Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

Chronique

Il y a des coups de balai qui se perdent

10/06/2019 - par Gilles Delèris, fondateur et directeur de la création de l'agence W

En 1968, se déroulait à la Défense le 37ème Salon des Arts Ménagers. Dans ce VivaTech avant l’heure, on y découvrait ce que l’industrie inventait de mieux en la matière. Des lave-vaisselle, des robots, des téléviseurs… Sous l’architecture triomphante du Cnit, la grand-messe de la consommation moderne se déroulait avec entrain, la réclame y battait son plein. Le progrès matérialiste allait de soi. 

Une archive de l’INA relate ce qui, selon les futurologues du moment, allait advenir au 21ème siècle. C’est un bijou d’anticipation, à tel point que l’on peut se demander si ce document n’a pas été administré comme brief aux R&D de l’époque. Magnéto, serge ! Une musique joliment désuète, teintée de xylophone et de piano jazzy, un univers visuel inquiétant aux allures kubrickiennes – 2001 : l’Odyssée de l’espace sortait la même année –, une voix off de radio d’après-guerre, et nous voilà embarqués dans un quotidien familial où chacune de nos activités est régie par l’électronique : ainsi, dans ce futur fantasmé, chaque matin, nous consultons l’ordinateur pour un bilan médical et une prescription quotidienne, tant pour doser nos exercices et nos efforts que pour quantifier les calories à ingurgiter. Inutile pour les enfants d’aller à l’école. Ils suivent à la maison des cours vidéo diffusés sur un mur écran. Du reste, inutile également de nous déplacer au bureau, nous recevons à domicile, via des consoles vidéo, toutes les informations nécessaires pour travailler à la maison.

Pour les prospectivistes de l’époque, le commerce, c’est dépassé. Les catalogues papier ont disparu et nous pouvons commander directement à partir de nos télévisions. Quant aux loisirs, installés dans nos canapés, nous avons l’embarras du choix : jeux d’échecs contre l’ordinateur, films enregistrés diffusés selon nos envies, pratique de la musique sans apprentissage ou conversation avec des amis à l’autre bout du monde par écrans interposés… Le ton est incertain, il navigue entre ironie, incrédulité et inquiétude. Les badauds interrogés sur ces perspectives technologiques doutent.

En mars 68, ne fait pas encore ce qu'il te plaît

2019. Tout est advenu. Médecine à distance, coach virtuel, Mooc, télétravail, commerce en ligne, banque en ligne, désintermédiation, livraison à domicile en tous genres, e-sport, VOD, Auto-Tune, visioconférence… On est étourdi par cette capacité d’anticipation qui dessina, il y a un demi-siècle, au décor près, le monde tel qu’il est. On est frappé toutefois par quelques détails qui en disent long sur les mentalités de l’époque, y compris celles des plus éclairés des prospectivistes.
En mars 1968, le vent de mai ne s’est pas encore levé. Dans cette fiction, chacune et chacun est à sa place et se tient au rôle qui lui est assigné. Reprenons. Dans les allées du salon, « Moulinex libère la femme ». Si l’on en croit le commentaire, en cuisine, le 21ème siècle sera surgelé. Mieux encore, livrés à domicile, après que Madame a passé commande et fait ses courses sur un pupitre à écran, les plats sortiront tout chaud d’un réchauffeur à infrarouge dans des barquettes, prêts à consommer : « La maîtresse de maison n’aura plus qu’à servir ».
Le courrier aura disparu, mais Monsieur pourra suivre, le sourcil circonflexe, les dépenses du foyer : « Les factures, comme dans l’ancien temps arrivent toujours au mari, bien sûr… », mais en direct de sa banque, sur son écran de contrôle. Les idées rances ont la vie dure. Certes, Babette « que l’on lie et que l’on fouette » ne se laisse plus faire et refuse désormais de passer à la casserole. Elle règle ses factures et fait entendre sa voix. C’est sans doute l’avancée la plus spectaculaire.
Pourtant, le mois dernier, dans les gondoles d’un grand distributeur, les liquides vaisselle faisaient l’objet d’une promotion « fête des Mères ». La question est posée en début de reportage : « Confort, progrès, gadgets (…) jusqu’où cela ira-t-il ? » Force est de constater que cinquante ans plus tard, dans les cerveaux reptiliens de quelques mâles embouchés, il y a encore du ménage à faire.

Envoyer par mail un article

Il y a des coups de balai qui se perdent

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.

Plus d’informations sur les agences avec les Guides Stratégies