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Vivez avec votre temps

03/12/1999

Vite, vite. Bip, bip, bip. Pas le temps. À la bourre. Sandwich. Agenda. Double appel. Une seconde! Rendez-vous. Priorité. Prime time. À tout de suite... Le temps qui fuit n'est pas le temps qui passe.

Hier, la mode était aux massifs chronos Breitling, pleins de dorures, de poussoirs et de cadrans pour décomposer le temps au cinquième de seconde. Aujourd'hui, on assiste au contraire au retour des montres qu'on peut «effacer» du doigt en les retournant. Le best-seller de la fin des années quatre-vingt-dix? La Reverso de Jaeger- leCoultre, inventée en 1931 pour un joueur de polo qui voulait protéger son verre de montre grâce à un boîtier réversible. Autre vedette: la Tank basculante de Cartier, un modèle qui date des années vingt, dont le cadran peut «basculer» pour oublier le temps qui passe. En acier, elles sont accessibles à moins de 20000francs: le prix du nouveau bonheur horloger. Points communs de ces deux montres, qui permettent de prouver son indifférence au temps: elles n'ont pas d'aiguille des secondes, elles sont de taille modeste et carrées. Autre élément troublant: il est de tradition de graver ses initiales, une date ou un dessin au dos de ces cadrans, histoire de personnaliser son rapport à un temps qu'on a décidé de tenir à distance. N'importe quel sociologue trouverait cette convergence signifiante. Jusqu'à présent, les cadres haletaient en s'épuisant dans une course contre la montre. Le vrai luxe, c'est le temps: celui dont tout le monde manque, celui dont tout le monde parle, celui dont il faut savoir profiter, pour soi, en famille, entre amis. Prendre le temps de vivre, en mettant les nouvelles technologies au service d'une gestion du temps moins stressante. On passerait de l'impérieux temps de travail à l'harmonieux travail du temps. Rêve de vieux baba cool ou lame de fond sociétale?

Les heures ont la tête au carré

De même, quand les volumineux boîtiers des années quatre-vingt traduisaient le «show-off» des années fric, les discrets garde-temps de cette fin siècle précisent une nouvelle conception du luxe. Les montres sont les produits de luxe qui parlent le mieux aux consommateurs.«Signes intérieurs de richesse, qui expriment un sens moral, une façon de penser»,répète Jacques Séguéla, qui a beaucoup donné côté signes extérieurs. Quand les cadrans les plus tendance perdent l'aiguille des secondes, les repères du temps qui presse s'effacent. Quand on passe des gros boîtiers ronds aux petites et sobres montres à angles droits, le rapport au temps se modifie subtilement: on fait aux heures une tête au carré et on recadre son emploi du temps. Au lieu de courir derrière l'aiguille du chronographe pour rattraper le temps perdu, on décide soudain de retourner le cadran pour prendre son temps. Retour de La Fontaine -«Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage»- comme précurseur des gourous de la gestion du temps. Les«time managers»«coachent» les cadres supérieurs pour leur apprendre à se relaxer, à optimiser leur emploi du temps et à devenir plus créatifs par la méditation transcendentale. Dans une société de consommation, le temps, c'est toujours de l'argent. Bien entendu, ce nouvel art de vivre n'est qu'une séquence irénique dans un monde de brutes. Les métiers les plus porteurs - nouvelles technologies, services à valeur ajoutée, communication - sont ceux qui tyrannisent le plus les emplois du temps: montre-moi ton agenda et je te dirai où tu es. Les réseaux démultiplient les identités et perturbent durablement les notions d'espace-temps. Internet ouvre à chaque consommateur les vitrines virtuelles du monde. On peut travailler à Paris, consulter un livre à la bibliothèque du Congrès de Washington et visiter par webcaméra un supermarché à Tokyo avant une télé-conférence tricontinentale. Malgré tout, les réunions de travail sont toujours aussi chronophages et chacun consultera nerveusement sa montre pour évaluer quelles seront les urgences les plus prioritaires avant la fin de la matinée. Pourquoi tout le monde est-il toujours en retard avant de présenter une campagne chez un client? Comme tout le monde sera «charrette», il faudra encore se contenter d'un sandwich avalé vite fait entre deux copier-coller. La vraie horreur économique.

Un objet rassurant

D'où la nécessité de se rassurer avec des montres de qualité. Quand on n'a plus une seconde à perdre, il faut une montre éternelle, qui rassure par l'épaisseur de son boîtier: l'acier pour la solidité, l'or pour le prestige social (ce métal nous tranquillise depuis la préhistoire), le titane pour son inaltérabilité, même le plastique d'une Swatch peut traduire un naïf besoin de réassurance. Il faut aussi une mécanique qui apaise les angoisses: depuis plus d'un demi-siècle, Rolex s'impose comme l'objet de substitution des grands bébés que nous sommes restés. Mieux qu'un nounours et plus facile à exhiber en conseil d'administration. L'indémodable Daytona de Rolex reste la référence en matière de chronographe: c'est la seule montre au monde qui se négocie plus cher d'occasion que neuve, tellement la demande est forte et la liste d'attente surchargée! Mais, à part vérifier la cuisson des oeufs à la coque, à quoi peuvent bien servir ces chronos qui ne voient jamais un circuit automobile ou une piste d'athlétisme? Aucun objet n'est plus chargé de significations socioculturelles qu'une montre. Chacune dévoile la personnalité de son porteur bien plus qu'elle ne donne l'heure. Montre-moi ta montre et je te dirai qui tu es. On ne choisit pas une montre par hasard: c'est l'objet quotidien qui nous tient le mieux compagnie, celui que l'on consulte le plus souvent, celui qui nous assiste à chaque grande étape d'une vie. Rendez-vous amoureux: même sur la table de nuit, elle rythmera nos ébats. «Brief» clientèle: elle nous dira si nous sommes dans le timing. Réunion de parents d'élèves: chaque minute s'étire avec une lenteur désespérante. Un verre au bistrot: tiens, c'est quoi ta nouvelle Swatch? Chaque marque est un univers, chaque modèle une tranche de vie, chaque cadran une carte de visite professionnelle: on ne porte jamais les mêmes montres chez Paribas ou chez Publicis. Les images de marque fusent. À Rolex une certaine idée de l'éternité active, à Patek Philippe la notion de patrimoine, à Zenith l'engagement de passer les générations, à Omega l'appel de la conquête spatiale, à Tag-Heuer la passion du record sportif, à Swatch l'expression de l'air du temps. Les promesses ne manquent pas et la légitimité de chaque territoire se défend du bec et de la griffe. Les parts de marché sont âprement disputées: les groupes de luxe ont compris que la montre est la clé d'un univers magique, riche de sens et de valeurs fortes. Même les financiers rêvent d'un temps qui suspendrait son vol...

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