Sur TikTok, le compte qui se veut humoristique connaît le succès en publiant des résumés de vidéos, principalement de femmes, jugées trop longues. Mais le concept a pris une tournure toxique et les créatrices de contenu dénoncent le harcèlement et la misogynie induits par cette pratique.

« Abrège frère » : avec un concept humoristique simple, résumer en quelques secondes des vidéos jugées trop longues, un compte TikTok accumule les vues. Mais il ne fait plus rire les influenceuses, ciblées par une vague de remarques sexistes reprenant ce gimmick. « Dès qu’il y a une "meuf" qui parle pendant plus d’une minute, et que son TikTok marche bien, il y a […] au moins cinq commentaires de personnes qui vont taguer @abregefrere », dénonce dans une vidéo Aléna, influenceuse aux plus de 250.000 abonnés, connue sous le pseudo @emohokage.

Apparu sur TikTok fin janvier, « Abregefrere » a connu un succès fulgurant, dépassant en quelques jours le million d’abonnés. Le concept de son auteur, qui ne mentionne pas son nom sur son compte : résumer, d’un air désabusé, des vidéos qu’il considère trop longues. Il cible principalement les « storytimes », souvent l’oeuvre de jeunes femmes, dont le but est de raconter une anecdote de sa vie quotidienne et les résume abruptement en quelques secondes. S’affiche ensuite au-dessus de ses vidéos le « temps gagné » par le spectateur. Des internautes ont repris le concept, mentionnant « Abregefrere » sous les vidéos de créatrices de contenus, comme pour les inciter à se taire. « Moi [Abregefrere], je le remercie tous les jours. Grâce à lui je ne perds pas mon temps à écouter les futilités de ces femmes », peut-on lire par exemple sur Youtube sous une vidéo consacrée au sujet.

Parmi les influenceuses ciblées, Chloé Gervais (plus de 600.000 abonnés sur Tiktok) reproche notamment à Abregefrere d’avoir indirectement créé « une immense vague de harcèlement et de misogynie ». À la « base, le concept est très drôle, même moi quand il m’a abrégée, […] j’avais adoré », a-t-elle admis sur TikTok. Mais « quand t’as des centaines de mecs qui se ramènent sous tes commentaires TikTok du jour au lendemain, pour t’insulter ou te dire de fermer ta gueule […] tout en mentionnant Abregefrere, oui c’est dur à vivre et ça s’appelle du harcèlement ».

Une autre créatrice en ligne, « beyond_ines » (100.000 abonnés sur Tiktok), rapporte avoir reçu de nombreux messages haineux après avoir dénoncé le comportement sexiste d’une partie de la communauté du vidéaste « Abregefrere » : « J’ai reçu un commentaire […] qui me disait que si on me croisait dans la rue, on allait m’enfoncer un objet tranchant en plein dans la gorge », dit-elle dans une vidéo. Dans une interview avec le média en ligne Konbini, publiée avant la polémique, « Abregefrere », qui se présente comme « commercial dans la vie active », indique avoir lancé ce concept - inspiré d’autres comptes à l’étranger - parce qu’il n’arrivait plus à dormir à cause des « storytimes » que suivait sa femme. Il ne s’est pas exprimé publiquement sur la polémique et continue de poster ses vidéos. Un silence que lui reproche Chloé Gervais et d’autres.

« Son contenu génère une communauté, et sa communauté génère du harcèlement », indique à l’AFP la streameuse Lixiviatio. « La notoriété, ça implique a minima qu’on modère, et qu’on prenne la parole pour dire "ça les gars c’est pas ok" ». Pour la sociologue du numérique Hélène Bourdeloie, le débat porte sur « la légitimité d’écourter des vidéos dites futiles parce qu’elles concernent la mode ou la beauté, bref des thématiques considérées comme naturellement féminines ». « Cette hiérarchie des sujets renvoie aussi à une hiérarchie des sexes, et c’est cela qui est pointé du doigt », ajoute-t-elle. Selon cette experte, les influenceurs masculins « ont un rôle à jouer, il faut s’exprimer » : « Se taire, c’est être complice de ces actes malveillants. »

Malgré les engagements des plateformes et des mesures mises en place pour lutter contre le cyberharcèlement, de nombreuses figures féminines continuent ainsi régulièrement d’être victimes de menaces et d’insultes. « Il serait grand temps qu’on trouve ensemble des solutions pour pouvoir mieux protéger les femmes sur internet et qu’on arrête tout simplement de banaliser le harcèlement » a conclu Chloé Gervais dans sa vidéo s’adressant à ses abonnés.

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