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La presse people sous la menace des juges

Le 1erjuin 2001, 18h30. Un huissier de justice, mandaté par le tribunal de grande instance de Bobigny, frappe à l'entrée du studio deLoft Story, à la Plaine Saint-Denis. À l'origine de la démarche, Prisma Presse, l'éditeur deVoici.«Avez-vous lu des journaux ou des magazines depuis que vous participez à Loft Story?», demande l'huissier à Loana, convoquée au «cellier», hors de portée des caméras. Réponse négative de l'intéressée qui ne se doute pas qu'elle vient de faire économiser quelques centaines de milliers de francs à l'hebdomadaire. En prouvant qu'il ne peut pas y avoir là de préjudice,Voicisigne un beau succès judiciaire. Ses confrèresParis MatchetFrance Dimancheont été condamnés pour les mêmes faits: la révélation en Une du «fils caché» de l'ex-gogo danseuse. L'hebdomadaire de Prisma Presse n'en est pas quitte pour autant.«Nous savons bien que dès qu'elle sortira du Loft, Loana intentera une action et nous la perdrons,commente, fataliste, Patrick Cau, éditeur deVoici.Nous avons juste gagné un peu de temps...»Ces dernières années, la pression judiciaire s'est accentuée sur les épaules des éditeurs de presse dite people. Ébranlés par la violente campagne qui avait suivi le décès accidentel de la princesse Diana en 1997, fragilisés un an plus tard par le lancement deAllo(Prisma Presse) etOh Là!(Hola SA), les magazines consacrés aux célébrités voient aujourd'hui monter la menace de procès à répétition.«Lorsque nous publions une photo de la famille Grimaldi à la neige, installée à la terrasse d'un café, nous sommes attaqués», se lamente Françoise Menette, directrice déléguée deOh Là!, un titre pourtant révérencieux. L'an dernier, elle a dû faire face à cinq ou six procès de presse totalement inattendus. Des habitués des prétoires comme les hebdomadairesIci Paris,France DimancheouVSDconstatent aussi une croissance régulière du nombre des assignations. Une petite photo de Claire Chazal posant au bas des marches du Palais des festivals à Cannes en compagnie de son compagnon - et futur époux - Xavier Couture? Procès. Quelques images anodines de Vincent Lindon? Procès.«À travers leurs agents ou leurs agences photos attitrées, les stars contrôlent de plus en plus souvent leur image et elles le font de manière de plus en plus professionnelle», constate Bruno Lesouëf, gérant et directeur délégué du pôle actualité-jeunesse d'Hachette Filipacchi Médias.

Une activité très rentable

C'est même pour certaines d'entre elles une activité très rentable. En 1999 et 2000, Stéphanie de Monaco a obtenu en première instance pas moins de 4,4millions de francs de dommages et intérêts devant les seuls magistrats des tribunaux de grande instance de Paris et de Nanterre, calculait récemment le magazineCapital. Sa soeur Caroline encaisse près de 3,5millions de francs. Cette «activité» fort rémunératrice commence à donner des idées aux particuliers au nom du droit à l'image.«Nous avons été assignés pour la publication d'une foule au Stade de France dans laquelle un spectateur s'était reconnu alors qu'il était presque de dos», raconte Jean-Marie Burn, l'éditeur deVSD, qui vient de recevoir deux nouvelles assignations de quidam pour un reportage paru il y a six mois.«Il y a une accélération des attaques. Tout le monde connaît maintenant la musique et certains avocats spécialisés n'hésitent pas à proposer leur services le plus largement possible. Aujourd'hui, un avocat se cache derrière chaque Français», estime-t-il. Ce contexte contraignant s'est trouvé renforcé fin mai 2000 par l'adoption de la loi Guigou sur la présomption d'innocence. En interdisant la publication des images de personnes menottées«n'ayant pas fait l'objet d'un jugement de condamnation»et de celles qui«portent gravement atteinte à la dignité de la victime», le gouvernement a jeté un pavé dans la mare des magazines people.«Il ne faut pas hésiter à employer le mot de censure», s'emporte Alain Genestar, directeur général de la rédaction deParis Matchqui a multiplié les démarches et les éditoriaux enflammés.«Le condamné à mort américain Timothy Mac Veigh paraît partout dans le monde avec ses menottes. En France, ce serait impossible. L'Hexagone est le pays le plus contraignant sur le plan de l'image parmi les démocraties», insiste-t-il.

Braver la loi si nécessaire

Du coup, le patron deParis Matchtape du poing sur la table.«Nous sommes responsables dans tout ce que nous publions; mais pour nous l'information prime: nous nous refusons à rendre notre journal tout à fait lisse.»Sous entendu :«Nous braverons la loi si nécessaire». Pour lui, cette fronde n'est cependant pas si risquée. Les stars sont plutôt flattées de passer dansParis Match, qu'elles utilisent volontiers pour leurs tournées de promotion. Cela laisse à l'éditeur une bonne marge de manoeuvre pour négocier.«Nous sommes rarement lourdement condamnés», reconnaît d'ailleurs Alain Genestar.Ici Paris,France Dimanche,VoiciouVSDont moins d'arguments à jouer auprès des vedettes. Ils préfèrent mettre de l'eau dans leur vin.«Nous sommes devenus extrêmement vigilants et prudents,assure Jean-Marie Burn.Nous préférons ne pas prendre de risques, trouver des angles plus subtils ou monter des sujets sur une idée à nous.»Avec, là aussi, toutes les précautions voulues. Un reportage sur le noctambule Jean Roch, patron du VIP à Paris, exige que chaque client photographié dans l'établissement donne son autorisation à la prise de vue. Et que ceux qui ont refusé soient identifiés sur les clichés pour être «pixelisés» au montage. Ces contraintes ne sont pas neutres.«Cela nous oblige en amont à édulcorer de plus en plus le contenu du journal au risque de peser, au final, sur son attractivité en kiosques,explique Bruno Lesouëf.C'est très difficile pour les journalistes. Il faut être très doué pour faire ce métier.»Voici, en abandonnant la pugnacité irrévérencieuse de la période Cellura au profit d'un ton plus humoristique et complice, a subi un net tassement de sa diffusion, il est vrai largement compensé financièrement par une plus grande attractivité auprès des publicitaires. Ces évolutions entraînent une véritable invasion du droit à l'image dans la vie quotidienne des titres.Voicimobilise une personne à temps complet au service juridique de Prisma Presse.France DimancheetIci Parisoccupent eux aussi un salarié à temps plein pour faire le lien entre les rédactions et les avocats ou spécialistes compétents.«Il n'y a pas de relecture préalable,précise Bruno Lesouëf.Mais lorsque le directeur de la rédaction identifie un sujet à risque, nous le regardons ensemble et nous décidons ou non de le publier.»Les éditeurs, comme les paparazzis, mettent maintenant tous leurs espoirs dans l'Europe qui pourrait bien un jour, annuler l'exception française de la loi Guigou. Et relancer les tirages.
Le 1erjuin 2001, 18h30. Un huissier de justice, mandaté par le tribunal de grande instance de Bobigny, frappe à l'entrée du studio deLoft Story, à la Plaine Saint-Denis. À l'origine de la démarche, Prisma Presse, l'éditeur deVoici.«Avez-vous lu des journaux ou des magazines depuis que vous participez à Loft Story?», demande l'huissier à Loana, convoquée au «cellier», hors de portée des caméras. Réponse négative de l'intéressée qui ne se doute pas qu'elle vient de faire économiser quelques centaines de milliers de francs à l'hebdomadaire. En prouvant qu'il ne peut pas y avoir là de préjudice,Voicisigne un beau succès judiciaire. Ses confrèresParis MatchetFrance Dimancheont été condamnés pour les mêmes faits: la révélation en Une du «fils caché» de l'ex-gogo danseuse. L'hebdomadaire de Prisma Presse n'en est pas quitte pour autant.«Nous savons bien que dès qu'elle sortira du Loft, Loana intentera une action et nous la perdrons,commente, fataliste, Patrick Cau, éditeur deVoici.Nous avons juste gagné un peu de temps...»Ces dernières années, la pression judiciaire s'est accentuée sur les épaules des éditeurs de presse dite people. Ébranlés par la violente campagne qui avait suivi le décès accidentel de la princesse Diana en 1997, fragilisés un an plus tard par le lancement deAllo(Prisma Presse) etOh Là!(Hola SA), les magazines consacrés aux célébrités voient aujourd'hui monter la menace de procès à répétition.«Lorsque nous publions une photo de la famille Grimaldi à la neige, installée à la terrasse d'un café, nous sommes attaqués», se lamente Françoise Menette, directrice déléguée deOh Là!, un titre pourtant révérencieux. L'an dernier, elle a dû faire face à cinq ou six procès de presse totalement inattendus. Des habitués des prétoires comme les hebdomadairesIci Paris,France DimancheouVSDconstatent aussi une croissance régulière du nombre des assignations. Une petite photo de Claire Chazal posant au bas des marches du Palais des festivals à Cannes en compagnie de son compagnon - et futur époux - Xavier Couture? Procès. Quelques images anodines de Vincent Lindon? Procès.«À travers leurs agents ou leurs agences photos attitrées, les stars contrôlent de plus en plus souvent leur image et elles le font de manière de plus en plus professionnelle», constate Bruno Lesouëf, gérant et directeur délégué du pôle actualité-jeunesse d'Hachette Filipacchi Médias.

Une activité très rentable

C'est même pour certaines d'entre elles une activité très rentable. En 1999 et 2000, Stéphanie de Monaco a obtenu en première instance pas moins de 4,4millions de francs de dommages et intérêts devant les seuls magistrats des tribunaux de grande instance de Paris et de Nanterre, calculait récemment le magazineCapital. Sa soeur Caroline encaisse près de 3,5millions de francs. Cette «activité» fort rémunératrice commence à donner des idées aux particuliers au nom du droit à l'image.«Nous avons été assignés pour la publication d'une foule au Stade de France dans laquelle un spectateur s'était reconnu alors qu'il était presque de dos», raconte Jean-Marie Burn, l'éditeur deVSD, qui vient de recevoir deux nouvelles assignations de quidam pour un reportage paru il y a six mois.«Il y a une accélération des attaques. Tout le monde connaît maintenant la musique et certains avocats spécialisés n'hésitent pas à proposer leur services le plus largement possible. Aujourd'hui, un avocat se cache derrière chaque Français», estime-t-il. Ce contexte contraignant s'est trouvé renforcé fin mai 2000 par l'adoption de la loi Guigou sur la présomption d'innocence. En interdisant la publication des images de personnes menottées«n'ayant pas fait l'objet d'un jugement de condamnation»et de celles qui«portent gravement atteinte à la dignité de la victime», le gouvernement a jeté un pavé dans la mare des magazines people.«Il ne faut pas hésiter à employer le mot de censure», s'emporte Alain Genestar, directeur général de la rédaction deParis Matchqui a multiplié les démarches et les éditoriaux enflammés.«Le condamné à mort américain Timothy Mac Veigh paraît partout dans le monde avec ses menottes. En France, ce serait impossible. L'Hexagone est le pays le plus contraignant sur le plan de l'image parmi les démocraties», insiste-t-il.

Braver la loi si nécessaire

Du coup, le patron deParis Matchtape du poing sur la table.«Nous sommes responsables dans tout ce que nous publions; mais pour nous l'information prime: nous nous refusons à rendre notre journal tout à fait lisse.»Sous entendu :«Nous braverons la loi si nécessaire». Pour lui, cette fronde n'est cependant pas si risquée. Les stars sont plutôt flattées de passer dansParis Match, qu'elles utilisent volontiers pour leurs tournées de promotion. Cela laisse à l'éditeur une bonne marge de manoeuvre pour négocier.«Nous sommes rarement lourdement condamnés», reconnaît d'ailleurs Alain Genestar.Ici Paris,France Dimanche,VoiciouVSDont moins d'arguments à jouer auprès des vedettes. Ils préfèrent mettre de l'eau dans leur vin.«Nous sommes devenus extrêmement vigilants et prudents,assure Jean-Marie Burn.Nous préférons ne pas prendre de risques, trouver des angles plus subtils ou monter des sujets sur une idée à nous.»Avec, là aussi, toutes les précautions voulues. Un reportage sur le noctambule Jean Roch, patron du VIP à Paris, exige que chaque client photographié dans l'établissement donne son autorisation à la prise de vue. Et que ceux qui ont refusé soient identifiés sur les clichés pour être «pixelisés» au montage. Ces contraintes ne sont pas neutres.«Cela nous oblige en amont à édulcorer de plus en plus le contenu du journal au risque de peser, au final, sur son attractivité en kiosques,explique Bruno Lesouëf.C'est très difficile pour les journalistes. Il faut être très doué pour faire ce métier.»Voici, en abandonnant la pugnacité irrévérencieuse de la période Cellura au profit d'un ton plus humoristique et complice, a subi un net tassement de sa diffusion, il est vrai largement compensé financièrement par une plus grande attractivité auprès des publicitaires. Ces évolutions entraînent une véritable invasion du droit à l'image dans la vie quotidienne des titres.Voicimobilise une personne à temps complet au service juridique de Prisma Presse.France DimancheetIci Parisoccupent eux aussi un salarié à temps plein pour faire le lien entre les rédactions et les avocats ou spécialistes compétents.«Il n'y a pas de relecture préalable,précise Bruno Lesouëf.Mais lorsque le directeur de la rédaction identifie un sujet à risque, nous le regardons ensemble et nous décidons ou non de le publier.»Les éditeurs, comme les paparazzis, mettent maintenant tous leurs espoirs dans l'Europe qui pourrait bien un jour, annuler l'exception française de la loi Guigou. Et relancer les tirages.