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La tortue attitude

20/04/2006 - par Delphine Le Goff

Engouement pour le slow food, développement de « villes lentes », actions de siestes collectives, best-sellers qui prônent le temps retrouvé... La lenteur serait-elle devenue un argument marketing ?

Un jour, Carl Honoré a eu la désagréable impression de devenir fou. C'était il y a quatre ans, dans un aéroport romain. « J'attendais un avion en lisant un journal, dans lequel un article vantait les mérites de contes pour enfants racontés en version condensée, raconte le journaliste canadien. À l'époque, je me battais chaque soir avec mon fils de deux ans, qui me réclamait des histoires toujours plus longues alors que je ne pensais qu'à finir ce qui me restait à faire : lire mes courriels, terminer un article... Je le confesse, l'idée d'écourter ce moment m'a d'abord enchanté. Je me demandais même dans quels délais Amazon allait m'envoyer le volume quand, tout à coup, j'ai compris l'ineptie de la situation. » Terrifié par ses propres réactions, à la limite du père indigne, Carl Honoré s'attelle à l'écriture d'un ouvrage intitulé Éloge de la lenteur (Éditions Marabout), qui a depuis été traduit dans vingt-trois pays. « Il faut retrouver sa tortue intérieure », enjoint l'auteur dans une interview à L'Express, en septembre dernier.

« La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme », écrivait Milan Kundera dans La Lenteur, en 1995. Cette extase, certains en sont revenus très rapidement. Comme Carlo Petrini, fondateur en 1986 du mouvement slow food, qui s'attaquait à l'origine à la « McDonaldisation » des habitudes alimentaires, prônant une recherche de la mastication et du goût, la biodiversité et le respect de la lenteur des cycles naturels. En Italie, pays d'origine du « slow food », on compte désormais des villes comme Orvieto ou Bra au nombre de celles qui adhèrent à la charte Città Slow, ou « ville lente ». Parmi les engagements, des limitations de vitesse importantes, des multitudes de zones piétonnes et d'espaces verts, la recherche d'un esprit d'hospitalité et de signalétiques peu aguicheuses, qui permettent aux touristes de flâner dans une ville plutôt que de la parcourir au pas de course.

Sieste publique à San Francisco

« Le mouvement émerge seulement maintenant, vingt ans après sa création », constate Jean-Jacques Boutaud, professeur à l'université de Bourgogne, directeur du Masci (master en communication) et auteur du Sens gourmand (Éditions Jean-Paul Rocher). « C'est la grande intelligence de ce mouvement, qui s'est construit petit à petit, sans coup d'éclat, complète l'universitaire. On ne peut pas développer un discours sur la lenteur et adopter des stratégies irruptives et belliqueuses. »

D'autres préfèrent des opérations plus flamboyantes, comme l'association Take Back Your Time, dirigée par l'auteur d'un ouvrage éponyme, John de Graaf. Chaque 24 octobre, depuis 2003, les militants enfilent leur pyjama et se munissent d'un oreiller pour le Take Back Your Time Day, une journée consacrée à la recherche d'un temps englouti dans les servitudes du travail et autres vicissitudes du quotidien. Action pratiquée : le « nap-in », une sieste publique, comme à San Francisco où des hordes de dormeurs ont envahi le quartier financier. John de Graaf compare ses contemporains au lapin de Lewis Carroll, dans Alice au pays des merveilles : en retard, toujours en retard.

Sur le site Web de l'association, des renvois à la fondation du sommeil, qui organise une Semaine du mieux-dormir du 27 mars au 2 avril, ou encore des références comme le documentaire Who needs sleep ? (Qui a besoin de dormir ?), qui dénonce les journées dantesques des salariés de l'industrie hollywoodienne. Grosse fatigue partout dans le monde, manifestement : une association des amis de la sieste vient d'être créée au Portugal, tandis qu'au Japon, le Club de la paresse ne jure que par les repas à la bougie et que le best-seller du moment, signé par l'anthropologue Keibo Oiwa, s'intitule Slow is beautiful...

New York-Boston en quatre heures

Le nouveau héros moderne ­serait-il Alexandre le Bienheureux, du nom de ce personnage incarné au cinéma par Philippe Noiret en 1967, qui ­décidait de vivre dans son lit, en état de sieste permanente ? « Attention : la lenteur n'est pas destinée aux mous, aux paresseux, prévient Jean-Jacques Boutaud. C'est une valeur tonique, qui peut renvoyer à la maîtrise, comme dans certains arts martiaux. »

Monique Wahlen, directrice du planning stratégique de Grrrey ! aborde, dans son ouvrage coécrit avec Benoît Héry, Les Métropolitains, ou la mort de la ménagère de moins de 50 ans, les problématiques « fast » et « slow ». Elle donne notamment l'exemple d'une compagnie de bus américaine, qui se propose d'emmener les hommes d'affaires de New York à Boston en 4 h au lieu de 1 h 10 en avion, pour leur donner le temps de travailler tranquilles. « Certes, il existe des fondus de la lenteur, une poignée de personnes qui n'ont jamais voulu céder à l'urgence, remarque-t-elle. Mais le modèle dominant, aujourd'hui, serait plutôt d'aller vite pour gagner du temps et profiter des moments qui en valent la peine : on peut se stresser au travail pour se ­dégager deux heures dans un spa... Finalement, on revient à une notion assez simple : celle de l'arbitrage. » Même constatation pour Bruno Marzloff, sociologue et directeur du Groupe Chronos, qui cite cette signature pour le TGV : « Prenez le temps d'aller vite » : « On recherche les moments de lenteur, de contemplation. La randonnée, par exemple, connaît actuellement un boom. Les bobos iront randonner au Népal, les autres iront se promener en forêt le week-end... »

Des points de vente où l'on peut s'assoupir

Les annonceurs l'ont bien compris, qui développent des espaces détente, comme la Bulle Kenzo où l'on peut s'assoupir, ou l'espace zen du Bon Marché. « Les grandes enseignes ne recherchent plus une circulation rapide des clients, note Jean-Jacques Boutaud. Elles conçoivent de plus en plus leurs points de vente comme un espace où l'on peut déambuler, que l'on peut s'approprier. » On a même pu entendre parler de « slow pub » au sujet de la dernière campagne Air France (BETC Euro RSCG), ­« Rêverie autour d'un lac », réalisé par Hou Hsiao Hsien, chef de file du cinéma taïwanais. Le secteur musical ne devrait pas être épargné. Selon Monique Walhen, « dans les boîtes branchées comme Le Baron, à Paris, le slow fait son grand retour. Après des années de techno, cette danse permet aux gens de se parler... » Ah, le charme discret des discussions embarrassées sur Still Loving You de Scorpions... Le retour à la lenteur n'a pas que des avantages !

 www.simpleliving.net/timeday

 www.sleepfoundation.org

 www.whoneedssleep.net

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