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Point de vue

Et si le foot se jouait avec les mots?

27/11/1998

Un non-communicant, Aimé Jacquet ? Alyette Defrance, directrice du planning stratégique de Publicis Étoile et chargé de cours au Celsa, s'est livrée à l'analyse de son discours à partir du film de Stéphane Meunier, Les Yeux dans les Bleus.

Yaurait-il une méthode Aimé Jacquet à l'efficacité cachée? Et quelle serait cette méthode qui a si bien mené à la victoire nos chers petits Gaulois? Une préparation pensée au millimètre près. Mais aussi une force des mots. Car parler, c'est sans doute échan- ger des informations, mais c'est aussi effectuer un acte qui transforme la situation du récepteur, modifie son système de croyance, son comportement. Rhéteurs grecs, politiciens et publicitaires ont toujours été maîtres en l'art de la persuasion. Mais enfin, Aimé Jacquet, son manque de charisme et son style laborieux... Comment cela serait-il possible? Quelles thématiques récurrentes dans ses exhortations aux joueurs de la Coupe du monde? Quels mots pour les porter? Ni rêve ni romantisme éthéré. L'heure est au labeur dont l'étymologie «laborare», souffrir, prend ici toute sa valeur. Effort, exigence, persévérance, c'est ainsi que s'explique chaque victoire: «Y'a jamais rien qui tombe tout seul comme ça dans la vie. Faut y aller.» «Nous, on n'a pas rêvé. On a bossé, on a bien travaillé.» «C'est 100fois mérité. 1000fois mérité.» «C'est mérité parce que vous vous êtes pliés à une exigence individuelle etcollective qui ne peut que donner ses fruits et de bons fruits.»Les métaphores agricoles d'Aimé Jacquet, comme certaines de ses phrases-dictons, s'appuient sur une éthique du labeur proche de celle duLaboureur et ses enfants, ce qui n'étonne guère puisque l'on sait le plaisir d'Aimé Jacquet à évoquer le monde agricole qu'il a côtoyé dans sa jeunesse. Valeurs d'efforts que la crise a remises au goût du jour. «Générosité» et «solidarité» reviennent aussi comme un leitmotiv. «Avec», «tous», «ensemble», «nous, on»... sont autant de petits mots qui prennent ici tout leur sens, comme celui attendu, bien sûr, «d'équipe».«Allez les gars on est tous ensemble.»«Je suis avec qui? Qu'est-ce-que je dois faire?» «Tu laisses partir ton pote, là-bas, tu le regardes. Non! Derrière, les mecs, derrière!» Écho de l'idéologie sportive, certes, mais aussi rémanence du monde ouvrier, aux dires même d'Aimé Jacquet dans ses interviews à la presse. Mais aujourd'hui surtout, en ces temps d'incertitude, valeur qui redevient centrale pour chacun d'entre nous. Le temps n'est plus à l'égocentrisme exacerbé où la morale pouvait supporter allégrement de laisser l'autre sur le tapis. Mais le secret de la victoire, Aimé Jacquet l'a pointé avant Adidas, c'est la force du mental: la force est en nous.«C'est le mental qui vous a fait gagner. Eh bien, ce soir, ce sera pareil. C'est dans ce mental qu'on va bousculer tout le monde.»Une force qui joue sur des équilibres: concentration et audace, passion et maîtrise de soi, responsabilité et détermination, calme, sérénité et tension.«Nous sommes dans une phase extrêmement tendue, extrêmement passionnée, parce que les matchs qui vont être les nôtres maintenant, c'est des matchs sans retour.»(1/8 finale).«On est chez nous. On n'a peur de rien. On se prépare tranquillement.»(finale).«Allez les mecs. Allez. Faut se concentrer maintenant. On y est.»«Il faut, dans votre concentration, dans votre réflexion personnelle, surtout être animé par une violence. C'est la finale.»«Il faut avoir beaucoup d'intensité. Mettre l'intensité, c'est ce que l'on appelle mettre la pression sur l'adversaire. ça veut dire l'obliger à être inquiet, l'obliger à être nerveux, l'obliger à faire une faute.»«D'entrée, pression! D'entrée, tout le groupe, conquérant!»«La gagne, on va la chercher. Elle vient pas toute seule. On la provoque, on la stimule.»«Le déclic, il vient à ceux qui sont audacieux.»Cette «gagne», qui transforme les joueurs en attaquants rechargés de leur propre force puisée au fond d'eux-mêmes, on en sent la transmission lorsque Zinedine Zidane est sur le point de reprendre le jeu.«Qu'est- ce qui a changé? Le fait que je peux rejouer avec mes collègues... J'ai envie. J'ai une force en moi. Il faut leur mon-trer vendredi que je me sens fort, sans me prendre la tête...»,dit-il.

Le sage et l'exorciste

Pourquoi ces mots font-ils mouche auprès des joueurs? Sans doute parce que l'éthos d'Aimé Jacquet entre en résonance avec des valeurs actuelles. Mais aussi plus précisément, parce qu'il sait se constituer, en parlant, comme un homme de conviction, de certitude, une sorte d'autorité morale, une figure du sage que les joueurs peuvent croire et suivre. Certes, il s'agit de leur entraîneur, et comme le rappelle Pierre Bourdieu, la force n'est pas que dans les mots. Elle est aussi dans la personne qui les énonce: comment pourrait-on marier ou baptiser si l'on n'était maire ou curé? Aimé Jacquet multiplie les assertions qui tissent implicitement son autorité sur les joueurs: recours à l'impératif, au futur, verbe obligatif ou normatif.«Venez pas m'emmerder.»«Écoutez-moi bien.»«Je serai impitoyable.»«Fais attention, je t'assure, tu vas voir.»«Faut pas laisser prendre.» «Faut profiter, les mecs.»«J'peux vous dire que...»«J'peux vous garantir que...»«Moi, j'vous le dis.»Derrière son accent du Forez et un verbe qui se prêtent à la caricature - celle des Nuls ou d'autres comiques moins comiques dont Aimé Jacquet fut l'objet - , se révèle paradoxalement un jeu de langage véritablement efficient: son vocabulaire populaire imagé accentue la brutalité, la frontalité de ses convictions. «C'est ça qui me tarabuste.»«On est les rois des cons.»«On va pas se faire chier.»«Faut que, impérativement, ces deux aspirateurs-là, on les ait étouffés.»(joueurs italiens).«Va falloir se sortir les tripes.»Les ruptures de niveau, télescopages en forme d'oxymores, produisent des électrochocs. «C'est à 24h qu'on a rendez-vous, les mecs! On a rendez-vous avec l'Histoire!» Sa stylistique hachée, nerveuse qui lui fait systématiquement user de phrases courtes - indépendantes - d'ellipses, d'ellisions syntaxiques, de juxtapositions, créent un état de tension: «Utile pour l'équipe! Efficace! Y'en a qu'un!»«Allez-y les gars! Solides, hein!»«Musclé, les mecs, musclé! Tu la gagnes! Y' manque trop de choses!»«On est là, agressifs, attention! Plus de problème, les mecs!»Enfin, Aimé Jacquet use à l'envi de la répétition. Certes, tout discours oral s'y prête et tout orateur y recourt pour ses vertus mnémotechniques. Pour la montée en puissance qu'elle incarne, renforcée ici par une intonation qui la force, l'amplifie, et suscite l'émotion. Pour le rythme surtout que la répétition instaure: rythme ternaire qui touche aux rites d'incantation, psalmodie de l'exorciste, fascination du devin: «Quel beau truc à vivre! Je peux vous le dire! Quel beau truc!» «L'obliger à être inquiet, l'obliger à être nerveux, l'obliger à faire une faute.»«ça manque de chaleur! ça manque d'agressivité! ça manque de conviction!»«Faut pas laisser prendre les mecs! Faut pas laisser prendre!»

Le père, l'instit et le coéquipier

Une analyse systématique du discours et des postures d'Aimé Jacquet (avant les matchs, à la mi-temps, après les matchs) révèle une trame narrative constante: à la manière du schéma narratif que Propp faisait émerger des contes russes. Ce schéma narratif, sorte de colonne vertébrale constante, on le retrouve ici, émaillé des paroles du coach, qui, sous leur variation apparente, répète toujours les mêmes temps: le point de départ est une gratification. Celle à venir qui est l'enjeu, la victoire de la Coupe du monde, Terre promise qui justifie le grand voyage.«Quel beau truc à vivre!»Celle que l'on fête, victoire déjà effective en match éliminatoire.«Ce que nous avons fait est formidable!»Gratification de courte durée: aussitôt Aimé Jacquet fait surgir le spectre du manque chez les joueurs ou du danger que représentent les adversaires.«Sur le Paraguay, on a souffert énormément de notre inefficacité.»«Ce sont de grands joueurs, des techniciens. Y vont vous emmerder, vous provoquer, pourrir le match.»Et tel un agent salvateur, il administre alors le remède: explications, démonstrations, recommandations viennent combler le manque, calmer l'inquiétude. Mais si les joueurs faiblissent, la mi-temps permet les reproches: l'engueulade est violente, et se termine par l'énoncé final de la menace ultime: à continuer ainsi, les joueurs vont à un échec certain, «si on bouge pas, on sort».Après les avoir ainsi secoués, le coach leur redonne une sorte de potion magique, juste avant la reprise du jeu: passage de force symbolique qui joint le geste à la parole (tape dans la main de chacun des joueurs).«C'est vu, c'est pigé, c'est compris? Allez!»Ces temps du schéma narratif organisent la rhétorique d'Aimé Jacquet en trois styles alternatifs dont il joue. Didactique, avant les matchs, son propos se veut explicatif et démonstratif. Tableau noir ou paper-board lui servent d'adjuvants. Il devient «l'Instit», debout, dans un lieu-salle de classe où les joueurs, assis eux, écoutent en silence: il leur faut réfléchir et vouloir gagner. Aimé Jacquet les construit comme des tacticiens. Épique, à la mi-temps, son propos se veut belliqueux: Aimé Jacquet incarne la figure psychanalytique du Père tout puissant. Il exhorte les joueurs à se concentrer, à se reprendre avant d'entrer dans l'arène, agressifs et blindés comme de vrais attaquants. Lyrique, après le match, son propos est jubilatoire: le coach devient coéquipier, dans une situation d'égalité-complicité avec les joueurs, où chacun chante, danse, frappe des mains, dans des vestiaires métamorphosés en salle de fête. Oubliés le tableau noir et le fouet, mais des lauriers pour honorer ces joueurs ici vainqueurs. Même si le pouvoir des mots d'Aimé Jacquet nous semble aujourd'hui d'autant plus grand que le miracle s'est produit, il n'en reste pas moins une autre histoire qui dure, elle, depuis longtemps:«Fiat lux»et la lumière fut. Vous connaissez?

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