Décryptage
Alors que le président de la République s'apprête à prendre la parole, ce soir à 20h, devant des dizaines de millions de Français, pour exposer son plan pour gérer la suite de la crise sanitaire, retour sur des semaines de com présidentielle, marquées par des valses-hésitations. Aujourd'hui sa communication reste impuissante à juguler la contestation montante car elle se refuse à dire toute la vérité de son impréparation.

Emmanuel Macron l’a reconnu en creux le 30 mars à l’usine Kolmi-Hopen, à Saint-Barthélemy d'Anjou : il ne lui est pas possible d’être transparent en cette période de pandémie. « Tous celles et ceux qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre sont irresponsables. Le temps viendra de la responsabilité. Ce temps viendra, il est légitime et démocratique, et à ce moment-là, la transparence complète devra être faite ». En d’autres termes, même si les plaintes affluent sur l’impréparation du gouvernement à cette crise majeure, l’heure de la transparence n’a pas encore sonné. Au nom de l’Union sacrée : « Quand on mène une bataille, on doit être unis pour la gagner ».



Pourtant, le président semble avoir compris qu’il ne peut plus se contenter de la métaphore guerrière et qu’il doit apporter des réponses précises sur les équipements sanitaires (masques, respirateurs...). C’est le sens de son allocution du 30 mars. Mais sa communication de crise reste marquée par une incapacité à nommer l’état réel du pays. « Il est le seul qui n’a pas prononcé le mot confinement, rappelle Jean-Christophe Alquier, président de l’agence du même nom, il y a eu jusqu’ici une communication de diversion où les faits sont passés au second rang. On est comme dans un jeu de bonneteau : je montre, je cache, je montre, je cache…Mais il y a des sujets factuels, têtus, sur les masques et les tests, qui se rappellent à lui ». Après l’absence du mot « confinement », la langue « PR » se distingue encore par son incapacité à parler de pénuries. Elle préfère des expressions plus douces comme des « stocks trop faibles » ou « tension inédite ».



« En communication de crise, rappelle Gaspard Gantzer, ancien conseiller de François Hollande lors des attentats de 2015, il ne faut pas avoir peur de reconnaître des failles. Manuel Valls disait :  s’il y a attentat, c’est qu’il y a faille. L’exécutif aurait pu dire qu’il n’était pas prêt plutôt que, comme Edouard Philippe, "je ne laisserais personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision" »… L’effet s’est vite révélé contre-productif, pour ne pas dire désastreux, même si le Premier ministre s’est montré plutôt pédagogue et conscient des enjeux lors de sa conférence avec Olivier Véran, le samedi 28 mars.



La carence des masques en boomerang

 

Le ministre de la Santé et plus encore la porte-parole du gouvernement doivent aujourd’hui affronter une défiance liée à leurs déclarations à propos des masques. Un sondage Elabe, publié le 1er avril, montre que seuls 42% des Français font confiance à l’exécutif pour « lutter efficacement contre l’épidémie », soit une chute de 18 points en moins de deux semaines. Le journal de 20 heures de France 2, le 1er avril, ne s’est pas privé de rappeler qu’Olivier Véran estimait il y a encore quelques jours que « le port du masque en population générale n’est ni nécessaire ni utile ». Quant à Sibeth Ndiaye, elle a pouffé quand Léa Salamé, sur France Inter, lui a demandé si ses enfants portaient des masques. Sur cette question de la protection des voies respiratoires, qui semble faire l’unanimité en Chine ou en Corée du Sud, il apparaît clairement qu’elle est non seulement utile pour soi mais nécessaire pour limiter les transmissions du virus dans un environnement social qui laisse accessibles les grandes surfaces et les transports en commun.



On le sait aujourd’hui, cette communication est entièrement déterminée par l’état réel des stocks. Au départ, les autorités sanitaires pensaient pouvoir gérer la pénurie en limitant ces stocks, extrêmement déficients sur les masques les plus protecteurs (FFP2) en les réservant au personnel médical. Pourtant, une semaine avant le confinement, le président de la chambre syndicale des pharmaciens de Paris, Michel Leroy, alertait déjà les pouvoirs publics. Non seulement les 3000 officines d’Ile de France ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de l’intégralité des soignants mais les livraisons ne sont pas assurées pour garantir les approvisionnements nécessaires. « On aurait dû recevoir 300 masques chirurgicaux et 450 FFP2 par pharmacie, déclarait Michel Leroy à Stratégies le jeudi 19 mars, en réalité seul un carton sur deux est arrivé avec des masques chirurgicaux, il n’y pas d’exemple de pharmacie qui a reçu des FFP2 ». Selon lui, ce sont près de 120 000 masques qui manquent ainsi à l’appel. Et pas uniquement pour des raisons de pénurie : de très nombreux masques ont été volés. La société Géodis, en charge de la livraison, n’a pas répondu aux demandes de clarification de Stratégies.



Aujourd’hui, Emmanuel Macron le reconnaît : il faudrait 40 millions de masques par semaine alors que la France n’est en mesure d’en fournir pour l’heure que dix fois moins. D’où sa décision d’en proposer « 1 million par jour » d’ici trois à quatre semaines et d’arriver à l’autosuffisance comme à l’indépendance en matière de production… d’ici la fin de l’année. Car les déclarations sur l’importation de masques en masse – « 1 milliard » commandés – ne sauraient dissimuler une vérité que n’ignorent bien sûr pas les pouvoirs publics : la demande de masques est telle à l’échelle mondiale qu’il devient de plus en plus difficile de s’approvisionner, notamment en Chine. Les États-Unis, par exemple, sont prêts à acheter des stocks en partance sur le tarmac d’un aéroport pour trois ou quatre fois leur prix d’achat, comme l’a révélé Le Canard enchaîné. D’où cet aveu de relative impuissance du président : « Je ne crois qu’aux importations qui sont arrivées sur le sol français ».

 

L’exacerbation de la fracture sociale

 

Pour Thierry Herrant, planner stratégique chez Angie qui enseigne la communication publique à Sciences Po, l’affaire des masques vient exacerber le climat de défiance de la France du bas envers la France du haut. Dans un contexte où les cols blancs pratiquent sans trop de risques le télétravail et où les plus riches fuient les grandes agglomérations pour se réfugier en famille dans leurs résidences secondaires, s’installe le sentiment d’une « France planquée contre celle qui est au front », comme il dit.

Cette idée est d’ailleurs favorisée par la métaphore guerrière. Et la France qui se bat, ce ne sont pas seulement les personnels de santé qui cherchent par tous les moyens à se procurer masques, gels hydro-alcooliques ou curare. Ce sont aussi tous les métiers encore exposés au risque : les caissiers, les vigiles, les agents d’entretien, les éboueurs, les guichetiers, les travailleurs du secteur médico-social, les ouvriers des industries encore en activité, les policiers et gendarmes, les enseignants aux enfants de soignants, les employés des pompes funèbres…



 « Il y a eu toute une première partie avec un entêtement très macronien qui se révèle dans une communication de sachants contre l’homme de la rue, estime Jean-Christophe Alquier, cela se traduit par un vrai hiatus qui a conduit l’exécutif à un exercice de pédagogie et de transparence dans une deuxième partie. Une transparence où il va aussi loin qu’il est possible sans se mettre en risque sur ce qui n’a pas été dit : l’interruption de la commande de masques, le dénuement de l’appareil sanitaire… Nous apparaissons au même niveau que l’Italie et l’Espagne ».

 

« Mensonge d’État »

 

Ce qui n’est pas dit par l’exécutif, les Français en ont peu à peu des éléments à travers les médias. Le Monde a par exemple démontré dans son édition du 2 avril comment la doctrine du stockage de masques qui avait conduit Roselyne Bachelot, ministre de la Santé sous Nicolas Sarkozy, à faire des stocks pour 1,7 milliard de masques, en raison de la grippe H1N1, s’est fracassée sur la nouvelle doctrine sanitaire de 2013 : il n’est plus alors question de stocker des masses mais de laisser aux entreprises le soin de s’approvisionner sur les marchés mondiaux. Or, elles ont « mollement » renouvelé leurs stocks, comme le reconnaît Béatrice Mandine, directrice de la communication d’Orange.

 

D'autant que jusqu'en 2019 encore, on détruisait des centaines de millions de masques ayant dépassé leur date de péremption, selon une source syndicale. Au point que quand l’État sollicite ces masques en urgence, ils sont insuffisants. Entre 2013 et 2015, Jérôme Salomon, l’actuel directeur général de la Santé, est conseiller chargé de la sécurité sanitaire auprès de la ministre de la Santé, Marisol Touraine. Les Macron Leaks montrent qu’en 2016 il avait informé le candidat Emmanuel Macron quelques mois avant l’élection : « La France n’est pas prête. Notre pays doit adapter ses organisations aux spécificités des crises majeures à venir et des nouveaux défis anticipés », écrit-il dans une note confidentielle.



C’est ensuite toute la gestion de la crise depuis fin janvier qui pose question. L’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a expliqué qu’elle avait eu très tôt la certitude que nous étions face à un « tsunami » et qu’elle avait accepté de remplacer Benjamin Griveaux en étant sûre que les élections municipales ne se teindraient pas. Mais alors pourquoi l’état d’alerte n’a pas été sonné bien plus tôt sur l’approvisionnement en masques et matériel sanitaire ? « Le premier tour va peser énormément dans le bilan, ajoute Jean-Christophe Alquier. On a atteint l’acmé de l’injonction paradoxale : on demande de la distanciation sociale mais la vie continue, le président va au théâtre. L’ordre et le contrordre, il n’y a pas pire pour désorganiser une armée et démoraliser la troupe ! ».



« Le sujet des masques va être perçu comme l’erreur majeure d’Emmanuel Macron dans sa com de crise », écrit Denis Pingaud, président de Balises et enseignant à Sciences Po en communication politique, en relayant le 2 avril sur Twitter une enquête de Mediapart intitulée « Masques : les preuves d’un mensonge d’État » sur « la gestion chaotique au sommet de l’Etat, entre janvier et aujourd’hui ». Le média en ligne y dénonce des « pénuries cachées, des consignes sanitaires fantaisistes, des propositions d’importations négligées, des stocks toujours insuffisants » ou encore des « entreprises privilégiées ».

En fin de semaine dernière, selon nos informations, la pénurie est telle que l’État est obligé de réquisitionner d’urgence 1 million de masques auprès du Commissariat à l’énergie atomique.

 

Une économie de guerre

 

Pour faire face à ces critiques de plus en plus abondantes, le gouvernement a pris le parti d’occuper au maximum l’agenda médiatique, selon la vieille théorie chère à Alastair Campbell, le conseiller en communication de Tony Blair pendant la guerre de l’Otan en Serbie en 1999. D’où des passages de plus en plus fréquents d’Emmanuel Macron comme d’Edouard Philippe à la télévision. A l’occasion, l’exécutif fait passer l’idée que les commentateurs doivent rester « humbles » car les responsables politiques  « sont tenus de prendre des décisions sur le fondement d'informations parfois incomplètes et contradictoires », comme dit le locataire de Matignon.



En termes de communication, un nouveau chantier s’ouvre. « Il leur faut montrer qu’ils sont dans le faire et non plus dans le verbe en étant le plus grave et le plus rigoureux possible sur les problématiques de santé, ajoute Thierry Herrant. Le discours martial a trouvé ses limites. Il s’agit maintenant de mettre en scène la mobilisation des entreprises et la coordination des pouvoirs publics. Il faut montrer des usines qui tournent à fond pour fabriquer des masques, faire des réquisitions symboliques… ». Comme le fait remarquer Gaspard Gantzer, les Chinois ont montré très vite l’exemple d’une « communication par la preuve » en apportant les images d’un hôpital construit en dix jours.



D’où la prise de parole depuis la principale usine du genre, à Saint-Barthélemy d’Anjou, après une allocution masquée, le 25 mars, dans un hôpital militaire de campagne à Mulhouse. Il s’agit de passer de 3,3 millions de masques produits chaque semaine à 10 millions d’ici fin avril. Ce à quoi s’ajoute «85 prototypes de masques » en développement pour les personnels non soignants. De même, il s’agit de passer de 40000 à 500000 litres par jour de gel hydroalcoolique. Quant aux respirateurs, qui font aussi cruellement défaut en Ile de France, un consortium emmené par Air Liquide vise à en produire « 10.000 d’ici au 15 mai ».

 

Le jour d'après



Reste à voir si ce calendrier sera tenu. Des vies en dépendent. Et l’incantation ne suffit pas à combler des déficiences logistiques. Pour Thierry Herrant, les principaux défis qui s’ouvrent à Macron portent aussi sur le « jour d’après ». « Il va falloir gérer la sortie du confinement dont l’acceptation est pour le moment très élevée, explique cet ancien communicant de la Sécurité routière qui a travaillé sur la mise en place des radars. Il va être compliqué ensuite de maintenir chez eux des gens qui se disent qu’il n’y a plus de problème. Tout cela est très lié à la généralisation des tests ». D’autant que les taux de létalité descendront nécessairement, comme en Allemagne, avec la massification des tests.



La relance économique sera aussi un sujet hautement sensible. « Il va y avoir une posture de mobilisation générale qui consiste à dire qu'il faut se retrousser les manches et travailler plus pour que tout redevienne comme avant. Là, ils vont se prendre la défiance en pleine poire de la part de tous ceux qui étaient au front, ajoute Thierry Herrant. On voit bien qu’il y a un besoin d’Etat protecteur sur la santé, l’éducation, etc ».



Dans le jour d’après, Jean-Christophe Alquier craint aussi qu’une avalanche de plaintes contraigne l’exécutif à se retrouver demain devant une cour pénale. Pour lui, « la communication du président de la République est délétère pour la vie politique et peut-être pour la démocratie ». Mais s’il n’y avait que la « com »… Comme le disait un conseiller de Bill Clinton, cité par Thierry Herrant, « Le Titanic n’avait pas un problème de com, il avait un problème d’iceberg ».

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