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Le journalisme au carré

20/11/2008 - par Yoanna Sultan

Les journalistes recourent de plus en plus à leurs confrères pour alimenter leurs reportages et leurs émissions. Une facilité qui risque de tourner à la relation incestueuse.

Imaginez un monde peuplé uniquement de journalistes. Des journalistes feraient des reportages sur des journalistes et intervieweraient des journalistes pour nourrir leurs reportages. Cauchemardesque, non ? Certaines émissions de télévision et de radio semblent pourtant déjà prêtes à sombrer dans cette spirale infernale : le journaliste, source du journaliste.

Zappons sur une émission people de M6. Tiens, un portrait de Johnny Hallyday. Qui parle ? Un journaliste des Inrockuptibles, un autre de Gala, un chroniqueur de musique de M6. Passons sur Canal +, chronique cinéma : pour faire ses tops et ses flops de la semaine, la journaliste demande leur avis... à trois autres chroniqueurs cinéma. Reportage d'actu, faits divers, société... quel que soit le domaine, la tendance est à «l'appel à un confrère».

Certes, puiser ses sources au sein des autres médias est une figure assez classique. «Il y a trente ans, on m'incitait déjà à inviter des journalistes de presse écrite à la télé, afin d'associer deux médias qui étaient vraiment concurrents à l'époque... et surtout à donner un coup de pouce à la presse écrite qui risquait de pâtir de l'arrivée du petit écran !» raconte Paul Amar, présentateur de Revu et Corrigé sur France 5. «Quand un journaliste débute une enquête en se documentant, il commence forcément par lire ce que ses confrères ont déjà écrit sur le sujet», remarque Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias.

Mais la différence, aujourd'hui, c'est que cette source devient visible. Pourquoi ? «D'abord parce que l'écriture journalistique dans l'audiovisuel a changé ; on veut que ce soit les interviewés qui constituent le récit, et pas la parole du journaliste. On veut des reportages "vivants" », décrit Jean-Marie Charon. Du coup, un «son» ou une interview filmée valent bien plus, aux yeux de la hiérarchie, que le commentaire du journaliste.

 

Disponible et bon client

 

Mais le modèle économique de certains médias y est aussi pour quelque chose. «Dans notre radio, cent quinze journalistes sont chargés de produire de l'info. Dans de petites rédactions qui n'embauchent qu'une poignée de journalistes, ceux-ci doivent être généralistes et traiter de tout. Souvent, ils n'ont pas le temps d'approfondir…» pense Laurent Guimier, directeur de la rédaction d'Europe 1.

Du coup, quoi de plus simple que de faire intervenir le confrère spécialiste du sujet ? Il vous fait une rapide synthèse du contexte et des enjeux. Il vous évite d'avoir à trop travailler en amont. Il peut même vous orienter vers d'autres sources intéressantes. Bref, interviewer un journaliste, c'est presque le faire travailler sur son sujet… gratuitement ! «Pas du tout, rétorque-t-on dans certains rédactions. Ce qui nous intéresse, c'est l'expertise de certains journalistes.» Oui, mais pourquoi ne pas faire plutôt appel à un expert à part entière ? «Parce que le confrère, lui, est doublement disponible», précise Denis Ruellan, enseignant en journalisme à l'IUT de Lannion et auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme.

Souvent, via le réseau, on le connaît, et il est donc facilement joignable. Mais, surtout, le journaliste interviewé est forcément un «bon client». Il sait ce qu'est un angle, il a l'habitude de structurer l'information, d'aller à l'essentiel... «Le métier du journaliste, c'est de faire accoucher de l'information son interlocuteur. Disons que quand un journaliste interviewe un confrère, l'accouchement est sans douleur», sourit Denis Ruellan. La «peopolisation» de certains journalistes fait aussi partie du jeu, nombre d'entre eux s'étant presque spécialisés dans l'intervention chez les confrères. «En les interviewant, le journaliste se dit que leur notoriété nourrit son reportage. Interviewer PPDA dans un sujet littéraire, c'est forcément vendeur», poursuit Denis Ruellan.

La renommée du support peut aussi compter : «Au moment de la crise économique, certains ont préféré interviewer un journaliste des Échos plutôt qu'un énième expert en finances», poursuit Ruellan. Souvent, un reportage télé pense «s'acheter une crédibilité» en interviewant un spécialiste de presse écrite. «La télévision est devenue un média tellement généraliste que ses journalistes pensent manquer de "billes", dit Jean-Marie Charon. Ils se tournent alors naturellement vers leurs confrères de presse écrite, qui eux, ont gardé, de par leur rubrique ou leur service, une spécialisation.»

 

Les médias décryptés par les médias

 

Le journaliste serait-il plus crédible qu'un expert ? «Quand il s'agit de parler d'environnement, par exemple, je préfère interviewer un confrère qui connaît bien le sujet qu'un lobbyiste, qui n'aura qu'une vision partielle et partiale du sujet», estime Laurent Guimier. Pour le directeur de la rédaction d'Europe 1, la pratique se justifie aussi lorsqu'un confrère est à l'origine d'un scoop, comme ce journaliste du Point qui a eu accès aux carnets secrets d'Yves Bertrand, ex-patron des RG. «Nous avons reçu ce journaliste sur notre antenne, car il nous paraissait intéressant d'expliquer aux auditeurs comment il s'était procuré ces carnets. Ce qui ne nous a pas empêchés ensuite de faire notre propre interview d'Yves Bertrand et d'aller à la pêche d'autres infos.»

Et cette «tendance» du journaliste expert pourrait bien n'en être qu'à ses débuts. «L'info est de plus en plus fragmentée ; de plus en plus de journalistes créent leur blog, ou leur site, et s'hyperspécialisent sur un sujet, comme Jean Quatremer, ex-journaliste de Libération sur les institutions européennes. Ils deviennent donc des experts à part entière, et veulent faire parler d'eux en tant que tels dans les médias», pense Laurent Guimier.

Interrogés sur le sujet, les journalistes qui «pratiquent» l'interview du confrère semblent désarçonnés par la question : «Je ne suis pas sûr de comprendre ce qui pose problème», disent la plupart. Pourtant, les programmes de télévision et de radio risquent bel et bien de devenir des «Club VIP de journalistes», comme l'évoque Paul Amar. Va encore pour que les émissions qui décryptent les médias, en plein boom sur le petit écran et sur les ondes, soient emplies de journalistes. Quoique...

«Lorsqu'on m'a proposé d'animer Revu et Corrigé, émission qui à sa création devait décrypter à la fois le traitement médiatique et l'actualité, j'ai imposé une condition : qu'il y ait autour du plateau à la fois des journalistes, des acteurs de l'actualité et un public, raconte Paul Amar. Rester entre nous n'a aucun intérêt.» Car la «circularité de l'information», que dénonçait le sociologue Pierre Bourdieu dans De la télévision, nuit forcément à sa qualité et à sa pluralité. Sans compter que cette «relation incestueuse» pourrait bien finir par exclure le public.

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