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Les antidotes d'un généraliste

Installé dans un quartier populaire de l'Est parisien, le cabinet de consultation du docteur Richard Birène offre le spectacle d'un agencement parfaitement ordonné. C'est impeccable, au point qu'il ne peut pas s'agir d'une mise en scène montée pour l'occasion. Le docteur Birène, parfait dans son costume, nous reçoit derrière un bureau d'où rien ne dépasse. Seule note de fantaisie: la page d'accueil de son ordinateur, une photographie qui immortalise en pleine crise de rire deux de ses trois enfants, déguisés en Blues Brothers. La salle d'attente, vide pour le moment - le docteur reçoit sans rendez-vous l'après midi -, offre le même décor net et sans aspérité, où guettent en silence les indétrônablesFigaro Madame, Elle Décorationet autreMarie Claire, en plus ou moins bon état. Une rigueur guère étonnante, s'agissant du cabinet de l'auteur de la très sérieuse thèse de doctoratDiagnostic échographique des sténoses hypertrophiques du pylore du nourrisson. Bref, le docteur Birène n'offre pas, a priori, le profil d'une cible aisément perméable aux multiples sollicitations marketing qui rythment le quotidien d'un professionnel de santé libéral.

Une information sans caractère indépendant

Eh bien si, justement!«Je suis conciliant par tempérament,explique Richard Birène.J'ai débuté avec les visiteurs médicaux sans fixer de limite: ils venaient au cabinet sans rendez-vous.»Richard Birène pensait«naïvement qu'une autorégulation de leur part était possible».Refusant«l'autoritarisme»des prises de rendez-vous obligatoires, il mettra longtemps à les imposer. À l'entendre, certains laboratoires abusaient d'ailleurs de cette libéralité, puisque leurs troupes venaient le voir une fois par mois, quand le rythme habituel est de trois fois dans l'année. Il y a cinq ans, le tendre docteur Birène se fait alors violence et tape du poing sur la table:«Je voyais des patients repartir excédés, la salle d'attente remplie aux trois quarts de visiteurs médicaux!»Désormais, il leur accorde des entretiens n'excédant pas cinq minutes. Mais, comme on ne se refait pas, Richard Birène, contrairement à certains de ses confrères qui ne reçoivent que les représentants de laboratoires importants, ne choisit pas:«La seule chose qui compte, aujourd'hui, c'est: pas plus de deux visiteurs par jour.»Sauf que, un peu comme pour ces agents d'assurances de bandes dessinées burlesques qui entrent par le vasistas quand la porte est fermée, il existe une faille dans son système:«Une partie du problème s'est reportée sur le téléphone; sur les vingt ou trente appels que je reçois quotidiennement, je traite un nombre non négligeable de coups de fil de laboratoires...»On suppose alors que ces contraintes sont assumées à l'aune de l'information délivrée par les visiteurs médicaux. Pas du tout:«J'ai quarante-six ans. Les médecins de ma génération sont méfiants vis-à-vis de l'information médicale, et l'on sait bien que celle qui est diffusée par les visiteurs médicaux tient surtout de la communication et de la promotion.»Pour Richard Birène, cette information n'est«en rien comparable à une information totalement indépendante».Très bien, mais dans ce cas, pourquoi persister à recevoir ces visiteurs? Richard Birène admet le paradoxe. Sa réponse vaut pour l'ensemble des sollicitations marketing, qu'il s'agisse des visiteurs, de la publicité ou des mailings:«Cela permet d'être au courant des spécialités nouvelles. Ce n'est pas inutile, mais cela s'arrête là, car, pour ce qui est du contenu scientifique...»On comprendra alors pourquoi ce généraliste, qui se définit comme un«anxieux»,ne peut pas s'empêcher d'ouvrir les trois à cinq mailings qu'il reçoit en moyenne chaque jour:«Je les ouvre, je lis les titres et je les jette»,explique-t-il. À quoi servent alors ces mailings pour sa pratique? Il réfléchit et lâche:«Cela ne sert à rien ou alors, de manière subliminale, et encore...»Question mailing, en ce moment, il est assez souvent invité au Medec [salon de la médecine et de la communication médicale], où il n'est allé qu'une seule fois, quand il s'apprêtait à acheter son logiciel médical. Pour le reste, il s'agit de«promotions de produits ou d'invitations pour des soirées médicales ou pour des congrès».Le mot est lâché. Les congrès à l'île Maurice, à Cancun au Mexique ou au Plazza Athénée à Paris ne sont-ils pas tentants?«Ces offres sont réservées aux gros prescripteurs, pas aux médecins de quartier, et puis, de toute façon, depuis la loi anticadeaux, il y a une réelle différence: tout doit être justifié.»Tout juste admet-il une ou deux soirées et un congrès par an, mais il ne trouve pas cela très pertinent. D'ailleurs, il est membre d'une association de formation médicale continue qui réunit des généralistes de son arrondissement:«Une fois par mois, nous invitons un spécialiste sur un thème concret de notre choix.»Cela n'exclut pas les petits cadeaux, ici ou là.«J'ai des gadgets offerts par les visiteurs médicaux. Je ne sais pas si c'est vraiment efficace en termes de marketing»,dit-il en sortant de ses tiroirs un tas d'objets parfois difficilement identifiables.«On ne se souvient plus quel laboratoire vous l'a offert.»Des stylos, des calculettes, des pansements anticontusion... Son préféré est un réveil, de provenance inconnue. Dans une boule contenant un liquide, une tortue tourne, poursuivie par des poissons: «Ça me repose énormément.»En fait, Richard Birène ne se laisse pas envahir par les gadgets: il en accepte peu et recycle le surplus de feutres et crayons de couleur en les offrant à ses trois enfants.

Garder un esprit critique

Là ou Richard Birène est vraiment tranquille, sans qu'il lui ait été nécessaire d'imposer une procédure, c'est sur Internet:«Je suis abonné au réseau Medsyn[réseau d'information dédié aux professionnels de la santé]: il n'y a pas de publicité.»En revanche, il existe un sujet qui conserve pour lui tout son mystère, c'est le principe de la diffusion gratuite des quotidiens et hebdomadaires médicaux. Selon quel critère certains de ses confrères reçoivent-ils depuis vingt ans, gratuitement et sans s'être jamais abonné,Le Quotidien du médecin?«Je suis un oublié de ce système»,explique-t-il, avec presque une nuance de regret. Certes, il s'est abonné un moment auPanorama du médecin, puis il a reçuLe Généraliste(il ne se souvient pas s'il était abonné ou non, mais peu importe):«Je n'attends pas grand-chose de cette presse.»Au point qu'il se sent coupable de ne s'être jamais abonné àPrescrire, un mensuel sans publicité qui ne prend pas de gants pour dénoncer, études scientifiques à l'appui, les «nouvelles» molécules inutiles.«J'apprécie le côté abrupt dePrescrireet j'adhère totalement à son message qui nous incite à garder un esprit critique, parce que la menace, c'est de gober l'information»,relève Richard Birène. C'est souvent le cas de ses patients âgés, qui viennent consulter en lui exhibant des coupures de presse vantant les mérites d'un médicament révolutionnaire:«Il faut leur expliquer et les convaincre»,soupire-t-il. Il se souvient notamment d'un anti-inflammatoire qui«présentait, selon les dires du laboratoire, un risque quasiment nul d'effets secondaires».Quant à la nouvelle génération de jeunes patients surinformés, il s'agit, selon lui, d'une espèce plutôt rare chez les généralistes;«et puis, les gens viennent ici en confiance».D'ailleurs, il va bientôt être l'heure des consultations. Si l'on s'en tient aux conversations téléphoniques qui ont entrecoupé cet entretien(«S'il vomit toujours, passez me voir cet après-midi...»),la météo est toujours à la gastro-entérite.
Installé dans un quartier populaire de l'Est parisien, le cabinet de consultation du docteur Richard Birène offre le spectacle d'un agencement parfaitement ordonné. C'est impeccable, au point qu'il ne peut pas s'agir d'une mise en scène montée pour l'occasion. Le docteur Birène, parfait dans son costume, nous reçoit derrière un bureau d'où rien ne dépasse. Seule note de fantaisie: la page d'accueil de son ordinateur, une photographie qui immortalise en pleine crise de rire deux de ses trois enfants, déguisés en Blues Brothers. La salle d'attente, vide pour le moment - le docteur reçoit sans rendez-vous l'après midi -, offre le même décor net et sans aspérité, où guettent en silence les indétrônablesFigaro Madame, Elle Décorationet autreMarie Claire, en plus ou moins bon état. Une rigueur guère étonnante, s'agissant du cabinet de l'auteur de la très sérieuse thèse de doctoratDiagnostic échographique des sténoses hypertrophiques du pylore du nourrisson. Bref, le docteur Birène n'offre pas, a priori, le profil d'une cible aisément perméable aux multiples sollicitations marketing qui rythment le quotidien d'un professionnel de santé libéral.

Une information sans caractère indépendant

Eh bien si, justement!«Je suis conciliant par tempérament,explique Richard Birène.J'ai débuté avec les visiteurs médicaux sans fixer de limite: ils venaient au cabinet sans rendez-vous.»Richard Birène pensait«naïvement qu'une autorégulation de leur part était possible».Refusant«l'autoritarisme»des prises de rendez-vous obligatoires, il mettra longtemps à les imposer. À l'entendre, certains laboratoires abusaient d'ailleurs de cette libéralité, puisque leurs troupes venaient le voir une fois par mois, quand le rythme habituel est de trois fois dans l'année. Il y a cinq ans, le tendre docteur Birène se fait alors violence et tape du poing sur la table:«Je voyais des patients repartir excédés, la salle d'attente remplie aux trois quarts de visiteurs médicaux!»Désormais, il leur accorde des entretiens n'excédant pas cinq minutes. Mais, comme on ne se refait pas, Richard Birène, contrairement à certains de ses confrères qui ne reçoivent que les représentants de laboratoires importants, ne choisit pas:«La seule chose qui compte, aujourd'hui, c'est: pas plus de deux visiteurs par jour.»Sauf que, un peu comme pour ces agents d'assurances de bandes dessinées burlesques qui entrent par le vasistas quand la porte est fermée, il existe une faille dans son système:«Une partie du problème s'est reportée sur le téléphone; sur les vingt ou trente appels que je reçois quotidiennement, je traite un nombre non négligeable de coups de fil de laboratoires...»On suppose alors que ces contraintes sont assumées à l'aune de l'information délivrée par les visiteurs médicaux. Pas du tout:«J'ai quarante-six ans. Les médecins de ma génération sont méfiants vis-à-vis de l'information médicale, et l'on sait bien que celle qui est diffusée par les visiteurs médicaux tient surtout de la communication et de la promotion.»Pour Richard Birène, cette information n'est«en rien comparable à une information totalement indépendante».Très bien, mais dans ce cas, pourquoi persister à recevoir ces visiteurs? Richard Birène admet le paradoxe. Sa réponse vaut pour l'ensemble des sollicitations marketing, qu'il s'agisse des visiteurs, de la publicité ou des mailings:«Cela permet d'être au courant des spécialités nouvelles. Ce n'est pas inutile, mais cela s'arrête là, car, pour ce qui est du contenu scientifique...»On comprendra alors pourquoi ce généraliste, qui se définit comme un«anxieux»,ne peut pas s'empêcher d'ouvrir les trois à cinq mailings qu'il reçoit en moyenne chaque jour:«Je les ouvre, je lis les titres et je les jette»,explique-t-il. À quoi servent alors ces mailings pour sa pratique? Il réfléchit et lâche:«Cela ne sert à rien ou alors, de manière subliminale, et encore...»Question mailing, en ce moment, il est assez souvent invité au Medec [salon de la médecine et de la communication médicale], où il n'est allé qu'une seule fois, quand il s'apprêtait à acheter son logiciel médical. Pour le reste, il s'agit de«promotions de produits ou d'invitations pour des soirées médicales ou pour des congrès».Le mot est lâché. Les congrès à l'île Maurice, à Cancun au Mexique ou au Plazza Athénée à Paris ne sont-ils pas tentants?«Ces offres sont réservées aux gros prescripteurs, pas aux médecins de quartier, et puis, de toute façon, depuis la loi anticadeaux, il y a une réelle différence: tout doit être justifié.»Tout juste admet-il une ou deux soirées et un congrès par an, mais il ne trouve pas cela très pertinent. D'ailleurs, il est membre d'une association de formation médicale continue qui réunit des généralistes de son arrondissement:«Une fois par mois, nous invitons un spécialiste sur un thème concret de notre choix.»Cela n'exclut pas les petits cadeaux, ici ou là.«J'ai des gadgets offerts par les visiteurs médicaux. Je ne sais pas si c'est vraiment efficace en termes de marketing»,dit-il en sortant de ses tiroirs un tas d'objets parfois difficilement identifiables.«On ne se souvient plus quel laboratoire vous l'a offert.»Des stylos, des calculettes, des pansements anticontusion... Son préféré est un réveil, de provenance inconnue. Dans une boule contenant un liquide, une tortue tourne, poursuivie par des poissons: «Ça me repose énormément.»En fait, Richard Birène ne se laisse pas envahir par les gadgets: il en accepte peu et recycle le surplus de feutres et crayons de couleur en les offrant à ses trois enfants.

Garder un esprit critique

Là ou Richard Birène est vraiment tranquille, sans qu'il lui ait été nécessaire d'imposer une procédure, c'est sur Internet:«Je suis abonné au réseau Medsyn[réseau d'information dédié aux professionnels de la santé]: il n'y a pas de publicité.»En revanche, il existe un sujet qui conserve pour lui tout son mystère, c'est le principe de la diffusion gratuite des quotidiens et hebdomadaires médicaux. Selon quel critère certains de ses confrères reçoivent-ils depuis vingt ans, gratuitement et sans s'être jamais abonné,Le Quotidien du médecin?«Je suis un oublié de ce système»,explique-t-il, avec presque une nuance de regret. Certes, il s'est abonné un moment auPanorama du médecin, puis il a reçuLe Généraliste(il ne se souvient pas s'il était abonné ou non, mais peu importe):«Je n'attends pas grand-chose de cette presse.»Au point qu'il se sent coupable de ne s'être jamais abonné àPrescrire, un mensuel sans publicité qui ne prend pas de gants pour dénoncer, études scientifiques à l'appui, les «nouvelles» molécules inutiles.«J'apprécie le côté abrupt dePrescrireet j'adhère totalement à son message qui nous incite à garder un esprit critique, parce que la menace, c'est de gober l'information»,relève Richard Birène. C'est souvent le cas de ses patients âgés, qui viennent consulter en lui exhibant des coupures de presse vantant les mérites d'un médicament révolutionnaire:«Il faut leur expliquer et les convaincre»,soupire-t-il. Il se souvient notamment d'un anti-inflammatoire qui«présentait, selon les dires du laboratoire, un risque quasiment nul d'effets secondaires».Quant à la nouvelle génération de jeunes patients surinformés, il s'agit, selon lui, d'une espèce plutôt rare chez les généralistes;«et puis, les gens viennent ici en confiance».D'ailleurs, il va bientôt être l'heure des consultations. Si l'on s'en tient aux conversations téléphoniques qui ont entrecoupé cet entretien(«S'il vomit toujours, passez me voir cet après-midi...»),la météo est toujours à la gastro-entérite.