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Devine qui vient pique-niquer ce soir...

29/04/2004

Jean-Claude Kaufmann, sociologue et directeur de recherche au CNRS (Cerlis, Paris V), a préfacé une étude menée par le Crédoc sur la convivialité des Français et les arts de la table (1). Notre mode de vie serait dans ce domaine en pleine mutation.

Vous écrivez :« Dis-moi comment les Français reçoivent, je te dirai vers quel nouveau type de société nous allons ». Quels sont les changements en termes de convivialité au sein de la société française ?

Jean-Claude Kaufmann.Une diminution du formalisme, des bonnes manières bourgeoises. Et une diversification des formes : un effort très important de mise en scène de la réception, plus créative que formelle ou au contraire très improvisée et informelle. Par ailleurs, les attentes sont plus fortes sur ce qui se vit du point de vue interindividuel et amical. Les réceptions tendent à devenir un moment très important, où l'on va prendre son temps et où l'on privilégie la sincérité et l'authenticité. On souhaite aller plus loin avec les personnes présentes, à concrétiser l'amitié. Le dîner entre amis est devenu quelque chose de très profond, où l'on va aspirer à mettre bas les masques.

La synthèse de l'étude apporte des précisions par tranche d'âge, sur les jeunes, la famille... Vous pouvez nous en dire plus ?

J.-C.K.Il s'agit plutôt de séquences dans le cycle de vie que d'âges très précis. Dans la société d'aujourd'hui, la période de la jeunesse est de plus en plus marquée comme une socialisation à part, une phase intermédiaire tournée vers l'amitié, les loisirs, le sport et éventuellement les études, plus que vers le logement ou l'intérieur du logement. Durant cette période de rupture, tout ce qui touche à l'environnement familial et domestique est déstructuré. Le rapport des jeunes à la nourriture est plus créatif, avec une cuisine d'improvisation et de grignotage qui évite les plats centraux du repas traditionnel : on a affaire à une stratégie de contournement. De plus, les jeunes vont éviter la table rituelle, autour de laquelle les convives sont installés de manière haute et statique. Ils vont plutôt privilégier des positions basses - sur la moquette, le divan - et les plateaux-télés. Un pique-nique à la maison, en quelque sorte.

Que reste-t-il de la notion d'enracinement ?

J.-C.K.Cette notion revient progressivement, après le moment de rupture de la jeunesse. Petit à petit, le repas se restructure vers l'intérieur. Pendant ce processus, les jeunes vont à la fois picorer des idées nouvelles dans des magazines, des choses qu'ils ont vues à droite et à gauche, et en même temps puiser dans leur histoire. Même s'il n'y a pas eu de transmission explicite, ils ont tous vu leurs parents préparer tel fond de sauce, tel gâteau - autant de choses aperçues du coin de l'oeil qui leur reviennent en mémoire.

Peut-on parler de la création d'une sorte de cocon ?

J.-C.K.Je reprendrais plutôt le terme de « nesting » [nest : nid en anglais] lancé par une Américaine. Si le cocooning était le repli chez soi, un réflexe de protection contre une société jugée agressive, le nesting apporte aujourd'hui une notion de confort et de bien-être. C'est un chez-soi non barricadé, ouvert aux amis, branché sur l'extérieur via Internet, un chez-soi évolutif... Et ce bien-être agit comme une reconnexion avec les cinq sens : on découvre chaque jour des microsensations. Par exemple, désormais, on ne prend plus son bain comme il y a quinze ans. Grâce à une multitude de nouveaux produits, la démarche va au-delà de l'hygiène, elle nous « plonge » dans le rapport à nous-mêmes, on vit un moment d'enveloppement, de sensation douce...

Vers quel type de société nous dirigeons-nous ?

J.-C.K.Actuellement, le coeur de la société est dominé par l'individualisation de toutes les pratiques. Nous sommes socialement poussés à maîtriser notre vie dans tous les domaines. Cet aspect est épuisant et déstabilisant. C'est à la fois un espace de liberté et de responsabilité extraordinaire : compétition généralisée, société hiérarchisée... Du coup, on mène de plus en plus une vie en deux temps : celui de l'implication, du questionnement, de la fatigue mentale, du stress, et celui de la récupération, du ressourcement, de l'enveloppement de soi. Ce deuxième temps a d'autres composantes. La sécurité, d'abord, mais aussi une nouvelle frontière évolutive, l'aspect bien-être. Il ne s'agit pas simplement de se ressourcer, mais de s'envelopper de sensations extrêmement agréables et de faire des choses sans risques dans l'univers domestique. À cet égard, on peut prendre l'exemple de la décoration, qui explose littéralement...

Précisément, comment ces différentes notions se traduisent-elles en termes de consommation ?

J.-C.K.Toute une série d'activités tournent autour de la sensation et de la créativité personnelle. Il nous faut fabriquer cette enveloppe qui est essentielle dans la modernité. On va utiliser des produits qui sollicitent l'odorat, l'ouïe, etc. Ces recherches de microsensations se retrouvent également dans des objets utilitaires. Par exemple, les manches des tournevis sont désormais en polymères techniques souples, on ne se fait plus mal à la main et le contact est agréable : c'est une petite satisfaction du geste. Tout cet enveloppement olfactif, musical, tactile, est un phénomène nouveau qui se développe dans l'univers de la maison.

Et dans la décoration ?

J.-C.K.Dans le cas d'un projet plus ambitieux, comme celui de la décoration de la maison, on entre dans un scénario de vie, avec le rôle capital de ce que j'appelle le petit cinéma intérieur : on se met en scène avec des objets ou des personnages différents qu'on « essaye » virtuellement. On écoute alors ses sensations pour savoir si l'on se sent bien dans la peau de ce nouveau personnage ou avec ces nouveaux objets remarqués dans un magasin, un musée... Parfois, une « séquence » revient, s'installe, et c'est à ce moment-là que l'on passe du cinéma imaginaire au projet. Un projet de vie commence très rarement de manière rationnelle. En phase d'achat, quand le consommateur se trouve par exemple face à un linéaire d'électroménager, il va devenir 100 % rationnel, calculateur et comparatif. Mais l'apparition du besoin est survenue à partir d'un jeu d'images et de sensations.

La quête d'authenticité que vous évoquiez se retrouve dans les conversations. Vous parlez même de syndrome météo...

J.-C.K.Parler de la pluie et du beau temps, c'est la conversation type entre des personnes qui ne se connaissent pas. On n'entre pas dans des échanges qui pourraient être impliquants d'un point de vue personnel. Ces conversations très codifiées définissent une distance sociale. Aujourd'hui, dans un dîner entre amis, si l'on se surprend à parler de la pluie et du beau temps, c'est que la réception est ratée. Cela signifie qu'on n'arrive pas à aller plus loin, alors que l'on recherche quelque chose ensemble. Sans livrer tous ses secrets, on privilégie des conversations agréables - les enfants, les vacances -, des thèmes plutôt positifs... Le mot-clef, c'est « communier ». Et l'on communie aussi dans les saveurs que l'on offre, dans le fait que la personne qui reçoit s'est donnée à fond pour faire honneur à ses invités. Ce moment de communion s'impose dans une société où les individus sont de plus en plus en lutte les uns contre les autres et sont enfermés dans leur bulle.

En savoir +

>(1) La convivialité et les arts de la table, Crédoc, février 2004.

>(2) L'invention de soi, une théorie de l'identité, par Jean-Claude Kaufmann (Éditions Armand Colin, 20,50 euros).

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