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Relations sociales

Les entreprises face à la colère jaune

16/01/2019 - par Gilmar Sequeira Martins

L’appel lancé aux entreprises pour qu’elles distribuent des primes à leurs salariés éteindra-t-il les braises des Gilets jaunes, ou au contraire, les entraînera-t-il dans la tourmente, favorisant l’apparition de nouvelles poussées de fièvre, cette fois, en leur propre sein ? Réponses avec des syndicalistes et des universitaires.

Occupant la une de l’actualité depuis deux mois, les Gilets jaunes ont modifié l’agenda présidentiel et poussé nombre d’entreprises à la générosité. Orange a ainsi concédé l’octroi d’une prime de 1 000 euros à ses salariés en France dont le salaire brut est inférieur à 25 000 euros, soit 20 000 collaborateurs, et de 500 euros pour ceux dont la rémunération annuelle varie de 25 000 à 30 000 euros. Publicis a embrayé avec une prime d’un montant identique pour ses salariés ayant un salaire mensuel inférieur à 2 500 euros bruts. 31 % des collaborateurs devraient en bénéficier. D’autres groupes de télécoms et des médias ne sont pas en reste puisque Altice France (SFR, BFM, RMC, Libération) et Iliad (maison mère de Free) ont eux aussi promis le versement d’une « prime exceptionnelle » de 1 000 euros. Même Exterion Media a annoncé une prime pour ses collaborateurs aux revenus les plus modestes.

 

Le secteur du luxe a lui aussi répondu à l’appel présidentiel. Les groupes Kering et LVMH ont assuré qu'ils verseraient une prime. Au vu de ses profits, Total s’est distingué en mettant la barre plus haut. La prime sera non seulement plus élevée (1 500 euros) mais tous les salariés du groupe travaillant en France en bénéficieront. Le montant engagé devrait avoisiner les 30 millions d’euros. Patrick Pouyanné, le PDG du groupe pétrolier, a par ailleurs proposé aux organisations syndicales une augmentation globale de 3,1 %. Au total, un quart des salariés français pourrait être concerné par ce type d’aides, estime Stéphane Colliac, analyste chez Euler Hermes, qui chiffre le montant global à 2 milliards d’euros.

 


Délégitimation de l’action syndicale

Cette profusion de versements defiscalisés et désocialisés signe-t-il pour autant la fin du mouvement et écarte-t-il définitivement sa réapparition cette fois au sein des entreprises elles-mêmes ? Pour Vincent Lanier, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ), les entreprises ont en tout cas une responsabilité très claire dans la genèse du phénomène : « Le mouvement des gilets jaunes est la résultante de ce qu’il se passe dans les entreprises depuis vingt ans. Les plans de départs se succèdent et les syndicats sont systématiquement dénigrés. Le combat syndical a été délégitimé de sorte que les gens ne croient plus à l’efficacité des actions syndicales traditionnelles comme les manifestations. »

 

Une économie duale
La racine du mal pourrait même être plus profonde. Guillaume Bigot, directeur général de l’école de commerce IPAG, voit dans le mouvement des « gilets jaunes » une conséquence directe de la déréglementation financière et de l’imposition d’une exigence de rentabilité déconnectée de la réalité économique : « Cette évolution a conduit à inverser la proposition initiale qui faisait assumer aux investisseurs les risques et incitaient à la prudence ou à une forme d’auto-limitation dans la course au profit. Aujourd’hui, ce risque est assumé par les salariés par la mise en concurrence des entreprises dans la course à la rentabilité. » D'où, selon lui, une économie française aujourd'hui duale : « Le tissu économique français est désormais clivé entre les grands groupes, pour qui tout va bien, et les PME, soumises à une très forte compétition, très dépendantes du système bancaire et dont beaucoup de dirigeants sont mal rémunérés. »


Fossé entre salariés et dirigeants

 

La suite des événements n’est pas écrite. Mais l’évolution des instances de représentation du personnel semble orienter les entreprises vers un face-à-face toujours plus direct entre salariés et dirigeants. Avant fin 2019, le comité d’entreprise (CE) sera remplacé par un comité social et économique (CSE), ce qui va réduire le nombre de représentants du personnel et supprimer les délégués du personnel. « Cela va réduire très fortement la capacité d’écoute et créer un fossé énorme entre les salariés et les dirigeants », estime Jérôme Morin, secrétaire général de la fédération F3C Conseil Communication Culture de la CFDT. Vincent Lanier veut cependant croire que les syndicats sauront y puiser de nouvelles sources d'inspiration : « Cela peut les conduire à revenir sur leurs pratiques en comprenant que l’esprit revendicatif n’a pas disparu dans la population. » 

Pierre Maclouf, professeur de sociologie à l’université Paris Dauphine, observe néanmoins que les syndicats sont désormais rarement au centre du jeu : « Ils se sont construits sur la question des conditions de travail. Or, un enjeu central dans les entreprises d’aujourd’hui est la question de l’organisation du travail, étayée sur les process informatiques et les protocoles de tous ordres. » Il constate par ailleurs que « les conflits restent de plus en plus localisés » et qu’ils se « disséminent et deviennent plus complexes ». Si rien n’indique encore une émergence de mouvements de Gilets jaunes au sein des entreprises, beaucoup d'éléments révèlent cependant qu’un nouveau type de relations sociales est en gestation. La chemise en lambeaux du DRH d'Air France, en 2015, était-il l'un des premiers signaux de cette mutation ou le terme d'un schéma à bout de souffle ?

«Le verrou sur le pouvoir d’achat a sauté»

Denis Maillard, fondateur du cabinet de conseil Temps Commun, analyse l'hypothèse d’une transposition du mouvement des Gilets jaunes dans les entreprises.



En quoi le mouvement des « gilets jaunes » est-il spécifique ?

C’est le premier conflit social qui naît hors de l’entreprise ou de l’université, en résumé, hors des espaces très socialisés qui organisent les conflits. Il a aussi un fort ancrage dans la France péri-urbaine. Et c’est aussi un mouvement qui a beaucoup de mal à se doter de représentants. Les Gilets jaunes sont dans une position maximaliste et ils le restent. 



Un mouvement de ce type peut-il naître au sein des entreprises ?

De mes échanges avec les directeurs des ressources humaines [DRH], je note une appréhension croissante de la délégitimation des syndicats. Or le mouvement des Gilets jaunes vient, en quelques semaines, d’obtenir plus que ce qui a été obtenu depuis dix ans en négociations classiques. Cela soulève des questions parmi les salariés : quelle est l’utilité des syndicats ? Nous représentent-ils vraiment ? La délégitimation est devenue visible. Dans beaucoup d’entreprises, beaucoup de dirigeants se demandent si les syndicats vont rester des partenaires crédibles. Mais sans partenaires, comment négocier ?



Les DRH ont-ils d’autres appréhensions ?

Il y a aussi la question de la violence. Sans encadrement, il y a un risque de maximalisme et une brutalisation des rapports sociaux qui amènerait à s’en prendre aux personnes ou aux outils de production. La troisième appréhension tient aux annonces de Macron sur les primes et plus globalement sa volonté affichée de voir le pouvoir d’achat augmenter. Elles vont impacter les négociations annuelles obligatoires (NAO) qui portent notamment sur les salaires. À cela va s’ajouter l’impact du prélèvement à la source, qui va réduire le montant net sur les fiches de paie. Les salariés vont voir apparaître la valeur réelle de leur travail. Tous ces éléments vont augmenter la sensibilité des salariés vis-à-vis de leur rémunération. Le mouvement des Gilets jaunes a fait sauter le verrou sur le pouvoir d’achat

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