Chronique

De 1964 et du «mano à mano» avec Anquetil dans le Puy-de-Dôme, je n’ai comme souvenir sepia que cette image culte, ou le maillot jaune du Normand et le maillot Mercier du Limougeot se frôlent dans la lutte et se disputent l’admiration. Mais de toutes les années suivantes, celles qui jusqu’en 1976 lui ont fait enchaîner les podiums sans jamais lui permettre de se hisser sur la première marche, j’ai gardé des souvenirs d’enfant. Quand, collée à l’oreille, la radio en ondes courtes (tellement loin pourtant du son pur de la FM) captivait, mythifiait chaque hectomètre de chaque ascension. Quand les petites figurines des coureurs cyclistes, loin des jeux vidéo 3D, donnaient l’impression que sur son tapis, avec deux dés, on refaisait la course. Quand sur un vélo de l’époque avec ses copains d’avant, on imaginait que chaque petite bosse de son quartier était aussi difficile que le Soulor ou le Tourmalet. Quand chaque matin de juillet, on se disait comme la moitié de la France poulidorienne : aujourd’hui ce sera son jour, cette fois ce sera son tour. Ce jour n’est jamais venu. La reconnaissance suprême ne lui a jamais été accordée. À chaque fois la malchance, à chaque fois un rival talentueux, l’en ont privé. Et pourtant, la deuxième place a éternellement conforté sa légende. Et pourtant la popularité du second était aussi forte, voire supérieure à celle du premier. 

C’est sans doute en souvenir de Poulidor que j’ai toujours gardé une affection particulière pour les seconds, qu’ils soient heureux ou malchanceux. Dans cette deuxième catégorie, il y a ce candidat qui d’un cheveu perd l’élection législative pour laquelle il s’était préparé depuis dix ans parce que la vague nationale ce dimanche-là ne lui est pas porteuse ; ce directeur général d’entreprise qui voit lui échapper le poste de numéro un promis depuis des années parce que l’actionnaire a subitement un autre candidat ; cet acteur sympathique et méconnu abonné au second rôle ; ce numéro deux d’une organisation qui voit s’envoler le poste de numéro un parce que le sale boulot effectué lui a valu l’impopularité ; ce sportif qui se blesse à trois mois de la compétition rêvée et aborde le match de sa vie sans être en pleine possession de ses moyens. 

Seconds heureux

Mais il y a aussi dans la première catégorie, les seconds heureux, ceux qui ont choisi le rôle de numéro deux. Soit parce qu’ils préfèrent l’ombre à la lumière. Soit parce que cela correspond à leur tempérament, à leur envie. Soit parce que leur binôme avec le numéro un fonctionne de manière harmonieuse et qu’ils y jouent un rôle essentiel. Eux ne se lèvent pas le matin en rêvant d’être Anquetil, Merckx ou Amstrong. Pas frustrés, pas aigris, ils assument pleinement leur statut et connaissent leur valeur.

Second heureux, second malchanceux, Poulidor avait, avec les années, réussi à concilier les deux visages d’un même parcours. Des années d’échecs et de frustrations, il avait construit une légende qui a traversé les années et les générations. Il réussissait à démontrer qu’être second n’était pas synonyme d’échec, que l’on pouvait avoir été deuxième et pourtant voir ses qualités reconnues comme celles d’un leader. Que l’on pouvait faire rêver, servir d’exemple, même lorsqu’on n’accédait pas à la plus haute marche du podium. Au-delà du sport, la leçon du champion sans maillot jaune retrouve aujourd’hui du sens, au fur et à mesure que le culte du chef suprême recule heureusement dans la société : le Graal n’est pas seulement la conquête du leadership, le sommet ce n’est pas seulement d’être premier. Il y a dans l’abnégation des seconds, la reconnaissance de valeurs comme l’effort, la modestie, le dévouement, l’âpreté au combat qui sont indispensables au fonctionnement de toute organisation et qui forcent le respect. C’est le moment de les réhabiliter, de reconnaître plus fortement la valeur de ceux qui ne seront jamais premiers et seront fièrement seconds. C’est le moment de faire l’éloge des Poulidor.

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