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Cause animale

« L214 met des choses très concrètes sur la table »

10/03/2020 - par Hugo Clément, journaliste à France Télévisions

Avec ses vidéos chocs d'abattoirs ou d'élevages intensifs, l'association de défense des animaux L214 a réussi à construire une redoutable machine de guerre par l’image, qui fait plier l’industrie agroalimentaire. Rencontre avec son couple fondateur, Brigitte Gothière et Sébastien Arsac.

Qui n’a jamais vu l’une de leurs vidéos, tournées dans un abattoir ou une exploitation industrielle ? D’un petit groupe militant qui concentrait ses attaques sur le foie gras, L214 est aujourd’hui devenue l’une des associations les plus puissantes de France. Son objectif affiché : défendre l’antispécisme et, à terme, mettre fin à l’élevage. Sa méthode : avancer pas à pas, en se fixant des objectifs atteignables et réalistes. Connue de tous les citoyens, omniprésente dans les médias, l’organisation compte désormais 70 salariés à temps plein, et multiplie les enquêtes et les campagnes.

 

L214 a vu le jour en 2008. Pourquoi avoir choisi une méthode d’action basée sur l’enquête et la pression par l’image ?

Brigitte Gothière. On avait commencé par faire des manifestations, des tractages, des actions un peu classiques. Mais on s’est rendu compte qu’on touchait plus les médias en amenant du biscuit aux journalistes, en révélant au grand jour les conditions d’élevage et d’abattage des animaux.

Sébastien Arsac. On a aussi très vite compris qu’on pouvait s’adresser directement aux entreprises agroalimentaires. Soit pour faire reculer le pire, soit pour proposer d’aller davantage vers la végétalisation. Nous avons donc commencé les campagnes en ce sens.

 

Quelle a été la première entreprise ciblée ?

BG. Novotel. Les œufs du petit déjeuner étaient des œufs de poules élevées en cages. Avec un petit déjeuner à 15 euros, on s’est dit qu’ils pouvaient facilement proposer autre chose. En fait, Novotel, c’était le plan B. À la base, on avait envoyé un courrier à l’ensemble des supermarchés en leur demandant de ne plus vendre d’œufs de poules élevées en cage. Évidemment, on n’a eu aucune réponse, puisque personne ne nous connaissait à l’époque. Donc on s’est dit qu’il fallait commencer par un plus petit morceau. D’où le choix de Novotel. On a lancé une tournée dans toute la France pour faire signer des cartes pétition qu’on a remis aux directeurs des hôtels du groupe dans une quinzaine de ville.

SA. On a eu ces signatures assez facilement, en un an environ, avec seulement quelques centaines de signatures par ville. On invitait la presse locale à nos happenings devant les hôtels, on faisait des communiqués dans les journaux de chaque région… C’est cette pression qui a fonctionné. On a aussi rencontré les directeurs d'hôtels un par un, en étant bienveillants. On y allait avec une vidéo sur ordinateur pour leur montrer les conditions d’élevage des poules pondeuses, on leur expliquait que c’était le moment de s’engager, on avait tous les arguments. Ils nous ont bien reçus parce qu’on n’y allait pas méchamment. Il y avait toujours une personne déguisée en poule qui nous accompagnait ! L’idée, c’était d’être tout sauf agressif… et ça a fonctionné. Depuis 2009, Novotel n’achète et ne propose plus d’œufs issus de l’élevage en cage.

 

C’est la théorie du tube de dentifrice d’Henry Spira, un militant américain de la cause animale. Il disait que pour résoudre un problème, il faut enlever les obstacles et faire pression. Vous êtes-vous inspirés de cette méthode d’action ?

BG. Oui. Après Novotel, on est passé à Monoprix, toujours sur la question des poules pondeuses élevées en cage. Là, ça a duré un an et demi. On a aussi fait des manifs devant les magasins, devant le siège de l'entreprise à Paris, on envoyait des cartes, des pétitions, on venait déguisés en poules amochées, avec des béquilles... On avait choisi Monoprix car ils avaient une clientèle plutôt aisée et qu’ils s’affichaient comme en avance sur les questions environnementales. Ils se sont désignés eux-mêmes… Finalement, en 2013, Monoprix s'est engagé sur le sujet sur sa marque distributeur et, en 2016, sur toutes les marques distribuées par l'enseigne.

 

Votre tactique, c’est le name and shame, avec pression de l’opinion. Comment placer le curseur pour mettre la pression sans trop braquer ?

SA. C’est dans le choix de la campagne que cela se joue. Il faut trouver une revendication qui soit à la fois une marche pour eux, mais qui ne soit pas une trop grande marche. On ne va pas demander aux supermarchés d’arrêter de vendre des œufs ou de la viande, ce n’est pas réaliste. Si tu demandes un effort économique trop important, tu n’obtiendras rien.

 

Vous êtes plus radicaux que ce que vous demandez… N’est-ce pas facteur de frustration ?

SA. On a compris que pour arriver à la fin de l’exploitation des animaux et à leur pleine reconnaissance, ça n’allait pas se faire en dix minutes. Il faut commencer par faire reculer le pire. C’est dans cette optique-là qu’on construit nos campagnes. Il faut aussi considérer que même des petites avancées concernent un très grand nombre d’animaux. Par exemple, le fait d’avoir un accès à l’extérieur, ce n’est certes pas la fin de l’exploitation, mais si on compare à l’élevage en cage, cela représente une avancée non négligeable pour chaque individu.

SA. C’est aussi l'occasion de parler de la question animale. Plus on en parle, plus elle devient importante, c’est un cercle vertueux. On ne veut pas prêcher dans le désert, il faut mettre des choses très concrètes sur la table. Cela ne nous empêche pas de rester sur notre position claire d’antispécisme. Il n’y a aucun agenda caché : pour nous, les animaux ne doivent pas être exploités. C’était le pari de garder ce discours-là et de mener en même temps des campagnes sectorielles. Au début, on était moqué, on ne nous prenait pas au sérieux. Cela a bien changé.

 

Vous sentez que le rapport de force a évolué ces dernières années ?

BG. On s’est fait un nom. Il y a eu un changement de ton à notre égard. Avant, on n’avait pas de continuité dans ce qu’on faisait. On a réalisé qu’il fallait consacrer du temps aux campagnes. Désormais, les marques savent que quand on lance un truc, on va le tenir.

SA. Les réseaux sociaux ont tout changé. Au début, on devait tout envoyer par la Poste, lettre par lettre. Aujourd’hui, on a des outils très efficaces qui nous permettent de mobiliser énormément de gens avec très peu de moyens. Parfois, quand on envoie un email aux supermarchés, le destinataire se trompe et nous laisse dans la boucle. On voit passer des messages comme « ne répondez pas à L214, on est en train de voir ce qu’on va leur dire ». On voit que c’est la panique. Il y a un outil qui nous permet de savoir combien de fois le mail a été transféré. Parfois, c’est 130 fois…

 

Votre dernière campagne visait Intermarché sur la question des poulets issus de l’élevage intensif. Mais vous n’avez même pas eu le temps de la lancer…

SA. Ils ont vu la campagne arriver et ont préféré ne pas faire durer le plaisir. C’est un rapport de force. Pour eux, la question est : « Cela vaut-il le coup de ne pas céder à leur demande, qui n’est pas extraordinaire ? ». S’ils cèdent rapidement, pas de campagne, pas de communication négative, pas d’argent perdu dans des publicités inaudibles... Pour Intermarché, on a surfé sur leur campagne des « légumes moches », où ils mettaient en avant leur engagement environnemental. On a repris leurs codes pour créer notre campagne sur leurs « poulets moches ». On leur a envoyé la vidéo avant publication, ils ont vu que c’était pro, qu’il y avait des ressources et une grosse organisation derrière. Ils ont préféré ne pas monter au front et ont craqué en moins de 48 heures, en s’engageant à relever le standard de l’élevage des poulets.

 

Pourquoi Intermarché et pas les autres ?

BG. Ils ne répondaient pas aux emails ! On vise en priorité ceux qui ne nous répondent pas.

SA : S’il ne se passe rien dans le mois qui suit notre mail, on passe à une deuxième phase. Au début, on n’avait pas confiance en notre capacité à avoir un impact. Cumuler des victoires nous permet désormais d’aller plus vite.

BG. On arrive même à faire plier d’énormes acteurs de l’industrie, comme le groupe Avril, leader de l’œuf en France. Au début, ils nous ignoraient. On leur a montré des images faites dans un élevage sous contrat avec eux. Ils avaient répondu par communiqué qu’ils ne changeraient pas. Une semaine après, on a sorti les images des vaches à hublot, issues d’un laboratoire qui leur appartient. Deux jours plus tard, ils s’engageaient à sortir de l’élevage en cage d’ici 2025.

SA : Ils ont dû se dire : « Ils vont nous faire chier sur tout, autant lâcher pour être tranquille. » Et puis, ils ont bien vu aussi l’engagement des distributeurs… A terme, le débouché est mort pour l’élevage en cage.

 

Qui sont les prochaines cibles ?

SA. En ce moment, on est sur Domino’s Pizza. On met des camions publicitaires devant leurs restaurants avec une image de poulets mal en point posés sur une pizza, et un slogan qui dit : « Le problème sur les pizzas, ce n’est pas l’ananas ». Quand ils entrent pour commander, les clients ne peuvent pas le rater.

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