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Livre

Roland Barthes en trottinette

22/06/2020 - par DLG

En 1957, le philosophe, sémiologue et critique Roland Barthes publiait ce qui est probablement son texte le plus célèbre, Mythologies. Floriane Zaslavsky et Célia Héron ont décidé de faire à nouveau appel à lui pour décrypter les mythologies contemporaines dans Dernier Brunch avant la fin du monde : survivre à notre époque avec Roland Barthes (éditions Arkhê).

Eût-il goûté l'anecdote ? Floriane Zaslavsky et Célia Héron ont décidé se pencher sur Roland Barthes après... le visionnage d'une vidéo sur internet. Sur le site de l'INA, pour être plus précis. « Cela n'a pas été un projet mûri de longue date. Lors d'une soirée de grande solitude chez moi, un samedi soir devant YouTube alors que je rédigeais ma thèse, je suis tombée sur une courte vidéo de Roland Barthes : elle m'a semblé limpide, raconte Floriane Zaslavsky, docteure en sociologie. Cette vidéo m'a ramenée à Mythologies, que j'avais dans ma bibliothèque, sans vraiment très bien le connaître. » Elle s'en ouvre à Célia Héron, journaliste au Temps : « J'avais du lire une partie des Mythologies en troisième... J'en ai rédécouvert le format court, le ton décalé et enlevé. Nous avons eu envie de revisiter l'ouvrage, en faisant un état des lieux des grandes croyances et représentations contemporaines. » De messages WhatsApp en documents partagés Google, une liste des nouvelles Mythologies prend forme. Avec, in fine, de l'aveu des deux autrices, « l'ambition de ne pas faire du Roland Barthes ! Nous n'avons pas la prétention de nous lancer dans de la sémiologie pointue ». Des alertes du Giec à la culotte de règles, du ghosting à l'aspirateur à clitoris, de la cigarette éléctronique aux tiers-lieux, l'ouvrage propose 40 entrées et fait sienne cette phrase de Barthes qui dit tout – comme toujours : « Je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d’un sarcasme la condition de la vérité. » Morceaux choisis.


- Le New Yorker


« Il y a deux catégories de gens qui lisent le New Yorker : ceux qui le lisent, et ceux qui disent qu'ils le lisent », résume drôlement Célia Héron. En relayant les couvertures du vénérable hebdomadaire sur les réseaux sociaux, on s'approche du miracle : la faute de goût zéro. « À une époque de “clashes” où ça polémique de partout, si une chose fait l'unanimité, c'est bien le New Yorker. On n'hésite jamais à le partager, comme s'il portait le tampon “estampillé par les réseaux sociaux”. Roland Barthes, auteur de L'Empire des signes, aurait aussi estimé que ce faisant, l'on envoie un message... « Au-delà de la qualité indiscutable du magazine, on expose surtout urbi et orbi son bon goût journalistique, c'est une forme de “distinction” », analyse Floriane Zaslavsky. Le titre de la publication elle-même fourmille de signes. « New York est un mythe en soi : Célia et moi avons 32 et 33 ans, une génération biberonnée au soft power américain. »


- « C'est compliqué »


En général, l'expression s'accompagne d'un rictus de légère douleur. « C'est compliqué », la gestion du Covid-19, « compliquées », les tensions sociales en France, ça va être « compliqué » de trouver un créneau dans un agenda... Petit à petit, l'adjectif « difficile » a été supplanté par l'omniprésent « compliqué ». Qui pourtant ne signifie pas tout à fait la même chose... La pénibilité d'un côté, la complexité de l'autre. « Pour cette entrée, nous avons choisi de balayer l'angle relationnel, notamment via le “relationship status” de Facebook, le “It's complicated” », explique Célia Héron. L'expression est performative en diable : elle fait immanquablement advenir ce qu'elle énonce. « Déjà, il est assez fou d'exposer son statut sentimental sur Facebook, souligne Floriane Zaslavsky. Exposer à la face du monde que “c'est compliqué”, c'est prendre le risque de compliquer encore plus les choses. Ce n'est en tout cas pas une bonne manière de trouver une solution... » Certitude : la solution à l'inflation de la « complication » n'a pas été trouvée. Le « compliqué » continue à émailler les discours, jusqu'au plus haut de l'État.


- « -ING »


Ne nous voilons pas la face. À Stratégies, l'on est aux premières loges des anglicismes les plus extravagants. Normal : au commencement était le Verbe, mais surtout le marketing... E-mailing, couponing, productising... Du « jargon-ing », certes. Mais le phénomène du suffixe -ING, appliqué à la vie quotidienne dans l'intention de la parer d'un vernis chic et charme se répand. « On se souvient d'un article de Elle sur le “souping”, on entend parler de “juicing”... soupire Floriane Zaslavsky. Il y a une forme de snobisme là-dedans, une envie de poser de l'intérêt sur les choses banales. Le côté artificiel d'une fausse posture intellectuelle, afin de faire croire que l'on maîtrise les choses. » Pour autant, peu de locuteurs restent immunes aux charmes du -ING. « On le fait tous... C'est inévitable. Et ce qui est aussi inévitable, c'est de trouver insupportable ce que l'on fait soi-même ! reconnaît Célia Héron. C'est tout l'enjeu de ce livre, la fine frontière entre le ridicule et le parfaitement légitime. »


- L'avocado toast


Mais à quoi diable ce mets grumeleux et croûteux doit-il son irrésistible ascension ? En 1957, Roland Barthes s'attaquait au « bifteck et aux frites ». En 2020, Célia Héron et Floriane Zaslavsky se paient l'avocado toast. « Parti d'Australie, il a débarqué en Californie, avant que le milieu de la mode new-yorkaise ne s'empare de ces petites bouchées vertes », rappelle Floriane Zaslavsky. Contrairement à la poule au pot, soulignent les deux autrices, l'avocado toast se déguste jalousement : on ne le partage pas. « Selon Barthes, le steack-frites renvoyait au mythe de la Francité. Avec l'avocado toast, on est à l'opposé  du spectre, estime Célia Héron. Le plat incarne une élite mondialisée, et promet un rendu esthétique sur les assiettes blanches, posées sur les tables en bois scandinave. » Le spectacle narcissique de la nourriture n'avait pas échappé à Barthes, qui y consacrait un passage dans un autre de ses ouvrages, Physiologie du goût, une lecture de Brillat-Savarin : « Il y a dans la mise en scène d'un bon repas autre chose que l'exercice d'un code mondain ; il rôde autour de la table une vague pulsion scopique : on regarde (on guette ?) sur l'autre les effets de la nourriture. » 


- Le visage de Kim Kardashian


Comme un ultime masque. Dans Mythologies, Barthes contemple et dissèque le visage marmoréen de Garbo, uni, impénétrable et nimbé de mystère. En 2020, Garbo a fait pas mal d'UV. Au minimum. « Le visage de Greta Garbo était le résultat d'un certain traitement de la photo, d'un certain éclairage. Et on n'arrive pas non plus à savoir quel est le vrai visage de Kim Kardashian », résume Floriane Zaslavsky. Selon Célia Héron, « Kim Kardashian, femme fatale puissante et financièrement indépendante, incarne aussi de nouveaux moyens de gagner de l'argent : elle est son propre business modèle, en ayant surfé très vite sur la médiatisation de son physique. » « Elle a “cassé” internet par deux fois au moins, est suivie par des millions de personnes, symbolise à merveille le mythe de la célébrité... souligne Floriane Zaslavsky. Mais de sa vie, qu'elle met constamment en scène, on ne sait pas forcément grand-chose. » Dans le match contre Garbo, en revanche, pour le mystère, Kim repassera : l'actrice suédoise, haïssant les projecteurs, passera les cinquante dernières années de sa vie recluse. Ajoutant du mythe à la mythologie...


- La trottinette


C'est sûr, la DS de Citroën avait une autre gueule. « L'automobile est un équivalent assez exact des cathédrales gothiques », assurait Roland Barthes das une phrase célèbre de Mythologies. Aujourd'hui, les adultes glissent dans les rues, qui en roller, qui en trottinette. Quoi de moins séduisant ? Le succès de ces « nouvelles mobilités » transforme les villes en jardins d'enfants géants. « C'est un phénomène très urbain : la ville où l'on trouve le plus de trottinettes, c'est Paris, note Floriane Zaslavsky. La trottinette témoigne d'un rapport aux territoires différents, de la concrétisation dans l'espace urbain de l'ubérisation de la société avec une douzaine d'acteurs. » Derrière la régression et le « fun », on a tendance – comme souvent – à oublier la violence sociale. « Ça dit l'émergence d'un nouveau prolétariat : derrière ceux qui prennent la trottinette pour aller avec leur attaché-case au bureau, il y a des “juicers”, ces personnes qui vont charger les trottinettes chez eux sur leur propres prises électriques, qui travaillent la nuit pour revenir les mettre en place à 5 heures du matin. » « Ce qui me fascine dans les trottinettes, lâche Célia Héron, c'est la dissonance cognitive : on a l'idée d'avoir un impact écologique moindre, alors qu'on ne se pose jamais la question du recyclage des batteries... »


- Émoji pleure de rire


Attention, crise d'angoisse ! Quel esprit malade a bien pu inventer l'émoji « pleure de rire », la bouche démesurément ouverte, les yeux larmoyants, quasi injectés de sang à force d'hilarité ? « On touche presque à quelque chose d'existentiel. Un émoji qui se roule par terre en pleurant de rire, c'est clairement un appel au secours », s'alarme Floriane Zaslavsky. « C'est comme dans les groupes WhatsApp familiaux : des parents plutôt dans la réserve vont choisir des émojis hystériques », remarque Célia Héron. L'emoji aussi a sa « sémio ». Et au fond, ce qui se pose là, selon Célia Héron, « c'est l'éternel débat : appauvrissement du langage ou pas ? Un émoji apporte une nuance à un message, c'est presque une nouvelle ponctuation. » Qui parfois, au contraire des tirets et des points-virgules, peut susciter l'effroi, comme le relèvent les deux autrices : « Il faudra un jour parler de l'émoji clown : c'est monstrueux ! »

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