
Rojas et Damien, qui se retrouvent les vendredis et samedis soir rue de Panama, à Château-Rouge, avouent que toutes leurs économies y passent.« C'est une passion. Avec le fruit de leur travail, certains vont acheter une voiture. Nous, nous préférons dévaliser les grandes boutiques parisiennes. C'est une question d'état d'esprit. »Le budget consacré aux « gammes » (les vêtements) est sans limites. Rojas investit sans hésiter 1 400 euros dans un costume prince-de-galles de chez Arthur&Fox, et tout sapeur qui se respecte est chaussé de Weston à 2 000 euros...
Citoyens du monde
Pour assouvir leur passion, ils se donnent rendez-vous rue Étienne-Marcel ou à Saint-Germain-des-Prés.« Ce sont des lieux fréquentés aussi par les sapeurs français »,reconnaît Titi Nzoso. Car, à leurs yeux, le pays de la haute couture n'est pas démuni de dandies. Selon le Kinois,« ils portent souvent les mêmes marques que nous, à savoir Yohji Yamamoto, Dolce&Gabbana ou Gaultier. Mais j'ai l'impression qu'ils vivent la mode honteusement. À de rares exceptions près, ils culpabilisent de porter des grands noms. »Les exceptions : Édouard Balladur,« chiquissime quoiqu'un peu guindé », Stéphane Bern, Thierry Ardisson ou encore Jack Lang et Laurent Fabius. Côté femmes, Bernadette Chirac s'en tire plutôt bien au sein du clan présidentiel, alors que sa fille Claude a choisi de se vieillir... Car la sape n'est pas un domaine réservé aux hommes. Les Africaines sont folles des chaussures Dior, des sacs Celine et des tailleurs Gucci. Et ici, la sape est une affaire de famille qui se transmet de génération en génération.
Les sapeurs n'hésitent pas non plus à franchir les frontières pour humer les tendances planétaires.« Nous nous revendiquons avant tout comme des citoyens du monde,martèle Jacques.À l'origine, c'était un message fort de notre mouvement. Nous ne voulions pas nous enfermer dans l'Afrique ni dans les valeurs primitives prônées par Mobutu et son " retour à l'authenticité ". Nous avons conservé notre cosmopolitisme. »Le temple mondial de la mode, Luisa Via Romase, se trouverait d'ailleurs à Florence.« C'est un peu comme Colette à Paris, mais en mieux,explique Titi Nzoso.Nous allons là-bas pour découvrir ce qui sera dans les boutiques françaises dans deux ou trois ans. »
En Afrique, la sape renaît des cendres de la guerre. Cravates, noeuds papillons et lavallières ont de nouveau droit de cité dans les bars de Brazzaville, où la rumba rythme les déambulations du sapeur.« Abidjan est également en passe de devenir l'un des hauts lieux de la mode en Afrique de l'Ouest. Mais, là-bas, la sape est plus clinquante. Les Ivoiriens ont le goût du sigle alors que nous, nous apprécions d'abord la personnalité du vêtement »,tranche Titi Nzoso.
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