
12/05/2011 -
Merveilleusement écrit, l'article est vivant, vibrant même. Le sujet du Nouvel Observateur, paru au lendemain de la catastrophe japonaise et titré «J'ai cru à la fin du monde» donnait l'impression d'assister in vivo au déchaînement des éléments, de toucher du doigt la sidération des Japonais. Ce récit de l'apocalypse nipponne donnait surtout l'impression que son auteur s'était trouvé sur le terrain. Sauf que celui-ci, dans l'urgence, a rédigé son article depuis Paris, en compilant des articles de la presse internationale et en s'appuyant sur les photos et les vidéos du séisme. Ce qui n'est pas forcément clair à sa lecture…
L'affaire, débusquée par Les Inrockuptibles, a créé la polémique. «Nous n'avons pas indiqué que notre journaliste avait été envoyé spécial au Japon», précise Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Obs. «Sur une phrase ou deux, nous aurions sans doute dû préciser plus clairement nos sources. Mais tout le débat autour de ce papier me semble parfaitement injuste.»
Oui, c'est injuste: l'auteur de l'article, Jean-Paul Mari, écrivain, grand reporter et Prix Albert Londres, a couvert toutes les grandes guerres du globe. Quant au Nouvel Obs, il ne fait pas précisément partie de ces journaux mégotant sur les moyens pour envoyer leurs journalistes sur le terrain.
L'une de ceux-ci, Ursula Gauthier, était d'ailleurs présente au Japon. Mais, malgré tout, ce reportage a été pris pour certain comme un symbole, car il illustre à son insu une nouvelle tendance dans les rédactions: le reportage en chambre. «Une certaine forme de journalisme assis, y compris pour ce qui est du reportage, se répand dans les rédactions, estime Bernard Poulet, rédacteur en chef de L'Expansion et auteur de La Fin des journaux (Gallimard). Il est plus simple de rester dans son bureau et de synthétiser de la documentation. Et ça ne va pas s'arranger.» «Cette tentation de ne pas sortir a toujours existé, rappelle Patrick Éveno, historien des médias. Mais la pratique avait à peu près disparu pendant les années d'or du grand reportage, de 1900 à 1970.»
Bernard Poulet rappelle néanmoins un exemple haut en couleur: «Lorsque Lucien Bodard couvrait la guerre d'Indochine, il passait ses journées au bar de l'hôtel Continental de Saigon. On raconte que, probablement déjà bien imbibé, alors qu'il apercevait un reporter qui venait de crapahuter avec les soldats, il l'aurait interpellé ainsi: “Allez, viens, coco, tu vas me raconter ce que tu as vu, je le raconterai mieux que toi.”»
Il est vrai que le cas est particulier. La France, terre d'écrivains, porte en elle cette tradition: «Il a toujours existé un journalisme d'auteur, qui essayait de donner de l'intelligence au monde, de s'inscrire dans le mode du récit», rappelle Christophe Deloire, directeur du Centre de formation des journalistes (CFJ). Lucien Bodard, certes, préférait rester plongé dans les volutes de cigares de l'hôtel Continental. Mais au moins France-Soir l'envoyait-il in situ…
Comme le rappelle Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias, par ailleurs administrateur de Reporters sans frontières, «les quinze dernières années ont été marquées par le nombre de journalistes tués sur le terrain et le traumatisme psychologique qui s'est ensuivi. Des rédactions, comme celle de RFI, n'en sont pas encore remises.»
Le terrain virtuel privilégié
En 2010, cent un journalistes ont été tués dans le monde, vient d'indiquer l'Institut international de la presse (IPI). Et l'on n'oublie pas que certains sont otages depuis de très nombreux mois, comme les Français Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, de France 3, en Afghanistan.
La dangerosité de certains événements fait réfléchir à deux fois avant d'envoyer un reporter sur place, d'autant que, comme le signale Jean-Marie Charon, «les coûts d'assurances ont explosé. De ce fait, certaines rédactions ou agences d'images préfèrent employer des journalistes autochtones. Il y a très peu de journalistes occidentaux en Irak, par exemple.»
On touche alors à un certain cynisme, «en faisant peser la question du risque sur les autochtones», comme le souligne Jean-Marie Charon.
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