
08/07/2010 - Le crime éclabousse la télévision: ces dernières années, les émissions de faits divers ont proliféré. Stratégique pour la presse, le genre fait aussi exploser les ventes de l’édition. Le crime paie encore, mais pour combien de temps?
Jusqu'au bout, elle aura retenu ses larmes. Dans le hangar de la banlieue parisienne, aux verrières obscurcies par d'épais rideaux noirs, Dominique Prin raconte d'une voix étouffée le calvaire de sa sœur. Carole Prin a été assassinée en 1995 par son compagnon, Roland Moog, un projectionniste de cinéma, alors qu'elle était sur le point d'accoucher. Brune au physique fragile, Dominique Prin confie à Christophe Hondelatte, présentateur de Faites entrer l'accusé, les disputes, les incohérences de son beau-frère, le mal-être qu'elle percevait, bien trop souvent, chez sa sœur. La prise est bonne, Dominique Prin s'effondre. Isabelle Clairac, rédactrice en chef de l'émission de France 2, l'entoure de ses bras. «Vous avez fait entendre la voix de votre sœur», la rassure-t-elle.
«Le fait divers frappe, disait le philosophe Maurice Merleau-Ponty, parce qu'il est l'invasion d'une vie dans celles qui l'ignoraient.» Ces vies fracassées, il est impossible aujourd'hui de les ignorer tant elles sont présentes dans les nôtres grâce aux médias. Le crime vient même d'avoir les honneurs du musée d'Orsay, du 16 mars au 27 juin, lors d'une exposition intitulée Crime et Châtiment.
Née d'une rencontre entre son commissaire, l'académicien Jean Clair, et l'ancien Garde des sceaux Robert Badinter, qui souhaitait commémorer l'abolition de la peine de mort votée en 1981, ce voyage halluciné au temps de la guillotine, des sœurs Papin et de Landru, des vénéneuses sanguinaires et des privés désabusés, a attiré 257 284 visiteurs.
Cherchez l'horreur: alors que l'édition fait ses choux gras du fait divers (lire le sous-papier page xx), la petite lucarne est devenue une grande pourvoyeuse d'émissions criminelles. Faites entrer l'accusé, créée en 2000, a fait des petits: Faits divers, le mag (France 3 et France 2), Coupable, non coupable (M6), Enquêtes criminelles (W9), Affaires criminelles (NT1) ou encore Présumé innocent (Direct 8). «Le genre est particulièrement profus, notamment sur la TNT», remarque Philippe Bailly, directeur du cabinet NPA Conseil. Rien d'étonnant à cela. «L'essor du fait divers a toujours correspondu à une très grande concurrence médiatique, que ce soit une multiplication des quotidiens ou des chaînes de télévision», souligne Claire Secail, historienne, qui a publié en avril Le Crime à l'écran. Le fait divers criminel à la télévision française (1950-2010) chez Nouveau Monde éditions (lire l'interview page xx).
Un petit mystère
Mais d'où vient l'appétence des médias pour ce boulevard du crime? Au XIXe siècle, quatre grands quotidiens populaires se livrent une guerre acharnée: Le Petit Journal, Le Matin, Le Petit Parisien et Le Journal. Inspirés par toute la mythologie des bas-fonds, née sous la plume d'Eugène Sue dans Les Mystères de Paris (1842), ces quotidiens populaires n'hésitent pas à mettre le crime à la une. 1869: un tueur en série, Jean-Baptiste Troppmann, fait régner la terreur à Pantin, où il massacre toute une famille. «Le Petit Journal suit alors l'affaire à l'instar d'un feuilleton, jusqu'au moment où Troppmann est guillotiné, rappelle l'historien Patrick Éveno, spécialiste de la presse et maître de conférences à Paris 1. Il affiche aussi, jour après jour, ses tirages en une.»
C'est également l'époque où l'on se passionne pour l'énigmatique Jack l'Éventreur, qui assassine les prostituées à Whitechapel, un quartier pauvre de Londres. «Il existe alors tout un goût pour la pègre, les trafics, la prostitution, la misère des autres», ajoute Patrick Éveno. L'entre-deux-guerres voit le développement de titres spécialisés, comme Détective, créé en 1928 par Gaston Gallimard et chapeauté par le reporter Joseph Kessel.
Aujourd'hui, hormis des publications confidentielles, l'on ne trouve plus vraiment de gros tirages entièrement dévolus au crime. À part, bien sûr, l'impérissable Détective, rebaptisé Le Nouveau Détective. Depuis cinq ans, l'hebdomadaire, publié par les Éditions Nuit et Jour, est en constante progression: il affiche une diffusion France payée de 382 088 exemplaires en 2009, contre 374 936 exemplaires en 2005. Sans aucune publicité. Selon son rédacteur en chef, Gabriel de Mortemart, il y a là «un petit mystère que l'on ne sait pas vraiment expliquer». Le magazine aux codes couleurs inimitables, noir profond, rouge sang et jaune pétant, se vend principalement en kiosques et s'adresse, selon son rédacteur en chef, à un lectorat populaire, plutôt féminin et jeune, qui vibre au diapason du style Détective, via des appels de une comme «Tuée comme dans un film d'horreur!» ou «Le juge a-t-il pété un plomb?». Gabriel de Mortemart le reconnaît néanmoins: pour ce qui est de la publicité dans ses pages, l'hebdomadaire est à la peine. Question de voisinage… L'on y trouve surtout des annonces pour les vestiges de la téléphonie rose, du type «Dialoguez coquin». «On se doute bien qu'Hermès ne va pas venir annoncer chez nous, sourit, beau joueur, le rédacteur en chef. Notre parti est de vendre le plus d'exemplaires possible.»
Dominique Rizet est enseveli. Au Figaro magazine, ce fait-diversier reçoit des tombereaux d'ouvrages consacrés au crime. Et d'énumérer sa moisson hebdomadaire: «Il était une fois Marseille, de René Coppano, commissaire de la brigade de répression des mœurs marseillaise, Côté Crime 2, de Jacques Pradel, Flic à vie de Georges Demmer, membre de la brigade anticriminalité parisienne… On en reçoit tous les jours!»
Il y a trente ans, le crime se tapissait dans l'obscurité des éditions spécialisées. Aujourd'hui, plus une seule maison d'édition sans collection «noire». Le genre est foisonnant: roman policier, thriller, polar historique, compte-rendu d'affaires judiciaires...
Les Éditions de Borée, par exemple, se sont spécialisées dans le fait divers régional: «Nous explorons les archives judiciaires des divers départements, explique l'éditrice Nathalie Faure. Nous avons vocation à développer des thèmes plus porteurs, comme les crimes passionnels. On constate un grand engouement pour ces sujets.» Ce n'est plus de l'amour, c'est de la rage! Un roman sur quatre est un roman policier: 1 750 titres ont été publiés en 2008, quelque 20 millions d'exemplaires s'en vendent par an et, en 2009, seize polars figuraient dans les cinquante meilleures ventes du classement Ipsos-Livres hebdo.
Un genre prisé par la gent féminine, comme le constate Stéphane Bourgoin, qui a vendu un million d'exemplaires de son ouvrage édité chez Grasset en 1991 (Serial Killer: enquête sur les tueurs en série): «Mon lectorat est féminin à 70%, estime-t-il. Les femmes sont de plus grandes lectrices que les hommes, elles sont aussi plus férues de psychologie.»
Les émissions consacrées au fait divers et au crime fonctionnent bien à la télévision. Ainsi, Faites entrer l'accusé réalise, en deuxième partie de soirée, une part d'audience de 17,5% sur France 2, contre 13,6% en moyenne à la même heure, selon les données collectées par Philippe Nouchi, de l'agence Reload. Toujours en deuxième partie de soirée, Coupable, non coupable, sur M6, obtient une PDA de 16,2%, contre 14,4% en moyenne, tandis que, sur W9, Enquêtes criminelles fait 3,3%, contre 3% en moyenne.
Dans les premières heures de la télévision, le crime était quasiment tabou à l'écran. Pourquoi?
Claire Sécail. Pendant l'après-guerre, on recherche la moralisation de la société. La télévision est contrôlée par le politique, et les journalistes évitent de mettre en avant la figure du criminel. En 1954, la justice interdit d'enregistrer les procès. Lors de celui de Gaston Dominici, en 1952, ou encore celui de Marie Besnard, en 1949, on pouvait compter jusqu'à deux cents journalistes dans le prétoire, avec les flashs qui crépitaient… Les affaires criminelles représentent seulement 2% des sujets traités lors des journaux télévisés, soit un sujet tous les deux ou trois mois. Entre 1950 et 1968 règnera un chroniqueur judiciaire: Frédéric Pottecher, qui intervient notamment dans Cinq Colonnes à la une et couvre tous les grands procès de la seconde partie du XXe siècle, de Pétain à Eichmann en passant par l'assassinat de JFK.
Le tournant apparaît dans les années 1970.
C.S. Dans les années 1970-1980, la chaîne unique est révolue et l'on cherche à fidéliser son public. C'est l'époque du premier feuilleton judiciaire à la télévision, avec l'affaire de Bruay-en-Artois, le meurtre d'une jeune fille de 15 ans, dans lequel des notables sont mis en cause. À l'époque, 4% du temps du journal est consacré aux affaires criminelles. Apparaît alors un intérêt sociologique pour le fait divers. Après la vague de licenciements de l'ORTF en 1968, de jeunes journalistes arrivent, qui s'attachent à traiter de sujets tels que l'avortement, les conditions de vie en prison et, bien entendu, la peine de mort.
De quand date réellement l'explosion du fait divers à la télévision?
C.S. Les années 1980 sont celles de l'explosion du fait divers à la télévision: TF1 peut consacrer de 10 à 18% de son journal télévisé au crime entre 1985 et 2002. Dans un contexte concurrentiel renforcé, on en use et en abuse. La hiérarchie du JT se voit bousculée: lors de la réélection de Ronald Reagan, en 1984, c'est l'affaire Villemin qui ouvre le JT. L'année 2002 marque un pic. Dans le contexte de l'élection présidentielle, où se développe un discours sécuritaire et qui verra Jean-Marie Le Pen arriver au second tour, la médiatisation de l'affaire «papy Voise», une personne âgée brutalisée, sera vivement critiquée.
Vous parlez d'effacement du chroniqueur judiciaire. C'est-à-dire?
C.S. Là où Pottecher donnait son point de vue, les journalistes prennent aujourd'hui énormément de précautions sur ce qui se joue pendant un procès. On assiste à un effacement visuel du chroniqueur: Pottecher pouvait s'exprimer pendant cinq minutes, les journalistes disposent aujourd'hui de dix secondes…
Nathalie Morinière, psychologue et psychanalyste, a organisé en janvier 2010 un colloque à l'université d'Angers sur le thème: «Le Crime et ses énigmes à la lumière de la psychanalyse.» Elle revient sur la fascination du public pour le fait divers. Pour elle, «si le fait divers fascine, c'est parce qu'il questionne. Le crime est de l'ordre de l'étrangeté, de l'impensable, de l'irreprésentable. L'être humain a besoin de trouver du sens et lorsqu'un trou symbolique vient faire effraction dans ses représentations mentales, cela crée une angoisse. Cette angoisse, on a besoin de s'en déprendre en essayant de comprendre, de remettre du sens là où il n'y en a plus. L'acceptation du crime varie au fil des temps: longtemps, les femmes n'ont pas été jugées pour des meurtres, parce que l'idée d'une femme criminelle était impensable. Aujourd'hui, les crimes qui génèrent le plus d'échos sont les crimes en série, l'inceste – qui est une sorte de meurtre psychique – et la pédophilie. Les affaires liées à la pédophilie ont d'ailleurs été longtemps tenues sous silence, elles étaient forcloses, on avait des difficultés à penser la chose. Aujourd'hui, ce sont les affaires de mères incestueuses que l'opinion publique ne peut pas entendre, la maternité garde un caractère sacré.»
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