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Internet

Sébastien Missoffe (Google): «Nous sommes prêts à créer les conditions de l’optimisme»

04/06/2020 - par Emmanuel Gavard avec Gilles Wybo

Le patron de Google France, Sébastien Missoffe, revient sur les enjeux pour le géant américain au sortir de la crise sanitaire, et à l'aube de la récession qui arrive. Cookies tiers, e-commerce, droit voisin, data... Google veut aussi se positionner en sauveur des petits commerçants.

Comment vous êtes-vous adaptés à cette crise ?

Nous avons près de 1 000 personnes qui travaillent chez Google en France. Nous sommes tous déjà très habitués au télétravail que l’on pratique depuis des années. Mais chaque situation personnelle est différente, et cela a tout de même été un changement majeur pour accompagner chaque personne.

 

À quel niveau avez-vous été touché économiquement ?

Pour Google, au niveau des résultats, le premier trimestre s’est découpé en deux temps assez différents pour nos activités publicitaires, avec deux premiers mois très solides et, au moins de mars, un ralentissement très important, avec une corrélation immédiate avec les régions et les secteurs touchés par le virus. Pour nous, cette crise a accéléré des lancements, comme Google Meet [visio], et en a retardé d’autres.

 

On dit que la crise a particulièrement profité aux Gafam. Cela vous donne une responsabilité particulière ?

Alors tout d’abord je trouve que ce terme de Gafam recouvre des réalités économiques très différentes. C’est un terme qui concentre beaucoup de ressentis et d’émotions mais le business model derrière chacune des lettres l’acronyme n'est pas la même ; et l’on a vu pendant cette crise que la réponse d’une entreprise comme Google, dont l’essentiel des revenus provient de la publicité, n’a pas été la même que d’autres dont la principale activité est de faire du e-commerce ou d’éditer des logiciels. Google revient sur sa raison d’être qui est de mettre en avant la bonne information pour les utilisateurs et de développer des outils qui peuvent être utiles à tous. Donc en ce moment, nous ressortons de cet acronyme qui ne veut pas dire grand-chose et nous nous recentrons sur nos activités. Et c’est un rôle qui nous semble important en cette période.

 

Mais pourtant quand vous rendez Google Shopping gratuit pour les marques, par exemple, vous vous rapprochez d’activités e-commerce ?

Non, je pense que c’est très différent. Nous mettons en contact des requêtes avec de nombreuses marques. Notre approche consiste à développer un outil qui permet à un certain nombre de commerçants de trouver des informations sur leur client, mais en retour, les commerçants continuent d’avoir accès à leurs clients, à pouvoir savoir d’où viennent ces clients, qui ils sont, et peuvent garder contact avec eux. Donc nous développons des outils qui sont à leurs services contrairement à d’autres acteurs qui sont de vraies plateforme e-commerce. Sur toutes nos plateformes, il y a un ADN de partage de l’information.

 

Vous avez annoncé pour 2022 la fin du cookie tiers, la prochaine version de Chrome fait déjà un premier pas sur le sujet avec le mode «incognito», mais le marché de la publicité a demandé un rallongement du délai du fait de la crise économique en cours. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord rappeler le contexte. Il y a une très forte demande des utilisateurs pour avoir davantage de vie privée et de contrôle sur ses données personnelles. Mais aussi une vraie demande des régulateurs pour aller vers un meilleur contrôle des cookies. Et c’est, en plus, une tendance de fond du marché, avec d’autres navigateurs qui ont déjà choisi de supprimer totalement ces cookies. Donc c’est le sens de l’histoire. Face à cela, il faut se préparer car l'impact est important pour les éditeurs et les agences. Tout l’enjeu, c’est de travailler avec l’industrie pour trouver des alternatives autour de trois questions : la mesure, le ciblage des audiences et la détection de la fraude. Ce ne sera pas forcément la même solution pour chacun des problèmes. Mais c’est tout l’enjeu, d’ici à 2022, de trouver les réponses à ces questions. C’est le travail que nous avons commencé à faire avec le projet Privacy Sandbox, et un certain nombre de pistes sont en train d’être développées avec l’industrie, comme le projet Rearc avec l’IAB, auquel nous participons. Quant à l'échéance, 2022 est une estimation du temps que cela devrait prendre, mais j’ai la ferme conviction que ce n’est pas impossible de trouver collectivement des solutions d’ici là.

 

Vous observez une accélération des usages numériques ?

Oui, et même davantage. Le rapport avec les outils du numérique a changé. La «transformation numérique» était devenue un peu un mot-tiroir ; dans chaque plan, il fallait inclure ce sujet. Cette crise a remis du sens dans cette transformation : désormais, on sait comment et pourquoi elle est là, les choses ont été visibles. Un e-commerçant qui avait investi dans une infrastructure a pu bénéficier de trafic additionnel pendant plusieurs semaines. On a vu les musées, qui ont mis en place des outils numériques avec la réalité virtuelle, on a aussi vu les outils qui nous ont permis de communiquer – je pense aux visioconférences - ils ont été clé, pour la recherche d’information. Le pic de requêtes a été feux fois plus grands avec le coronavirus, que pour la dernière Coupe du monde. On l’a vu aussi sur les applications, avec 30% de téléchargements en plus entre février et mars. Nous l’avons vu sur YouTube: en mars, ce sont 42 millions de Français qui sont venus sur la plateforme, pour y regarder au moins une vidéo, donc un million de personnes en plus. Il y a vraiment une accélération des usages. En parallèle, nous avons aussi pu voir qu’il existait un vrai écart de formation face à ces outils. Tout le monde ne bénéficie pas de ces opportunités. Et donc il faut énormément investir dans la formation auprès des professionnels. Pour le tourisme par exemple, nous avons vu que les requêtes autour de la forêt de Fontainebleau sont au plus haut depuis dix ans. Il y a une vraie demande, et il faut que les hôtels, les restaurants, puissent bénéficier de cela.

 

Quelles projections faites-vous pour les mois de crise qui s’annoncent ? Êtes-vous optimiste ?

Honnêtement, il est impossible de savoir combien de temps va durer cette récession ni quel sera son impact. Mais nous sommes prêts à créer les conditions de l’optimisme ! J’identifie trois sujets clés qui peuvent aider à être particulièrement résilients. Tout d’abord la maîtrise des outils. Chacun va devoir réapprendre et se mettre à niveau sur le numérique. Ce sera important pour les compétences également, dans un marché de l’emploi qui sera compliqué. Le deuxième point c’est d’investir dans ses infrastructures numériques : le cloud, le machine learning... À une période où les modèles historiques marchent moins bien, il est crucial de savoir analyser ces données à chaud, pour aider les entreprises. Enfin, je pense à la culture d’entreprise. L’une des grandes leçons de cette crise est d’avoir su injecter de l’autonomie dans les organisations, et de permettre d’avancer plus vite.

 

Vous allez rester en télétravail jusqu’en décembre ?

Il est encore difficile de se projeter. En France nous sommes toujours en train de tirer les enseignements des dernières semaines. Ce qui est sûr c’est que l’approche sera graduelle, et individuelle, donc nous allons prendre en compte les besoins de chacun et chacune sur la base du volontariat. Le plan, à date, consiste à rouvrir davantage de bureaux à partir du 6 juillet, avec environ 10% des équipes, et observer comment cela se passe, comprendre les enjeux, la densité, les risques, et peu à peu monter graduellement, jusqu’à 30%, autour de septembre. Mais l’idée, selon Sundar Pichaï, notre CEO, sera de rester en télétravail pour la grande majorité des équipes jusqu’en décembre prochain.

 

Google a fait de nombreux dons pendant cette période. Avez-vous des chiffres précis de ce qui a été mené en France ?

Au niveau global, Google a fait don de 800 millions de dollars pour soutenir les PME, les organismes de santé, les gouvernements... En France, Ce sont plus de 17 millions d’euros qui vont être versés aux PME - sous forme de crédit publicitaire, pour réduire les coûts et les aider à continuer à communiquer -, mais aussi au gouvernement français pour toute l’aide qui a été donnée sur la diffusion des informations essentielles afin de prévenir la propagation du virus. Pour le journalisme, aussi, nous avons créé un fonds d’aides via Google News, afin d’offrir un soutien à 5300 rédactions locales dans le monde, et nous avons aussi dispensé des formations en ligne à 900 journalistes, pour les perfectionner aux outils numériques. Sans oublier l’exonération des frais de Google Ad Manager pour les plus grands médias.

 

Comment avez-vous travaillé avec le gouvernement pendant cette crise ?

La collaboration a été très proche. Notre première réponse a été de plancher sur la fiabilité de l’information avec les autorités, dès le début du mois de février. Depuis, nous avons été en contact quotidien avec lui, pour faire évoluer les formats, trouver les bonnes réponses... Pour vous donner une idée, dans le monde, sur YouTube, les impressions relatives aux informations liées au Covid ont été vues plus de 20 milliards de fois.

 

Google est connu pour organiser des formations à ses outils auprès des professionnels. Comment avez-vous géré cela pendant cette période ?

La formation est un gros enjeu pour nous car c’est une demande très forte dans toutes les régions où nous arrivons. Depuis 2012, nous avons formé 500000 personnes sur des sujets qui vont de «comment accroître sa visibilité en ligne», à «comment développer et gérer sa communauté». Et nous avons vu que l'utilisation de ces outils était particulièrement importante pendant cette période. Tous ces enseignements sont passés en ligne, et nous y avons accueilli 30000 personnes depuis le début de la crise sanitaire. Pour le monde de la pub, nous avons organisé bon nombre de webinars par secteur, afin d’aider les agences ou les annonceurs à se préparer au mieux pour la reprise. Nous observons un engouement très fort sur ces sujets depuis plusieurs semaines.

 

Est-ce que nous repartons de zéro en termes d’analyse de données ?

Oui, en quelque sorte. Pour le tourisme par exemple, les prévisions se faisaient sur des modèles qui ont été entièrement détruits, puisque les Chinois, les Américains, les Allemands qui se rendaient habituellement en France, ne devraient normalement pas venir. Donc il faut réinventer tous les modèles de prédiction en temps réel. Si vous louez des voitures, ce ne seront plus les mêmes personnes qui viendront récupérer le véhicule à l’aéroport, les commerçants gagnent donc à se former aux outils pour adapter l’offre au plus vite. Mais on observe aussi ce changement sur les PGC (produits de grande consommation) ou la restauration. Dans beaucoup de domaines, le passé n’est plus aussi efficace pour évaluer l’avenir.

 

Vu le contexte mondial de crise économique et politique qui arrive, anticipez-vous un regain de fake news dans les mois qui viennent et donc, un accent particulier à mettre sur la brand safety ?

La brand safety est un sujet que nous prenons évidemment au sérieux. Quand, sur Google actualité, nous voyons ce type d’information, nous avons formé nos outils à le repérer de manière automatique, car nous observons des pics très rapides de fréquentation, et nous sommes capables d’ajuster pour également mettre en avant du contenu faisant autorités, ou émanent de sources officielles sur le sujet en question, pour éclairer autrement cette information. Nous avons appris des crises précédentes.

 

Donc c’est une méthode par confrontation des informations plutôt que par modération ?

Oui absolument. La modération arrive dans un second temps, lorsque l’on n’a pas réussi à mettre en place la réponse ou trouvé l’information officielle.


Il y a trois ans, vous disiez que l’avenir serait vocal. Ou en est-on aujourd’hui ?

Comme je le disais plus haut, au-delà de la voix, l’important c’est de revenir à pourquoi nous faisons les choses. Et ce qu’il faut retenir ce n’est pas tant le mot vocal, mais le terme d’assistant. Je pense que nous pouvons dire que nous sommes dans l’ère de l’assistance. Et que la voix est une manière d’être assisté, de demander des informations, de faire des requêtes et de lever des frictions quotidiennes. Donc nous parlons moins de la voix aujourd'hui, mais davantage de l’assistant, et de comment nous pouvons placer la voix dans ce cadre-là. Au niveau mondial, nous avons aujourd’hui 500 millions d’utilisateurs mensuels actifs qui utilisent la voix à travers tous les outils: le téléphone, les montres, les télévisions... Et pendant cette période nous avons vu de nouveaux usages, avec des questions posées à l’assistant sur la covid et les gestes barrières, pour se laver les mains convenablement, mais aussi sur l’éducation, où les requêtes sur le théorème de Pythagore, par exemple, se sont multipliées. La voix est une manière d’être assisté.

 

Mais est-ce que ces gestes barrières justement n’auraient pas dû être un tremplin pour le vocal ?

Il est encore tôt pour mesurer et voir apparaître une accélération, à ce jour. Mais oui, cela paraît intuitif de se dire qu’à un moment où nous cherchons à minimiser les interactions physiques, utiliser la voix peut être très utile.

 

 

L’Autorité de la concurrence a enjoint à Google, le 9 avril, de négocier dans un délai de trois mois avec les éditeurs et les agences de presse du montant de leur rémunération, en précisant que les pratiques de Google, avec l’entrée en vigueur de la loi sur les droits voisins, étaient susceptibles de constituer un abus de position dominante. Avez-vous commencé à négocier ?

Évidemment, nous nous conformons aux décisions de l’Autorité et je vous confirme que nous sommes en phase de négociation. Je ne pourrais évidemment rien vous dire quant aux discussions en cours, mais nous avons été très clairs sur le fait que nous souhaitions soutenir les éditeurs de presse. C'est-ce que nous avons commencé à faire avec le fonds d’aides aux médias, mais nous souhaitons faire plus pour développer de nouvelles manières de rémunérer les éditeurs. En cinq ans, ce sont 82 millions d’euros en France qui ont été partagés avec eux via le fonds d’aide à l’innovation. Et l’on s’assoit aujourd’hui avec eux, autour de la table, pour continuer ces discussions.

 

Allez-vous reconduire le fonds Digital News Initiative et ses appels à projets auprès des éditeurs de presse pour favoriser l’innovation ?

Nous avons toujours souhaité faire plus pour aider les médias. Nous avons déjà développé de nombreux partenariats, comme récemment avec Le Monde, et l’option Subscribe with Google. Ce qui est sûr, c’est que les médias ont été durement touchés par la crise du Covid, et que nous avons souhaité répondre présent. Au total 5300 rédactions à travers le monde toucheront des aides de Google via son fonds d'aide d'urgence au journalisme, ce qui représente des dizaines de millions de dollars de mobilisés. Et notamment des petites rédactions puisque 80% d’entre elles ont moins de 26 journalistes. Notre investissement et notre engagement est plus fort que jamais pour trouver des solutions ensemble, et dans le contexte actuel, nous n’attendons pas telle ou telle loi pour nous engager.

 

En 2020, Google se mettra-t-il en situation de payer l’impôt sur les sociétés au prorata de son activité réelle en France ?

Nous comprenons bien sûr les inquiétudes des Français en matière de fiscalité, et les débats sur la juste répartition de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Nous respecterons toujours les règles telles qu’elles sont écrites par les gouvernements. Aujourd’hui, elles se basent sur la création de valeur et non l’utilisation du service. Google paye ainsi la majeure partie de son impôt dans son pays d’origine, donc aux États-Unis. Mais notre taux d’imposition globale à travers le monde a été de 21%, donc ce n’est pas une question de «combien» nous payons, mais bien de «où» nous payons. Et ainsi que nous l'avons toujours dit, nous sommes favorables à une réforme portée dans le cadre de l'OCDE [qui tend vers une harmonisation internationale].

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