aime la corrida, mais ne le dit pas ! » Selon les directeurs des rédactions des news magazines, il s'agit d'aborder la vie privée des puissants de ce monde lorsqu'elle a des incidences politiques. Du coup, même les irréductibles s'y mettent : Franz-Olivier Giesbert, patron du Point, déclarait dans un édito : « Ce n'est pas demain la veille que nous ferons notre couverture sur Carla Bruni. » Ce qui n'a pas empêché l'hebdomadaire d'en faire sa une le 5 juin, dans un numéro titré « La Présidente ». Pourquoi un tel revirement ? « Quoi qu'on en pense, Carla Bruni a pris une décision politique », explique Franz-Olivier Giesbert. Pour autant, le journaliste ne croit pas aux vertus du people à tous crins : « Nos lecteurs ne supportent pas cela. D'ailleurs, nous sommes les seuls à n'avoir jamais mis Cécilia en couverture. Nous avons réalisé de bonnes ventes avec la couverture sur Carla Bruni : plus de 120 000 exemplaires. Mais nous pensons que les thématiques people, si elles garantissent de bonnes ventes sur le coup, sont un poison sur le long terme. » Le Nouvel Observateur a d'ailleurs flirté avec le danger, avec l'affaire du fameux SMS prétendument envoyé par Nicolas Sarkozy à son ex-épouse Cécilia. Denis Olivennes, patron du Nouvel Observateur, minimise l'impact de l'affaire sur son lectorat : « C'est un épiphénomène », lâchait-il le 26 mai dans nos colonnes.

Pourtant, dans les rangs de la presse people, on commence à se montrer singulièrement agacé par les news magazines, qui ne nuisent certes pas à la prospérité de la famille de presse, laquelle a progressé de 8,35 % en 2007, mais chassent sur ses terres éditoriales. « Récemment, nous avons publié une photo de Ségolène Royal, avec un commentaire flatteur dans lequel nous disions qu'elle avait un " look " jeune, raconte Stéphane Haitaian, éditeur de Closer. Résultat : elle nous assigne en justice et nous réclame 10 000 euros. En revanche, on ne voit pas souvent Le Point ou L'Express assignés en justice... On a le sentiment que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. » Philippe Labi, qui édite conjointement le people Voici et le picture magazine VSD chez Prisma Presse, a vécu de plein fouet cette schizophrénie. « Nous avons réalisé une interview de Ségolène pour VSD, à laquelle elle s'est prêtée de bonne grâce. Quelque temps après, nous publiions des photos d'elle dans un spa : elle vient de nous assigner. J'ai trouvé cela plutôt étonnant. »

Concurrence entre magazines people et titres féminins

Dans la presse magazine, la confusion des genres est à son comble. Ainsi, désormais, tous les titres people revendiquent le fait de se voir aussi comme des féminins. « La presse people devient féminine et généraliste, explique Stéphane Haitaian, de Closer. L'achat du titre doit satisfaire à toutes les exigences de lecture. » Cet hebdomadaire du groupe Lagardère a d'ailleurs lancé, le 27 juin, une nouvelle formule, avec un renforcement des rubriques mode et beauté. Un moyen de satisfaire le lectorat, certes, mais aussi d'attirer de nouveaux annonceurs, jadis rétifs à annoncer dans les pages des magazines people. Et d'être compétitifs. « La vraie concurrence n'est pas du côté des news magazines. S'ils arrivent à décrocher des interviews de Carla Bruni, on sait qu'ils n'iront jamais sur le terrain des purs people. Les magazines féminins sont nos vrais rivaux », explique Nicolas Pigasse, directeur de la rédaction de Public. Une guerre en dentelles qui devrait s'intensifier avec l'arrivée respective, à l'automne prochain, puis début 2009, de deux nouveaux féminins : Grazia (chez Mondadori) et Look (groupe Marie Claire). Ce dernier est un subtil mélange, ayant fait ses preuves outre-Manche, de mode pointue et de sujets sur les célébrités les plus « trash »...