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Interview

Hugo Clément et Michèle Cotta, deux journalistes face au désamour des Français

25/03/2019 - par Bibiane Godfroid

Crise de confiance, violences en marge du mouvement des Gilets jaunes… Les journalistes Michèle Cotta et Hugo Clément croisent leur regard sur les secousses qui agitent le monde des médias.

Sondage après sondage, le constat se confirme: la crise de confiance entre les Français et les journalistes se creuse. Jamais la population n’a été aussi méfiante vis-à-vis des journalistes et pourtant, 67% des Français déclarent suivre l’actualité avec intérêt, selon le baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar et La Croix. La crise est à son paroxysme depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. Sur les réseaux sociaux, où est née cette révolte, se mêlent plus que jamais informations de qualité et fake news, journalisme et éditorialisation. Alors évidemment, les rédactions se posent la question de leur relation avec leur auditoire. Comment retisser le lien ? Michèle Cotta et Hugo Clément nous livrent leur point de vue. La première est l’une des références de la profession ; sa longue carrière lui permet d’observer l’évolution des médias et des journalistes. Face à elle, un jeune journaliste, passé par les journaux télévisés, qui travaille aujourd’hui à Konbini.

 

Pensez-vous qu’il y a une crise des médias aujourd’hui ?

Michèle Cotta. La crise est ancienne, et je ne pense pas qu’elle soit tellement plus grave qu’il y a quelques années. Dans les sondages, à la question « faites-vous confiance aux médias ? », il n’y a pas qu’une seule réponse possible. C’est entre « je ne leur fais pas systématiquement confiance » et « non, je n’ai pas confiance ». Cela reflète une idée tout à fait normale, de distance par rapport à ce que l’on entend. Je fais partie des gens qui trouvent qu’il faut mettre de la distance par rapport à ce qu’on voit et ce qu’on lit.

Hugo Clément. Je partage ce que vous dites. J’ai grandi et j’ai fait mes études alors que la crise des médias existait déjà. Je n’ai pas connu les médias hors temps de crise. Lorsque j’étais étudiant à l’ESJ de Lille, on nous a toujours dit que c’était un métier bouché, qu’il y avait très peu d’opportunités et que les gens ne nous aimaient pas.

C’est une crise de confiance ou plutôt du désamour ? Le mouvement des Gilets jaunes a-t-il réveillé une violence latente envers les journalistes ?

H.C. La violence n’est pas nouvelle, et je m’étonne qu’on s’en s’étonne. J’ai couvert les manifestations contre la loi Travail en 2016, j’ai suivi toute la campagne de François Fillon en 2017, et la violence était déjà là, y compris la violence physique – on nous a craché dessus, on nous a poussés. Dans le cas des Gilets jaunes, la violence est plus visible. Car contrairement aux mouvements traditionnels organisés autour des corps intermédiaires (comme les syndicats) où il y a un contrôle, les Gilets jaunes s’organisent autour d’une plateforme qui, par définition, est incontrôlable. Chacun peut être un leader, chacun peut parler de façon équitable. Sur les réseaux sociaux, la violence devient plus importante car elle est plus facile.

Les journalistes sont-ils si éloignés de la réalité du pays qu’ils n’arrivent plus à être les interprètes de la société, de la vie quotidienne des Français ?

M.C. Le succès du journal de 13 heures de TF1 s’explique par le fait que c’est un journal fait avec la province. Lorsque j’étais directrice de l’information de TF1, nous voulions faire un journal avec les rédactions de province, pour trouver des images qui correspondent à la réalité quotidienne et pas seulement à la réalité parisienne. Mais jusqu’où peut-on aller pour traiter toutes les minorités ? Selon moi, c’est trop facile de dire que c’est la faute de la presse. Il y a des invisibles, mais c’est comme dans toutes les sociétés. Les journaux n’ont pas accentué la cassure avec les classes modestes. Par contre, le numérique leur a donné une place qu’ils n’avaient pas. Grâce aux réseaux sociaux, ils ont une parole et elle vaut autant qu’une autre.

H.C. Tout le monde sur internet a le droit d’avoir une parole et les Gilets jaunes se nourrissent de ce sentiment-là. Il y a des gens qui n’ont jamais eu accès à l’espace public, qui n’ont jamais eu la parole, et qui maintenant prouvent qu’en étant ensemble et en étant dans la rue, on parle d’eux, on leur donne de la visibilité. C’est sain car on remet en question la hiérarchie de la parole, l’éditorialiste qui pesait plus que le boulanger du coin par exemple.

À quel point le numérique ou les réseaux sociaux influencent-ils le point de vue des Français sur les journalistes ?

H.C. Le numérique permet aux gens de consommer des contenus individuellement et de ne regarder que ceux qui les intéressent. Les Gilets jaunes iront vers les contenus qui parlent des victimes de violence policière, les pro-Macron vont regarder ce qui concerne les policiers victimes de violence, et sous chaque contenu, les gens vont nous accuser de ne pas donner la parole à l’autre. On demande aux journalistes de choisir un camp et cela s’accentue ces dernières années, voire ces derniers mois. C’est très prégnant.

M.C. C’est le gros changement en ce moment, c’est vrai. J’ai travaillé longtemps à la rédaction de L’Express, mais aussi dans d’autres rédactions, et je ne choisissais pas mon camp. On avait les arguments des uns, des autres, et on en tirait une conclusion qui était plutôt ouverte, mais jamais dogmatique. Aujourd’hui, toute parole journalistique ou politique est contestée. Il n’y a plus de hiérarchie, et lorsque quelqu’un dit « je pense qu’il y a eu l’attentat de Strasbourg pour détourner l’attention », cela veut dire « oui, j’ai autant le droit de le dire, et le droit de le penser que l’éditorialiste qui dit le contraire ». C’est un signe du temps et c’est très dangereux.

Les chaînes d’information en continu ont-elles également bouleversé les médias ces dernières années ?

M.C. Oui, elles ont notamment contribué à créer une confusion entre l’information et l’éditorial. Car ce sont des chaînes de plateau, et sur les plateaux, les débats mélangent les deux genres. Sur toutes les chaînes d’info, il y a presque en permanence quatre personnes par plateau. Quand je fais les comptes, ça me donne le tournis. Une centaine de personnes se partagent les débats en plateau.

H.C. Les gens font souvent l’amalgame entre les journalistes et les éditorialistes. C’est ce qui est difficile pour les reporters de terrain. On ne les voit pas à la télévision et pourtant, ils se retrouvent à rendre des comptes aux Français sur le terrain à propos de ce que tel ou tel éditorialiste a pu dire sur un plateau. Les éditorialistes prennent beaucoup de place parce qu’il faut combler des heures et des heures de direct.

Dans les faits, les chaînes d’info ont beaucoup donné la parole aux Gilets jaunes, en essayant de nouer le dialogue, de porter leurs revendications...

M.C. Justement, on a donné l’antenne à des gens sur lesquels on ne savait rien. Avant qu’ils passent à l’antenne, on devrait se renseigner sur qui ils sont.

H.C. Je ne suis pas d’accord. Il est important de donner la parole à tout le monde, y compris parfois à des personnes complotistes, pour les confronter aux faits. Ces personnes n’ont pas besoin des médias pour être écoutées car elles ont leur audience sur Facebook, directement sur leur page. Mais quand un complotiste s’exprime à la télé, ça crée un doute chez son public habituel. L’inviter, c’est pouvoir lui demander de se justifier et le confronter à ses idées.

M.C. Il faut donner la parole oui, mais aussi avancer un minimum dans les débats. Ce que ne comprennent pas les Gilets jaunes, c’est qu’on donne la parole aux hommes et aux femmes politiques sur des sujets très variés. Ils voudraient eux aussi pouvoir s’exprimer sur tout et n’importe quoi. La recette que l’on devrait appliquer, c’est moins de blabla sur les plateaux et plus de reportages, mais ça coûte plus cher et c’est le vrai problème. Le reportage est toujours mieux reçu que les plateaux parce qu’instinctivement, la population fait plus confiance à des gens qui sont sur le terrain qu’à quelqu’un en plateau.

Même les politiques s’en prennent aux journalistes. Cela n’encourage-t-il pas la population à se méfier de la presse ?

H.C. Depuis quelques années, les politiques trouvent une cible facile chez les journalistes, c’est classique : taper sur une profession autant détestée que la vôtre, ça permet de se déresponsabiliser de ce qu’il se passe. Les hommes et femmes politiques ont une part de responsabilité dans ce qu’on appelle le complotisme. François Fillon, un ancien Premier ministre quand même, ou Laurent Wauquiez, tiennent des discours complotistes. On ne peut pas aller reprocher aux Gilets jaunes d’en tenir eux aussi.

M.C. Ce qui me déplait, c’est quand des hommes et des femmes politiques, comme par exemple François Fillon, disent qu’ils sont victimes d’un complot. Il y a une vraie responsabilité politique.

Les médias font pourtant beaucoup d’efforts pour retrouver la confiance des Français, en luttant contre les fake news par exemple. Est-ce suffisant ?

H.C. On pointe souvent les jeunes comme étant à l’origine des fake news, alors qu’ils sont souvent plus attentifs et plus suspicieux sur la source de l’information. Ils savent faire la différence entre une source fiable et une source douteuse. C’est souvent ceux qui ont un certain âge qui se laissent avoir et partagent les fake news. Ceci étant dit, il y a plein d’initiatives menées par les médias pour lutter contre les fake news. AFP Factuel est par exemple devenu une référence. Il est important que les médias se mettent au service des gens qui doutent, qu’ils répondent aux questions de la population.

M.C. Des fake news, il y en a toujours eu. Je me souviens des morts de Timisoara en 1989. Nous avions reçu des photos à TF1, prises par des journalistes, mais accolées à de fausses informations. Les corps étaient présentés comme ceux des victimes de la révolution roumaine, alors que c’était une mise en scène de corps sortis de la morgue. Mais c’est vrai que le numérique a accéléré la diffusion des fake news. Parfois, il est même difficile de prouver que c’en est une. C’est justement le sujet d’un livre que j’ai coécrit avec Robert Namias [Fake News, Robert Laffont]. Dans cette fiction, un président doit faire face à un scandale de financement de sa campagne, et la guerre numérique est si féroce qu’il est difficile de démontrer la vérité.

Hugo Clément, vous avez travaillé à la rédaction de France 2 et avez depuis  rejoint Konbini, un média présent sur les réseaux. Y a-t-il une différence de traitement de l’information ?

H.C. La rédaction web dans laquelle je travaille a un fonctionnement particulier car il ne s’agit pas de hard news. Ce sont des reportages, le plus souvent à l’étranger, qui prennent plusieurs semaines à faire. Nous travaillons avec la même rigueur et je n’ai pas l’impression que les sites d’information – comme France Info, LeMonde.fr… – fassent plus d’erreurs que les versions papier. La différence, c’est qu’une erreur sur le web peut être corrigée ; il suffit de modifier l’article. Mais c’est vrai qu’avec cet appétit permanent des réseaux sociaux pour l’actualité, on peut parfois aller trop vite. Ce qui est nouveau aussi, c’est la réactivité de l’audience. Aujourd’hui, il y a instantanément 100 personnes qui écrivent ou appellent les rédactions pour dire « vous faites n’importe quoi ». 

Les journalistes sous le feu des critiques

Pour Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue des médias, il n’y a pas de crise de la profession de journaliste, mais une crise de la presse en tant que modèle économique. « L’arrivée du numérique a bouleversé l’économie de la presse. Les anciens médias comme la presse écrite, la radio et la télé n’ont pas su inventer une transition pour aller vers ce nouveau modèle », estime-t-elle. Selon la directrice de recherche au CNRS, « les journalistes ne sont pas des salariés comme les autres car la matière sur laquelle ils travaillent est d’intérêt public. Ils doivent être protégés par des chartes, des syndicats… mais rien n’a changé avec la transition numérique ». Également directrice du laboratoire communication et politique à l’Irisso-Paris-IX et enseignante à Sciences Po et à Paris-Sorbonne, elle considère que « les Gilets jaunes critiquent les journalistes en fonction de ce qu’ils aimeraient entendre dans les médias. Mais les journalistes n’ont pas à traiter l’information en fonction de l’opinion publique. » Selon elle, « le journalisme est né corrompu, par la politique, l’argent, les puissances étrangères… Et si aujourd’hui ce n’est plus vrai, cette croyance perdure, parce qu’on considère que les journalistes ont du pouvoir. Internet a multiplié les occasions d’apparaître pour les journalistes, et cette visibilité les fragilise. »

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