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L'entretien

Aimé Jacquet : Faites simple

27/11/1998

Il a donné une formidable leçon de management à la France. Aimé Jacquet parle de la méthode Jacquet.

Aimé Jacquet élu Homme de l'année 1998 par des professionnels de la communication, cela vous surprend? Aimé Jacquet. C'est extraordinaire. Moi qui suis considéré comme un homme de non-communication! Il y en a donc qui se sont trompés. Évidemment, je suis très fier. Nous sommes des gens qui avons une lourde responsabilité, un fort impact populaire, et nous accordons beaucoup d'importance, dans notre formation de cadre, à la communication. Pourquoi seriez-vous un homme de non-communication? A.J. Ma génération n'a pas été préparée. Il a fallu apprendre à exprimer les choses et à les ressentir. Ce fut un cheminement très pénible. Ce qui m'a rebuté, c'est que je me suis rendu compte qu'il y avait deux formes de communication: l'une du paraître et l'autre de l'authenticité, qui a ma préférence. J'essaye de faire passer des messages avec mes mots, et non pas avec des mots empruntés. J'utilise un langage authentique, bien perçu par le public. Comment vous êtes-vous préparé avant la Coupe du monde? A.J. Je me suis préparé physiquement et psychologiquement. Nous avons un professeur de psychologie à la Direction technique nationale, qui a donné des cours à tous les entraîneurs pour apprendre à aborder les médias. J'ai acquis quelques techniques, en essayant de ne pas détruire ma façon d'être. Avez-vous fait des erreurs de communication pendant l'événement? A.J. Bien sûr, souvent à cause du timing. Il faut savoir choisir le moment et les mots. Parfois, ils ne sont pas en accord. Il m'est arrivé de taper à côté, par exemple lors de la présentation d'un match. On a des mots forts, mais qui tombent dans le vide parce que ce n'est pas le moment. Trouvez-vous plus facile de communiquer avec l'extérieur ou avec les joueurs? A.J. C'est forcément plus facile avec les joueurs. Chaque entraîneur a sa propre façon de fonctionner, un langage particulier. J'ai toujours été bien compris, bien accepté et, surtout, bien suivi. Dans le documentaire de Canal+,Les Yeux dans les Bleus,on est surpris du décalage entre l'image que vous donnez à l'extérieur et votre langage avec les joueurs... A.J. Avec les joueurs, c'est une image de vérité. Devant une caméra, vous donnez forcément une image de composition. Certains s'en tirent un peu mieux que d'autres, sans forcément dire des choses très intéressantes. Avec Les Yeux dans les Bleus, c'est simplement le travail d'un entraîneur qui est montré. Les gens l'ont découvert, mais cela n'a rien d'extraordinaire. Cela prouve que certains n'ont peut-être pas fait leur boulot. On s'attend à ce que vous décriviez des schémas compliqués. Or, avec vous, le football de haut niveau paraît très simple... A.J. Les schémas compliqués, c'est du pipeau, une façon d'expliquer le football au grand public! Je m'adresse aux acteurs et tout se résume à trois mots: simplicité, humilité et efficacité. Je suis un pragmatique qui va toujours à l'essentiel. Ça a toujours été mon point fort. J'ai horreur du bavardage, de l'inutile, ce qui m'occasionne aussi quelques problèmes... Le langage doit être très direct. Les joueurs ont peu de temps. Il faut aller vite et taper fort. Cela ne veut pas dire hurler. J'ai la chance de savoir utiliser l'intonation. Je sais hausser le ton quand il le faut. Comment fait-on pour diriger vingt-deux stars? A.J. Ce ne sont pas des stars. Ces garçons ont un respect total pour celui qui dirige. Leur attitude est extrêmement professionnelle. Il y a des codes de confiance et ce que j'appelle le langage intérieur, des messages très précis qui permettent à chacun de se situer dans le groupe et de s'exprimer quand il le faut. Ce langage intérieur est propre à chaque entraîneur. Prenez les causeries d'avant-match. Ces vingt à trente minutes me demandaient trois à quatre heures de travail. On n'arrive pas en sifflotant, les mains dans les poches. Si je n'avais pas décidé de mettre fin à ma carrière d'entraîneur, je n'en aurais jamais rien dévoilé, vous n'auriez jamais vu ce reportage. Il m'aurait mis en situation de difficulté par la suite. Avec le recul, comment expliquez-vous cet engouement autour de l'Équipe de France? A.J. L'événement était exceptionnel, l'objectif aussi. Il y avait l'orgueil de la nation, du drapeau... Des gens du monde entier étaient là. Les Français ont eu un réflexe défensif. L'identification à cette équipe a été totale car elle représente bien la France sur le plan sociologique. Nous avons été champions du monde, les professionnels que nous sommes étions payés pour ça, mais notre fierté a été de rendre tant de gens heureux. Mais il a fallu attendre la compétition pour que cela prenne... A.J. Évidemment. Il y a eu les matchs de préparation, mais je n'allais tout de même pas me dévoiler, il aurait fallu être fou. J'ai répondu présent au jour J. Je l'avais d'ailleurs annoncé, ce qui a déplu à certains. Étiez-vous si sûr de vous? A.J. Totalement. Ce qui ne nous empêche pas de rester humbles. À quoi ça tient? À une barre, contre l'Italie. Mais la vie à l'intérieur de l'équipe était tellement riche que l'on savait qu'il se passerait quelque chose de grand. Les médias, les sponsors, est-ce que ce fut difficile à vivre? A.J. Nous avions éliminé tout cela et fait en sorte de ne pas être dérangés. Percevez-vous les sponsors comme un mal nécessaire? A.J. Cela fait partie de la compétition. Prenez un petit patron. Quand les clients n'arrivent plus, comment vit-il? Comme lui, on cherche l'exigence, on va au plus profond de nous-mêmes pour donner du dynamisme, de la compétence... Qui ne vit pas dans le stress? Pourquoi voulez-vous que nous en soyons préservés? Parce que c'est plus médiatisé? Les enjeux financiers sont énormes... A.J. Je vais vous rassurer. La grande force de tous ces garçons, c'est que quand ils se mettent à taper dans le ballon, ils ne voient plus que le jeu. Tout le reste s'envole: les sponsors, l'argent... Le jour où le financier prendra le pas sur le résultat sportif, le football sera mort. Si nous faisons évoluer notre sport sur le modèle américain, nous serons en danger. Ce jour est-il loin? A.J. Non, justement. Mais nous sommes confiants. L'impact sociologique du football est tel qu'il y aura un retour à ses valeurs essentielles. On a beaucoup parlé de l'affaire Ronaldo pendant la finale, et mis en cause son sponsor... A.J. J'ai du mal à y croire. Vous savez, nous aussi, on a eu des joueurs qui étaient dans un état de fatigue extrême, mais on n'a pas appelé la télévision pour autant. Si Zidane me fait la même chose, moi aussi je le fais jouer. On n'est pas fou! On vous a récemment entendu tempêter contre ces clubs riches qui viennent recruter les meilleurs jeunes. A.J. C'est un autre problème. Avant, les garçons partaient à l'âge de 25 ou 26ans. Maintenant, on vous les pique avant même qu'ils ne soient devenus de grands professionnels. Former un joueur, c'est du temps, de l'argent et, au moment où vous allez bénéficier de tous ces investissements, on vous le prend. Y a-t-il une solution? A.J. Pour l'instant, non. L'Europe nous met à mal. En France, nous sommes pénalisés parce que trop bien organisés. C'est dramatique de dire cela, c'est une injustice. Les entreprises vous sollicitent-elles pour aller prêcher votre méthode de travail? A.J. Il m'arrive d'expliquer mon cheminement à des cadres ou à des ingénieurs. Mais je les préviens: c'est à eux de transposer dans leur univers les mots que j'utilise. J'insiste sur le professionnalisme, la minutie de ce travail. Vous savez comment j'ai vécu pendant la Coupe du monde? Dans ma chambre, avec une table, un magnétoscope pour regarder nos adversaires et un salon pour échanger avec mes entraîneurs. Sans journaux et sans télévision. C'est terrible. On vit dans une ambiance de précision, de confiance. Dans ces moments-là, on dort très peu, ça bouge dans la tête, c'est très dur. Le retour à la réalité a-t-il été difficile? A.J. Pas vraiment. Est-ce l'habitude de l'échec? Nous sommes habitués à rebondir. Si j'avais continué, cela aurait été effectivement dur de se remotiver. Maintenant, j'ai un travail plus administratif, je gère des entraîneurs, j'ai des obligations sur le plan de la formation des cadres et des jeunes. J'essaie de mettre en place des centres de préformation. J'ai beaucoup de contacts avec les gens du foot, ceux de ma famille. Ce sont de nouveaux défis, moins médiatisés mais aussi importants. Que répondez-vous aux marques qui vous sollicitent? A.J. Pour l'instant, je refuse. Il n'y a rien de négatif. Tout le monde a le droit de profiter de son travail, d'autant que cela dure peu de temps. Mais il faut se donner une ligne de conduite et se fixer un but, y compris pour une demande commerciale. Je n'ai pas de stratégie, mais je pense qu'il y a des choses que je ferai et d'autres pas. Vous reverra-t-on dans la fonction d'entraîneur? A.J. On ne peut pas dire jamais, mais pour moi, c'est terminé. Votre devise? A.J. Jean Snella, qui m'a formé, m'a dit un jour: «Tu seras toujours tout seul, mais tu dois toujours chercher, te remettre sans cesse en cause.»

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