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Sapeurs mais pas pompiers

06/01/2005

Ils sont accros à Yamamoto, Dolce & Gabbana ou Gaultier. Pour ces Africains fous de fringues, c'est tous les jours (le costume du) dimanche.

On les voit se pavaner à Guy-Môquet, Château-Rouge ou Château-d'Eau, les quartiers « africains » de Paris. Weston aux pieds, Ray Ban vissées sur le nez et panoplie Yamamoto sur les épaules, les « sapeurs » se jaugent tout en évoquant les dernières tendances de la mode. La plupart viennent de Kinshasa ou de Brazzaville. Et Zaïrois et Congolais se disputent âprement l'origine du mouvement. De fait, la sape est bien davantage qu'un goût prononcé pour les vêtements de marque : c'est une philosophie de vie.

Pour Titi Nzoso, il s'agissait d'abord de se rebeller contre la dictature de Mobutu.« À l'époque, à Kinshasa, on était obligé de porter l'" abat-cos ", cet uniforme grisâtre à col Mao. La cravate était interdite. À la fin des années soixante-dix, une centaine de jeunes de la capitale, menés par le musicien Papa Wemba, ont créé la Société des ambianceurs et des personnes élégantes (la Sape) pour s'affranchir des lois totalitaires »,explique le quadragénaire, qui porte beau un ensemble en velours côtelé signé Gianni Versace. Les codes vestimentaires sont alors le moyen le plus facile et le moins subversif de s'opposer au régime. Rapidement, le mouvement underground prend de l'ampleur.« Nous nous sommes appropriés un quartier de la capitale. La police ne pouvait pas pénétrer à Molakaï - c'est ainsi que nous avons baptisé notre territoire, du nom de cette île déserte au milieu du Pacifique où l'on envoyait les lépreux. Puis les rafles à répétition ont fini par nous chasser du pays »,continue le responsable de la boutique Firma Avantage, à Guy-Môquet.

Les Congolais de Brazzaville donnent une tout autre version des prémices du dandysme africain.« La sape est née durant l'époque coloniale. Les Congolais ont voulu imiter les colons, qui étaient toujours élégamment vêtus. Les pionniers du mouvement sont d'ailleurs devenus de puissants hommes d'affaires »,résume Rojas, gardien d'immeuble en région parisienne le jour et sapeur en cachemire Brummel la nuit. Autrement dit, à Brazzaville, l'habit fait le statut.

Relever les « défis »

Dans les années soixante et soixante-dix, on attend avec impatience son cousin parti « faire fortune » en Europe. C'est lui qui est le « tendanceur » - défricheur de tendances - aujourd'hui remplacé par les icônes télévisées de Paris Première et par les mannequins deVogue. Ledit Parisien rentre au pays avec des valises remplies de vêtements griffés. Aussi gagne-t-il tous les « défis » de sape organisés dans les dancings de la capitale zaïroise ou congolaise.

À Paris, les défis ont également eu leur heure de gloire. Les Zaïrois se retrouvaient le samedi soir au Rex Club, où un jury élisait le plus beau sapeur.« Toute la semaine, nous mettions au point une stratégie. Il fallait innover, dégoter les couturiers qui montaient. C'est nous qui avons soutenu Jean-Paul Gaultier, Roberto Cavalli et Dolce&Gabbana à leurs débuts »,se souvient Titi Nzoso. Les jeunes sapeurs des années quatre-vingt se donnaient également rendez-vous à la MEC (Maison des étudiants congolais), un immeuble appartenant au gouvernement de Brazzaville, rue Béranger, à Paris, et rebaptisé la Mecque de la Sape .

Aujourd'hui, les défis s'apparentent plutôt à des défilés. Le dimanche soir, les sapeurs Zaïrois vont « ambiancer » (faire la fête) à la Kermesse d'Aubervilliers, une salle des fêtes improvisée dans un ancien abattoir de viande halal. Les Congolais, pour leur part, se montrent surtout à l'occasion des mariages et autres soirées privées. L'été, ils organisent des compétitions sportives au cours desquelles ils revêtent leur plus beau costume.

Mais comment, étudiant ou alors qu'on gagne 1 500 euros par mois, s'offrir du Yves Saint Laurent et du Ralph Lauren ?« Autrefois, il y avait de véritables réseaux de solidarité. Nous formions des écuries à cinq ou six et nous nous cotisions pour acheter un vêtement que nous portions à tour de rôle »,raconte Titi Nzoso avec une pointe d'émotion. Mais ce temps-là est révolu. Dans le Paris du troisième millénaire, c'est désormais chacun pour soi ou presque. Les anciens, comme Titi Nzoso et ceux de l'époque Papa Wemba, donnent ou revendent à bas prix leurs vêtements.« C'est une bonne manière de se réapprovisionner. Une fois la sape portée une ou deux fois, elle est revendue pour acquérir les dernières nouveautés »,confirme Jacques.

Rojas et Damien, qui se retrouvent les vendredis et samedis soir rue de Panama, à Château-Rouge, avouent que toutes leurs économies y passent.« C'est une passion. Avec le fruit de leur travail, certains vont acheter une voiture. Nous, nous préférons dévaliser les grandes boutiques parisiennes. C'est une question d'état d'esprit. »Le budget consacré aux « gammes » (les vêtements) est sans limites. Rojas investit sans hésiter 1 400 euros dans un costume prince-de-galles de chez Arthur&Fox, et tout sapeur qui se respecte est chaussé de Weston à 2 000 euros...

Citoyens du monde

Pour assouvir leur passion, ils se donnent rendez-vous rue Étienne-Marcel ou à Saint-Germain-des-Prés.« Ce sont des lieux fréquentés aussi par les sapeurs français »,reconnaît Titi Nzoso. Car, à leurs yeux, le pays de la haute couture n'est pas démuni de dandies. Selon le Kinois,« ils portent souvent les mêmes marques que nous, à savoir Yohji Yamamoto, Dolce&Gabbana ou Gaultier. Mais j'ai l'impression qu'ils vivent la mode honteusement. À de rares exceptions près, ils culpabilisent de porter des grands noms. »Les exceptions : Édouard Balladur,« chiquissime quoiqu'un peu guindé », Stéphane Bern, Thierry Ardisson ou encore Jack Lang et Laurent Fabius. Côté femmes, Bernadette Chirac s'en tire plutôt bien au sein du clan présidentiel, alors que sa fille Claude a choisi de se vieillir... Car la sape n'est pas un domaine réservé aux hommes. Les Africaines sont folles des chaussures Dior, des sacs Celine et des tailleurs Gucci. Et ici, la sape est une affaire de famille qui se transmet de génération en génération.

Les sapeurs n'hésitent pas non plus à franchir les frontières pour humer les tendances planétaires.« Nous nous revendiquons avant tout comme des citoyens du monde,martèle Jacques.À l'origine, c'était un message fort de notre mouvement. Nous ne voulions pas nous enfermer dans l'Afrique ni dans les valeurs primitives prônées par Mobutu et son " retour à l'authenticité ". Nous avons conservé notre cosmopolitisme. »Le temple mondial de la mode, Luisa Via Romase, se trouverait d'ailleurs à Florence.« C'est un peu comme Colette à Paris, mais en mieux,explique Titi Nzoso.Nous allons là-bas pour découvrir ce qui sera dans les boutiques françaises dans deux ou trois ans. »

En Afrique, la sape renaît des cendres de la guerre. Cravates, noeuds papillons et lavallières ont de nouveau droit de cité dans les bars de Brazzaville, où la rumba rythme les déambulations du sapeur.« Abidjan est également en passe de devenir l'un des hauts lieux de la mode en Afrique de l'Ouest. Mais, là-bas, la sape est plus clinquante. Les Ivoiriens ont le goût du sigle alors que nous, nous apprécions d'abord la personnalité du vêtement »,tranche Titi Nzoso.

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