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Fiction

Le café de la providence

10/03/2020 - par Éric Fottorino

Éric Fottorino a imaginé pour Stratégies cette nouvelle inédite.

C’est une annonce dans L’Éclair du littoral qui a attiré mon attention. Elle disait qu’à Bourg l’éclade, on cherchait un candidat pour reprendre le café du village fermé depuis plus de trois ans. Comme d’ailleurs tous les commerces du village. Je connais bien, j’y suis né il y a bientôt 50 piges. Je n’y vais plus beaucoup depuis la mort de mes parents, qui étaient restés là malgré tout. Ils ne voulaient pas déserter, comme disait mon vieil ostréiculteur de père. Les commerces ont disparu les uns après les autres, d’abord le poissonnier, un comble, si près de l’océan. Les gens allaient se servir au centre commercial, à dix bornes de là, soi-disant que c’était meilleur et moins cher. Puis il y a eu le boucher qui a jeté l’éponge, pas assez de passage, et le Dominique, roi de la côtelette, se faisait vieux, alors rideau. L’épicerie, qu’on appelait l’économat, a été le dernier à fermer avec le boulanger. 

C’est vrai que les communes voisines ont investi dans de grands centres commerciaux qui attirent le chaland, avec fleuriste, manucure et tout le tintouin. À Bourg l’éclade, même le bureau de poste n’ouvre plus que deux fois la semaine, et encore, il faut bien calculer son coup pour tomber dans le bon horaire, entre 9 h et 11 h du matin. Résultat, les commerçants ne viennent plus qu’en camionnette, un coup de klaxon sur la place aux devantures closes, et on en profite pour discuter un peu, appuyés sur les portières des voitures. Vous parlez d’une vie sociale. Même le distributeur de billets a été supprimé. Quand on veut du liquide, on doit prendre sa voiture et filer au centre commercial voisin où sont désormais tous les commerces.

Alors quand j’ai lu l’annonce pour le café, mon sang n’a fait qu’un tour. Ils proposent d’aider un binôme d’entrepreneurs à s’installer en les aidant pour relancer l’affaire. On les forme à la Licence IV – la vente de boissons alcoolisées –, à la restauration rapide et aux règles d’hygiène. On les épaule pour gérer leurs approvisionnements à prix réduits, on les décharge de la compta et du juridique. On leur facilite la tâche pour qu’ils se concentrent sur l’essentiel : devenir ce qu’ils appellent des « agents de convivialité », des gens sachant accueillir et créer du lien, pour qu’on recommence à se parler dans ces fichus villages en voie d’abandon. L’article de L’Éclair disait que cette offre fait partie du projet « 1 000 cafés » (2) déployé dans la France entière par le groupe SOS, la première entreprise d’intérêt général lancée en Europe en 1984 et qui combat l’exclusion sous toutes ses formes. Les villages ciblés comptent moins de 3 500 habitants, là où vit, – mais qui le sait ? –, un tiers de la population française ! Ils ont fait le calcul, sur 32 221 communes de notre territoire, 26 000 n’ont plus de cafés !

Projet inespéré

Je n’ai pas mis longtemps à me décider. Un peu comme un enfant du pays qui trouve l’occasion inespérée de rentrer chez lui. Je me suis dit : « Alex, c’est le moment ». Ma candidature a tout de suite été acceptée. Le maire a poussé à fond, il savait que je connaissais bien le coin et les gens d’ici. Moi ça me plaisait de repartir à zéro avec l’envie d’être utile. Toute ma vie professionnelle, je l’ai faite dans les grandes surfaces, celles qui ont tué le petit commerce. C’était pas mal payé, on avait des avantages en nature. Mais question relations humaines, quel vide ! Alors j’en ai parlé à Christiane, une collègue qui se morfondait au rayon des fruits et légumes. Elle passait des journées entières sans dire un mot, sans qu’aucun client ne lui parle. Avec ce projet inespéré, on nous a garanti un smic dès le premier mois d’activité. À nous de faire grossir la pelote.

Quand ça s’est su au village, on a senti un courant de sympathie. Tout le monde ne parlait que de ça dans la rue, puisqu’il n’y avait pas d’autre endroit pour bavarder qu’un bout de trottoir. Léonce, un ancien collègue de mon père, m’a demandé ce qu’on y ferait dans ce café, à part y boire des canons, ce qui n’était déjà pas si mal. Je lui ai répondu que bien sûr il pourrait venir casser une petite graine en toute simplicité. Mais j’ai vu son visage changer d’expression quand j’ai détaillé les services qu’il pourrait utiliser : le dépôt de pain, de l’épicerie bien fournie avec les produits locaux, primeurs, légumes et volailles, mais aussi un point de livraison des colis postaux sans oublier les journaux du moment. Il a sifflé entre ses dents quand j’ai ajouté que toute la paperasse des impôts, des amendes et que sais-je encore, il pourrait dépatouiller tout ça grâce à une aide numérique. Et s’il voulait partir en ville en dehors des rares heures de passage du bus, on lui proposerait des solutions de mobilité très concrètes, avec des véhicules en autopartage pour se déplacer en toute liberté. 

Un signal pour revivre

« C’est plus un café, s’est écrié Léonce, c’est la Providence ! » Son enthousiasme faisait plaisir à voir et le soir même, comme je me garais devant le local du futur café – l’ancienne boucherie, un lieu assez froid qu’il faudrait ranimer –, plusieurs habitants s’étaient rassemblés pour écouter Léonce qui faisait l’article : « Et il y aura aussi une bibliothèque, et des projections de films, et des débats après-dîner ! », s’exclamait-il en levant les bras, déroulant la liste que je lui avais détaillée un peu plus tôt. « Nous, on est à fond derrière vous ! », m’ont lancé les gens tous en chœur. « Et s’il faut tenir le bar ou assurer les services quand vous êtes absents ou au repos, on est partants ! »

Ça m’a fait chaud au cœur, cette adhésion spontanée. Comme si les habitants de Bourg l’éclade n’attendaient que ce signal pour revivre. Pour revivre ensemble. Leur première initiative a été de voter ensemble pour baptiser ce café si novateur. Ils ont voulu se l’approprier en lui donnant un nom lié aux activités ancestrales du village : la culture des moules. Aussi l’enseigne porte-t-elle cette appellation bien typique de chez nous : « Le bouchot », qui désigne ce pieux enfoncé profond dans la vase où s’agglutinent les naissains de moules sur du fil de coco. Maintenant, je vous laisse, car avec Christiane on a encore du taf. « Ouverture mars 2020 », on a écrit devant la façade. C’est maintenant. 

Pour en savoir plus : https://www.1000cafes.org

 

Éric Fottorino publie La Presse est un combat de rue chez Le 1/Éditions de l'Aube, ouvrage dans lequel il soutient les journaux, les kiosques et leurs marchands face au numérique, à l'heure où la presse connaît une crise de la distribution sans précédent. 

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