Il est la star de ce début 2024, que ce soit dans la série Netflix Ripley ou dans le succès cinéma italien, Il reste encore demain. Dans la prolifération de notre époque de l'image, dans la pub comme dans les salles, il ne cesse de revenir : sans doute parce que le noir et blanc a bien plus de cinquantes nuances...

Oubliez l’ocre des murs, le céruléen du ciel, le céladon des arbres, le topaze du soleil couchant, le coquille d’œuf des églises, l’aigue-marine des flots. L’Italie est noire et blanche. Noire de jais, noire de carbone, noire de corbeau, noire d’encre. Blanche tourterelle, blanche nébuleuse, blanche de lait, blanche de lin et même... blanche d’Espagne. Dans la série Ripley, diffusée actuellement sur Netflix, on parcourt la côte amalfitaine, les bouges de Naples, les beaux quartiers de Rome, la Via Appia et les palais vénitiens. Les noirs et blancs sont tour à tour veloutés et vénéneux, tranchants comme des lames. Ils sont plus rugueux, plus granuleux, dans «Il reste encore demain», sensation du cinéma italien signé Paola Cortellesi situé dans les faubourgs romains des années 1950. Tremble, technicolor ! Le noir et blanc ferait-il son grand retour ? 

Alors que les smartphones aux multiples objectifs capturent les couleurs comme jamais auparavant, pourquoi cette affection toujours renouvelée pour des non-couleurs – le noir étant l'absence totale de lumière alors que le blanc en est la somme de toutes ? « La forme, c’est le fond qui revient à la surface », écrivait Victor Hugo dans un aphorisme fameux. Emmanuel Anjembe, head of strategy & growth chez Media.Monks Paris, ne dit pas autre chose : « Je pense que l’esthétique ne l’emporte jamais sur le fond, et le fond, ce sont des histoires fortes et universelles au cœur du succès de ces hits du moment. » Le noir et blanc, pour Ripley, traduit la lutte du bien contre le mal chez le personnage principal, faussaire tueur fasciné par le chiaroscuro [clair-obscur] de l’œuvre du Caravage. Chez Paola Cortellesi, il s’agit plutôt d’un hommage au cinéma néoréaliste italien, du Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica au Mamma Roma de Pier Paolo Pasolini : le film donne à voir le quotidien d’une mère courage, tabassée par un mari porté sur la bouteille et les filles de joie. 

« Le noir et blanc emmène sur une certaine nostalgie, une dramatisation poétique », estime Fabrice Brovelli, vice-président de BETC et fondateur de Général Pop. De son côté, Emmanuel Anjembe voit dans cette esthétique « un besoin de sortir de la constante instagrammisation du monde. Une mise à distance par rapport à l’ici et au maintenant, l’antithèse de l’instantané ». Choisir le noir et blanc, ce n’est jamais innocent. « La question du noir et blanc est un choix fort, puissant, y compris quand il se fait par défaut, estime Jérôme Denis, CEO de La Pac. Le noir et blanc resserre la représentation, encourage une plus grande concentration, une immersion dans l’image. Souvent, par manque de moyens aussi, le noir et blanc peut être une option intéressante. Mais avant tout, il est chargé d’un imaginaire puissant, que ce soit le cinéma à l’origine et ou la photographie. Le n&b essentialise, esthétise, inscrit directement le film dans une Histoire. » 

Le noir et blanc magnifie, met en exergue. Quelques exemples, commentés par Emmanuel Anjembe de Media.Monks : « Lorsqu’on se balade dans le quartier des Olympiades dans le 13e arrondissement de Paris, on sent tout de suite le potentiel dramatique et cinématographique de l’endroit. Quand Audiard en fait son décor pour son film du même nom, il nous oblige à oublier tout ce qu’on sait du quartier. Il en va de même pour Ripley avec une Italie que l’on connaît a priori en Technicolor. Et souvenez-vous de La Haine, dont le noir et blanc fait oublier les peintures décrépies de Chanteloup-les-Vignes. Quand on ne voit plus les couleurs, on perçoit mieux d’autres nuances. Moins de signaux et plus d’essence. » 

Au-delà de son élégance naturelle, le noir et blanc peut prendre des reflets beaucoup plus sombres : il est souvent choisi pour montrer la violence, voire l’horreur absolue. Tout en prenant une distance pudique, intellectuelle voire sarcastique, que ce soit dans La Liste de Schindler de Spielberg, Le Ruban Blanc d’Hanneke ou, dans un tout autre registre, C’est arrivé près de chez vous, chef d’oeuvre d’humour – noir, évidemment – de Belvaux, Bonzel et Poelvoorde. 

Effet d’émergence

Dans un monde saturé d’images, le noir et blanc bénéficie, précise Emmanuel Anjembe, d’un « thumb stopping power », un effet d’émergence : sa sobriété réveille l’œil. « En 2020, en plein covid, 7 millions de posts, dont ceux de nombreuses stars américaines, avaient été postés sur Instagram avec le hashtag #WomenSupportingWomen. Cette initiative, lancée pour encourager la sororité et l’acceptation de soi, a émergé par son caractère viral mais aussi par l’usage d’une esthétique peu commune (le noir et blanc). De même, lorsque Taylor Swift a changé ses photos de profil en noir et blanc en février, cela a soulevé de nombreuses discussions et spéculations sur l’annonce d’un futur album, d’ailleurs sorti fin avril. » 

Des purs-sangs surgissant des ondes, galopant majestueusement aux côtés de surfeurs chevauchant la vague... Jérôme Denis, de la Pac, n’a pas oublié cette campagne mythique, shootée en noir et blanc : « Guinness Surfer », réalisée par Jonathan Glazer – à qui l’on doit le récent film-choc La Zone d’intérêt. « Je pense aussi à des films de Joe Pytka, de Mark Romanek, de Bruce Weber pour Banana Republic et Eternity et  The Guardian Point of View” par Paul Weiland, ou encore des souvenirs d’enfance comme le spot pour Jazz d’Yves Saint Laurent par Mondino... » 

En 48 heures, il a battu des records, avec 13 millions de vues : Chanel a sorti le grand jeu avec son spot « Une histoire de cinéma » et ses deux megastars, Penelope Cruz et Brad Pitt, dans un hommage au film culte de Lelouch, Un homme et une femme. « Dans le luxe et le haut de gamme, le noir et blanc est très prisé, remarque Fabrice Brovelli. Il suffit de voir les pubs pour L’Homme d’Yves Saint Laurent, les pubs Calvin Klein ou encore les spots pour Acqua di Gio d’Armani... Non seulement le n&b permet de se démarquer, mais il donne aussi un côté “edgy”, comme dans le film indépendant Frances Ha, avec Greta Gerwig, et “sharp”, coupant comme du verre. » En 2014, Nike choisissait la non-couleur avec « Lebron Together », un film qui célèbre le retour de la star NBA à Cleveland, tout en encourageant les électeurs à aller voter. Ici, le noir et blanc avait valeur d’universel, peu de temps avant la candidature de Trump et sa victoire à la présidentielle. Quatre ans après, Nike réitèrera ce choix chromatique pour sa campagne anti-raciste avec Colin Kaepernick : à l’occasion, le noir et blanc quitte les écrins veloutés du luxe pour prendre la tonalité de l’engagement. 

« La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif », déclarait le mythique photographe Elliott Erwitt, qui avait pratiqué l'un et l'autre avec le même brio. « Ce qui est certain, estime Emmanuel Anjembe, c’est qu’il dit plus l’intemporalité que la contemporanéité. Pour l’heure, je n’ai pas vu de démonstration de force de l’IA générative qui reposait sur des images ou vidéos en noir et blanc. » L’IA, encore trop rustaude pour appréhender les subtilités du noir et blanc, aussi cérébral et complexe que l’ «Outrenoir » de Soulages ? Fin de l’article, fondu au noir.