
18/10/2012 -
Ce n'est pas tout à fait l'heure du bouclage, mais encore le temps des dernières précisions. Avant le rendez-vous, Luc Le Vaillant, chef du service Portraits de Libération, s'entretient quelques instants avec l'une de ses journalistes. Elle vient de lui rendre le portrait de Patrick Sanguinetti, coprésident du mouvement homosexuel chrétien David & Jonathan: «Tu sais combien il gagne? Ses chaussures, elles étaient comment, ses chaussures?»
Etre portraitiste, c'est sans doute aussi cela. Juger, d'un seul coup d'œil, de la qualité de souliers et du soin que leur apporte leur propriétaire. Rien à signaler pour celles de Luc Le Vaillant, d'une noire sobriété, correctement lustrées et assortie à un costume bleu-marine des plus neutres. La chevelure blanche est plus folle, et le rire claque parfois entre les murs de la cafétéria de Libération. Première entorse à l'exercice du portrait: en ce lundi d'octobre pluvieux, le journaliste reçoit plus volontiers au siège du quotidien, rue Béranger, à Paris, qu'à son domicile d'Issy-les-Moulineaux. Mais il révèle sans ambages son salaire: 4 000 euros nets.
On s'attendait à un matamore: l'homme, cinquante-quatre ans, paraît, à première vue, presque réservé. Son directeur de la rédaction, Nicolas Demorand, évoque «un homme au regard espiègle, gamin». Judith Perrignon, qui a travaillé huit ans avec lui, se souvient d'«un chef qui ne jouait jamais le chef, jamais dans le rapport de force», tandis que Sabrina Champenois, journaliste au service Portraits de Libé, parle, elle, d'«un journaliste drogué à l'actu, ni narcissique ni théâtral».
Dans ces descriptions, on a presque du mal à reconnaître le prix Albert Londres de 1998, l'auteur de ces portraits chantournés, au style flamboyant, à l'écriture tellement singulière que, comme le remarque Sabrina Champenois, «même si on gomme sa signature en bas d'un article, on sait tout de suite que c'est Luc qui l'a écrit».
Ceux qui lisaient Voiles et Voiliers dans les années 1980 avaient déjà été emportés par son souffle. L'ancien marin, né à Plougasnou, à côté de Morlaix (Finistère Nord), y a écrit ses premières lignes. Ce fils de médecin généraliste et d'une professeur de français-italien, aîné de cinq frères et sœurs, qui, en 1981, a gagné la Semaine olympique de Hyères – «le Roland-Garros de la voile» précise-t-il pour les novices – rejoint les rangs du Centre de formation des journalistes, après avoir raté de peu une sélection pour les JO de Los Angeles (1984). Pendant le CFJ, il pige régulièrement pour le magazine des «voileux» avant de céder aux sirènes des cabinets ministériels, notamment celui de Louis Le Pensec, alors ministre des DOM-TOM et porte-parole du gouvernement Rocard. «Mon côté maritimo-de gauche», résume, pince-sans-rire, Luc Le Vaillant. Il y rédige maints discours, «aussi bien sur les européennes que pour l'inauguration d'un crématorium». Et acquiert une certitude: il n'est définitivement pas un animal politique. «C'est un métier de chien, avec une latitude beaucoup plus faible que ce que l'on pourrait croire. J'avais manifestement plus de facilités dans l'écriture que dans l'action politique.»
Un triptyque immuable
Un 15 août, sur une plage en Bretagne, Luc Le Vaillant découvre, «tout content», sa première une de Libération: un reportage sur la fête des vieux gréements de Douarnenez, dans le Finistère. Il intègre le service des sports du quotidien en 1990 à une époque bénie où «le fric et le dopage n'avaient pas encore pris le pouvoir, [où] les coureurs nous recevaient dans leur chambre d'hôtel pendant le Tour de France», se rappelle-t-il. Déjà, il dresse des portraits de «ces corps en mouvement». «Mais au bout d'un moment, j'en ai eu assez de parler de gens jeunes et en forme.»
Lorsque Marie Guichoux lance le service portraits en 1995, elle fait appel à lui, ainsi qu'à Philippe Lançon, qui y passera trois ans. Trois ans de «rivalité amicale, avec un esprit très sportif», se souvient ce dernier: «Dans la peinture, il y a le portrait en pied et les esquisses, qui sont parfois plus belles. C'est dans cet artisanat là que Luc était le meilleur», estime le journaliste, resté son voisin de bureau. Il observe, encore aujourd'hui, ses techniques d'écriture: «Il a des sortes de flashs. Il note des phrases, des images, qui peu à peu constituent le centre de gravité de son papier.»
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