Les fractures sociales, générationnelles, territoriales et politiques sont béantes, et visibles à travers les résultats de l'élection présidentielle. Qui a voté quoi ? Quels ont été les « déterminants » du vote » ?

Progressivement, les cartes s’éclairent et révèlent la géographie du vote. L’analyse détaillée des résultats commence à livrer de précieux indices. Les études d’opinion réalisées tout au long de la campagne et le jour du vote viennent conforter les intuitions. Comme une photo que l’on révèle, comme un puzzle que l’on assemble morceau après morceau, l’analyse d’un scrutin est toujours fascinante. Qui a voté quoi ? Que s’est il passé  dans les régions, dans les communes, dans les types d’agglomération? Quels sont les mouvements les plus spectaculaires par rapport à il y a cinq ans ? Quels ont été les « déterminants » du vote » ? Comment le premier tour explique t-il le second ? Pris dans cette immersion, le risque serait de passer à côté de l’essentiel : jamais sans doute une séquence électorale (et elle n’est pas terminée) n’aura révélé une France aussi divisée, jamais les clivages ne l’auront aussi nettement emporté sur les points de convergence. 

Dressons ici rapidement les lignes de fractures qui viennent s’additionner les unes aux autres et révèlent une « France en morceaux (1) ». Le vote du premier tour fait apparaitre trois pôles politiques, une véritable tripartition entre les trois candidats arrivés en tête mais aussi entre trois blocs politiques de taille assez proche (Gauche, Droite radicale, Centre) autour de 30%. Le vote du second tour met face à face deux France, celle qui a choisi de réélire le président et celle qui a voté Marine Le Pen, ou plutôt trois si on ajoute celle qui s’est abstenue ou a voté blanc. La lecture générationnelle est aussi très contrastée : au premier tour, les moins de 35 ans privilégient Jean-Luc Mélenchon, les 35-60 ans Le Pen, et les seniors Macron. Mais au second tour les plus jeunes et plus âgés votent Macron alors que les classes d’âge actives ne départagent pas nettement les deux finalistes. La géographie n’est pas en reste, notamment au second tour, entre une Marine Le Pen forte en zone rurale et dans les petites villes, et un Emmanuel Macron qui doit sa victoire au vote des grandes villes et de l’agglomération parisienne, là où paradoxalement Jean-Luc Mélenchon est souvent arrivé en tête au premier tour. Et encore, quand on creuse on se rend compte que le rural lui aussi n’est pas homogène. Les territoires qui se dépeuplent et voient s’éloigner l’accès aux services publics comme la Meuse, les Ardennes, la Nièvre, le Lot-et-Garonne, ont un comportement électoral très différent de territoires ruraux plus dynamiques en matière d’emploi comme la Mayenne, le Gers, ou la Vendée. 

Où est passée l'unité? Le niveau de diplôme ajoute à la question du revenu une nouvelle couche de divisions. L’analyse par CSP confirme l’opposition entre le vote des cadres et des professions intermédiaires, face à celui des milieux populaires. Et enfin, la fracture sans doute la plus déterminante apparait liée aux fins de mois : 59% de ceux qui bouclent leur fin de mois difficilement ont voté MLP, 66% de ceux qui bouclent leur fin de mois sereinement ont voté Macron. 

Les fractures sociales, générationnelles, territoriales, politiques sont béantes. Elles dessinent selon les critères deux France, souvent trois, parfois quatre. Les Français ne s’y étaient pas trompés. À l’automne 2021, ils étaient deux tiers à considérer que « ce qui nous divise est plus fort que ce qui nous rassemble ». Au-delà des critiques que l’on peut adresser à cette campagne électorale particulière, une absence est particulièrement criante. L’ode au rassemblement n’a fait que de rares apparitions de meetings en émissions, alors qu’elle était une qualité majeure attendue du président dans les campagnes passées et qu’elle constituait une part de sa présidentialité. Comme si les candidats eux-mêmes avaient renoncé. Comme si cette campagne les avait eux aussi convaincu que dans un pays fracturé, ou les aspirations individuelles sont désormais plus fortes que les préoccupations collectives, l’unité était désormais inaccessible. Comme si cette campagne avait acté que les France étaient devenues irréconciliables. 

(1) La France en Morceaux – Baromètre des territoires Elabe/Institut Montaigne 2019. 

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