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Télévision

Les médias font les frais de Succession

07/01/2020 - par Delphine Le Goff

C'est l'une des meilleures séries du moment. Succession, produite par HBO, raconte la lutte sans merci d'une fratrie pour diriger l'empire familial. Un conglomérat de la télévision et de la presse dont les péripéties dépeignent cruellement la crise des médias...

C’est un plaisir coupable, mâtiné de masochisme. Un Citizen Kane sous amphétamines, un Dallas où le pétrole ne coule pas à flot, mais où la bile et le fiel se déversent par hectolitres. Qu’aurait pensé Shakespeare de Succession ? Partout, la série de HBO est présentée comme le Roi Lear du troisième millénaire. Logan Roy, lion vieillissant, y régit Waystar Royco, empire d’écrans et de papier. Frappé d’un AVC, il voit ses quatre enfants se déchirer pour prendre sa place. « Qu’il est plus aigu que la dent d’un serpent d’avoir un enfant ingrat », écrivait Shakespeare.

En deux saisons, la série, vite qualifiée de Game of Thrones des médias, a rapidement acquis le statut de chouchoute de la presse, à défaut d’égaler les Himalayas d’audience du show d’héroic fantasy. « Je la trouve presque plus violente que GoT, tant les personnages y sont tous détestables, avec des rapports uniquement motivés par la stratégie, et des scènes d’humiliation parfois insoutenables », estime Lennie Stern, head of entertainment de BETC. Norine Raja, journaliste culture chez Vanity Fair, a immédiatement été « fascinée par le show, qui donne à voir les 1 % les plus privilégiés du monde ». Ici comme partout, le diable est dans le détail. « Des coachs ont été embauchés afin que la représentation de la richesse soit “organique”», souligne la journaliste. Des consultants comme William D. Cohan, journaliste d’investigation qui a couvert les fusions-acquisitions chez Lazard Frères, JPMorgan Chase et Merrill Lynch, ou Lucy Prebble, auteur de la pièce Enron, sur la chute du géant de l’énergie, ont fait bénéficier le show de leurs lumières.

Aux manettes de ces jeux de massacre chez les ultra-blindés, le britannique Jesse Armstrong, déjà scénariste, au côté d’Armando Iannucci, de The Thick of It et In the Loop , irrésistibles satires du monde politique, ses « spin doctors » à la masse, ses communicants foireux. Dans les tiroirs d’Armstrong, par ailleurs journaliste, un scénario jamais produit, titré «Murdoch», et inspiré par vous-savez-qui. La substantifique moelle de Succession en provient, même si Armstrong insiste : dans Logan Roy et sa famille dysfonctionnelle, il y a aussi du Sumner Redstone (président du conseil d’administration et actionnaire majoritaire des sociétés conglomérales Viacom et CBS Corporation), du John Malone (CEO et actionnaire majoritaire de Liberty Media, Liberty Global & Discovery Holding Company), mais aussi de la Reine Elizabeth ou encore, forcément, du William Randolph Hearst – le magnat de la presse qui inspira le Citizen Kane de Welles.

On ne résiste pas à un roman à clé. Surtout lorsqu’on est journaliste. Et dans Succession, le petit jeu de devinettes est particulièrement savoureux. La famille Pierce, infiniment plus classe que celle des Roy et propriétaire de journaux prestigieux, serait-elle une copie des très chics Sulzberger, patrons du New York Times depuis 1896 ? Et à quoi fait donc référence Vaulter, pure player branché que veut racheter Kendall, le mal-aimé de la fratrie, au début de la première saison ? À Vice Media, dans lequel James Murdoch a pris une participation minoritaire en octobre 2019 ? À Gawker, qui fut aussi sauvagement démantelé par ses actionnaires que le Vaulter de Succession ? Ou à Buzzfeed, pour ses titres putaclics ? Quoi qu’il en soit, la peinture est saisissante. « Avec ses hipsters à bonnet, Vaulter peut représenter n’importe quel pure player dont le business model repose sur Facebook », estime Norine Raja.

Et ce n’est rien de dire qu’on se moque beaucoup des journalistes, masse laborieuse invisible ou presque, dans Succession. Lorsque Roman, l’un des fils Roy, visite la Logan Roy School of Journalism, sise en Écosse dans le berceau du patriarche, il s’en paye une bonne tranche avec une collaboratrice : « On a vraiment besoin d’une école pour apprendre à être stagiaire chez un agrégateur de pièges à clics ? ». Ha ha. Rire jaune. « On sent du mépris pour les journalistes, figure habituellement idéalisée dans des films comme Les Hommes du Président ou encore Spotlight, remarque Norine Raja. Lorsque Logan Roy se met en tête de racheter les journaux du groupe Pierce, il évoque son amour des médias, pas son amour du journalisme… »

« On voit comment ces hommes de pouvoir se servent de ces rédactions auxquelles ils ne comprennent rien et ce qu’ils en font. C’est assez déprimant. »

L’argent tout-puissant. Pour autant, selon Anaïs Bordages, journaliste, co-fondatrice (aux côtés de Marie Telling) de la newsletter PeakTV et fanatique de Succession autoproclamée, « sans entrer dans le détail de la production de contenu journalistique, c’est sans doute la série qui parle le mieux de l’industrie des médias. Des fictions comme The Newsroom ou The Morning Show n’y arrivent en réalité pas vraiment, et donnent surtout l’impression de n’avoir aucune idée de ce qui se passe réellement dans les rédactions. Ce n’est pas cela qui est important : ce qui est important, c’est qui a l’argent. Et ce que l’on voit dans Succession, c’est comment ces hommes de pouvoir se servent de ces rédactions auxquelles ils ne comprennent rien et ce qu’ils en font. C’est assez déprimant. »

« Autant dans la série The Loudest Voice , qui raconte l’histoire de Fox News, le héros avait des convictions politiques (de droite), autant ici, il est sous-entendu que Logan Roy n’en a pas vraiment, souligne Pierre Langlais, journaliste à Télérama. On y parle d’argent plus que de médias, ou plutôt de la manière dont les Roy peuvent instrumentaliser les médias pour consolider leur empire… » Au fond, selon Pierre Langlais, « la série aurait pu se dérouler il y a deux siècles. La toile de fond médiatique sert à symboliser un monde en crise, fragilisé, dont les animaux blessés vont devenir de plus en plus dangereux. »

Seuls absents dans cette ravageuse peinture des médias, les Gafam. On pourrait bien en entendre parler dans la future saison 3, qui verra l’un des fils Roy, un tocard content de lui, se lancer dans la course à l’élection présidentielle. On pense à Trump, ou plus proches de nous, à d’autres chefs d’État européens ivres d’eux-mêmes. « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles », soupirait le Roi Lear.

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