
03/12/2009 - Un ouvrage, Les Éditocrates, épingle les grands éditorialistes français et rencontre un joli succès de librairie. Faut-il brûler les éditorialistes ?
Jacques Attali? Un «insubmersible imposteur». Nicolas Baverez? «La sentinelle du patronat». Ivan Rioufol? «L'imprécateur du vendredi». Philippe Val(1)? «Le Torquemada de Radio France»… Le moins que l'on puisse dire, c'est que les dix éditorialistes épinglés dans Les Éditocrates – parmi lesquels on trouve aussi Bernard-Henry Lévy , Jacques Marseille ou encore Alain Duhamel – sont habillés pour l'hiver.
Le sous-titre de l'ouvrage, paru le 12 novembre aux éditions La Découverte, affiche la couleur: «Comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n'importe quoi.» Aux commandes de cet ouvrage collectif, trois journalistes, Mona Chollet (Le Monde diplomatique), Olivier Cyran (Le Plan B, Acrimed) et Sébastien Fontenelle (Politis), ainsi qu'un maître de conférences en sciences économiques, Mathias Raymond. À l'origine, un gros ras-le-bol vis-à-vis de ces «éditocrates» qui, comme le décrit la dernière de couverture, «livrent à l'auditeur-lecteur-téléspectateur-citoyen leurs commentaires creux ou délirants sur le monde comme il va ou comme il devrait aller».
Un exemple? «Dans les dernières 48 heures, Jacques Attali est intervenu à la radio, dans Libération et Le Figaro magazine, remarque Sébastien Fontenelle. Libération est même allé le chercher afin de solliciter son avis sur la main de Thierry Henry! BHL est quant à lui capable de pontifier pendant trois pages… sur la mort de Michael Jackson. En bref, ces éditocrates se posent en permanence en iconoclastes, alors qu'ils sont de simples véhicules de la pensée dominante.» Cette galerie de portraits au vitriol régale en tout cas les lecteurs: le titre, sorti le 12 novembre et déjà vendu à 7000 exemplaires, a vu son premier tirage rapidement épuisé. Il figure au premier rang des meilleures ventes d'Amazon dans la catégorie médias-communication, et au 16e rang du palmarès de L'Express, catégorie essais (semaine du 16 au 22 novembre 2009).
Fin du prêt-à-penser
Que l'on aime détester les éditorialistes, jugés opportunistes, cumulards et roublards, voilà qui n'est pas nouveau. Il y a treize ans, l'ouvrage de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, qui dénonçait déjà les connivences des journalistes en vue avec les pouvoirs politiques et économique, avait été un véritable phénomène d'édition.
Faut-il pour autant brûler les éditorialistes? Le directeur de la rédaction de L'Express Christophe Barbier, épinglé dans Les Éditocrates sous le sobriquet de «poupon de Roularta», se montre beau joueur mais défend une nouvelle manière d'exercer son métier. «Contrairement à l'idée reçue, nous sommes beaucoup plus écoutés qu'avant, parce que l'appétit politique des Français s'est réveillé depuis l'élection de Nicolas Sarkozy», estime-t-il. Selon lui, l'éditorialiste d'antan a changé de visage. «Jusqu'au début des années 90 et de l'effondrement des idéologies, les camps étaient extrêmement clivés: Louis Pauwels était l'éditorialiste de la droite au Figaro, Claude Cabanes la voix de la gauche dans L'Humanité, Philippe Tesson incarnait la figure de l'anarchiste de droite dans Le Quotidien de Paris.» Mais aujourd'hui, Christophe Barbier en est certain, «le prêt-à-penser, c'est fini: nous ne sommes plus écoutés de manière mécanique, mais plutôt pragmatique par des lecteurs qui piochent dans nos interventions pour se faire leur propre avis.»
Ce pragmatisme ne serait-il pas teinté d'une défiance de plus en plus grande? C'est le postulat du journaliste Philippe Merlant (La Vie) qui signe, aux côtés de Luc Chatel (rédacteur en chef de Témoignage chrétien) l'essai Médias, la faillite d'un contre-pouvoir (Fayard). «Dans le baromètre TNS Sofres que publie chaque année le quotidien La Croix, plus de la moitié des sondés estiment que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions politiques et économiques», souligne Philippe Merlant. Serait-on revenu au temps de l'ORTF? «N'exagérons rien: j'ai travaillé à France Inter en 1975, et si à l'époque les pressions directes étaient monnaie courante, aujourd'hui elles sont en vérité très rares, souligne le journaliste. Pourtant, les lecteurs ont un sentiment d'inféodation des journalistes de plus en plus fort.»
Réagissez à cet article
Merci de vous identifier afin de pouvoir publier un commentaire :
Identifiez-vous
Mots-clés :
Les Editocrates, Christophe Barbier, Alain Duhamel, Denis Muzet, Rachel Kahn, BHL