
11/06/2009 - Décérébrant, pauvre, nuisible pour la moralité : les critiques se multiplient contre le Web. La nouveauté c’est que les charges viennent… des pionniers du Net eux-mêmes !
C'était l'endroit idéal pour jeter un pavé dans la mare. Et Bruce Sterling, journaliste à Wired, ne s'est pas gêné, devant le parterre de technophiles réunis pour le séminaire high-tech South by Southwest en mars dernier à Austin, Texas. La thèse de ce gourou des nouvelles technologies? Les réseaux sociaux, c'est pour les pauvres. «L'ultraconnectivité est un symbole de pauvreté, a-t-il lâché, tout en mâchonnant des cookies, devant une assistance médusée. Même si vous êtes ruiné, vous resterez ultraconnecté. Mais à quoi bon?»
Bruce Sterling, auteur de nombreux ouvrages de science-fiction, n'en est pas à sa première provocation. «Il se situe dans une tradition post-hippie, une sorte de gauche techno, qui pense qu'il faut se servir d'Internet pour changer le monde. Et il se rend compte avec amertume que la plupart des gens y échangent du vide», note Stéphane Hugon, sociologue et chercheur au Ceaq, responsable du Groupe de recherche sur la technologie et le quotidien.
Les propos de notre «cyberpunk» autoproclamé ont néanmoins troublé les esprits. Virginia Heffman, journaliste au New York Times, a repris la balle au bond en signant, en avril dernier, un papier assassin sur Twitter et consorts, signé «Let Them Eat Tweets» ("Laissez-les manger des gazouillis"). «Ceux dont le portefeuille est bien garni et la vie intérieure riche cultivent leur jardin secret loin du chaos du Web», écrit-elle.
Les réseaux sociaux seraient-ils réservés aux perdants, misérables matériellement et intellectuellement? «Cette thèse est volontairement caricaturale, estime Aziz Hadad, directeur associé chez Isobar. On assiste à la multiplication de réseaux très sélectifs, comme Diamond Lounge ou DeCayenne.» Et on ne peut pas dire que les internautes y soient les plus économiquement faibles:
«La moyenne des salaires des 425000 membres du très sélect Small World est de 440000 euros par an, souligne Emmanuel Vivier, PDG et cofondateur de Vanksen. Sur Linked In, qui compte 16 millions de membres, le revenu moyen se situe autour de 87000 euros par an. Soit davantage que les lecteurs de Forbes.»
Reprogrammation des cerveaux
Selon Loïc Morando, planneur stratégique spécialiste des nouvelles technologies à l'agence V, le débat lancé par Bruce Sterling serait parfaitement stérile. «On ne peut pas mettre tous les médias sociaux dans le même sac, étant donné qu'il en existe pour toutes les cibles et pour tous les usages!»
Mais le débat est-il vraiment là? Depuis près d'un an, les articles se multiplient, sur le Web ou dans la presse, pour dénoncer les effets pervers d'Internet, qui contribuerait surtout à l'appauvrissement des esprits. En France, le philosophe Alain Finkielkraut s'en est depuis longtemps fait une spécialité, ne décolérant pas contre Internet, qualifié par ses soins de «poubelle de toutes les informations».
Vous avez écrit un article il y a deux ans, intitulé «Twitter Dot Dash», dans lequel vous émettiez de fortes réserves sur Twitter, que vous décriviez alors comme «le télégraphe des narcissiques». Aujourd'hui, une étude Nielsen montre que le taux de désaffection de Twitter est plus élevé que celui d'autres réseaux sociaux comme Facebook ou My Space. Les internautes se lasseraient-ils de raconter chaque détail de leur vie?
Nicholas Carr. Certes, Twitter ne séduit pas tout le monde. Mais ce que Twitter représente, c'est-à-dire des bribes d'information échangées très rapidement, correspond à l'éthique intellectuelle d'Internet. Si on observe d'autres services populaires, comme le moteur de recherche Google ou Facebook, on se trouve devant le même principe: il s'agit dans tous les cas d'accélérer le flux d'informations. Alors oui, les internautes se fatigueront sans doute de Twitter, mais la «twitterification des esprits» est partie pour durer.
La télévision a subi le même genre de critique qu'Internet. On l'a également accusée de décérébrer les téléspectateurs. Mais vous semblez dire qu'Internet serait encore plus nocif...
N.C. Je pense en effet qu'Internet a un effet plus pervers, plus intense et plus global sur le cerveau. D'autant qu'aujourd'hui, tous les médias d'information, y compris la télévision, convergent vers le Net.
Votre prochain ouvrage, qui doit sortir à l'automne, a pour titre The Shallows ("Les Superficiels"). De quoi parle-t-il?
N.C. Il analyse comment notre utilisation d'Internet change notre manière de réfléchir, en nous rendant plus superficiels, mais aussi plus efficaces, à la fois intellectuellement et socialement.
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Mots-clés :
Nicholas Carr, Loïc Morando, Emmanuel Vivier, Bruce Sterling, Stéphane Hugon, réseaux sociaux, Twiitter