Stratégies Les 50
Dix personnalités ont créé en juin dernier le Collège citoyen de France, une formation gratuite destinée à accompagner les citoyens qui veulent s’engager en politique. Explications et témoignages.

L’idée, ils sont allés la chercher dans l’une des démocraties les plus en crise de la planète. Un pays de corruption où l’on destitue à tour de bras les présidents, quand ils ne finissent pas en prison : le Brésil. Au milieu de ce naufrage national, des acteurs de la société civile ont lancé une école indépendante de formation à la politique, RenovaBR, financée par les dons privés. Aux dernières élections, une quinzaine d’élèves ont été élus députés ou sénateurs. De droite comme de gauche.

En France, dix fondateurs se sont lancés dans l’aventure en juin dernier : parmi eux, Thierry Cotillard, l’ancien patron d’Intermarché, l’artiste JR, Dominique Versini, cofondatrice du Samu social à Paris, mais aussi un énarque haut fonctionnaire et une femme général de l’Armée française. Dans la patrie des grandes écoles, ils ont voulu créer «l’ENA du terrain». Ils l’ont baptisée le Collège citoyen de France. Une formation gratuite et exigeante pour permettre à des citoyens de redonner du souffle à la classe politique.

«Challenger» les politiques

Leurs élèves (52 pour la première promotion, âge moyen 38 ans) ont déjà un métier, et un engagement au service des autres. Mais parce que «changer le monde, ça s’apprend», ils viennent chercher ici tout ce qui peut les y préparer. À commencer par l’abandon d’une certaine naïveté. Aux prochaines élections législatives, Nora Viviani sera suppléante d’un député sortant proche de la majorité présidentielle. Il y a quelques mois encore, elle était infirmière en bloc opératoire. Elle a vécu la claque de la première vague, la fatigue jusqu’à l’écœurement. Aujourd’hui, elle travaille pour une fondation citoyenne et vient d’inaugurer sa première salle de détente pour les soignants au CHU de Bourges. «Une infirmière s’épuise au bout de cinq ans. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer comme ça…, explique Nora. Les applaudissements, les dons, c’est bien, mais je voulais faire quelque chose de plus durable. Sans une action politique, on ne grave jamais rien dans la pierre.»

Bertil de Fos, lui, ne veut pas d’un engagement direct. Il fait partie de ceux qui se sont donné pour mission de «challenger» les politiques. Les élus, cet ingénieur de formation les connaît bien. Sa société les aide tous les jours à sauter le pas de la transition écologique. «Je n’ai pas les qualités pour gagner une campagne. Cette nécessité de conquête, l’hystérisation des débats ne m’intéressent pas. En revanche, j’ai des compétences. Le temps où les élus étaient aussi les grands sachants est révolu. Le monde est devenu trop technique, trop complexe.» Sa solution face à la crise actuelle, elle est là : dans le partage des tâches. «Les partis ne peuvent plus être les seules fabriques à idées, ils doivent accepter d’aller les chercher ailleurs», affirme-t-il. Au mot «lobbying», il préfère celui de «plaidoyer». Bientôt, il prendra son bâton de pèlerin pour aller voir les candidats à la présidentielle ou aux législatives susceptibles d’accepter de porter son idée dans leur programme. «Je vais leur proposer d’inscrire dans la loi la présence d’un représentant de la planète dans les conseils d’administration des grandes entreprises.» Il rêve d’y voir un jour des personnalités comme l’ancienne navigatrice Ellen MacArthur, à la tête d’une fondation d’économie circulaire, ou Jean Jouzel du GIEC.
construire un réseau. Mais parce que la bonne volonté ne suffit pas, le Collège citoyen de France va combler leurs lacunes. «Je n’ai pas fait Sciences-Po, je sais comment on change une prothèse de hanche, mais pas comment fonctionne une préfecture», reconnaît Nora. Lors de la dernière session, c’est un ancien énarque aujourd’hui à la Cour des comptes qui a assuré la conférence sur la dépense publique. En quelques mois, ils vont se faire un réseau que l’on met parfois toute une vie à construire. Parmi les intervenants, d’anciens présidents de la République, des sportifs de haut niveau, des chefs d’entreprise, mais aussi le patron d’Emmaüs.

«Ici, on désacralise la fonction politique, on la rend plus accessible, explique Bertil. Jamais je n’aurais imaginé contacter des ­députés. ­Aujourd’hui, j’ai moins de barrières. Tout est devenu possible !»

En 2017, le mirage d’un renouveau par la société civile a été de courte durée. Certains ont payé cher leur impréparation. L’épreuve de la prise de parole en public, celle qui peut lancer ou mettre fin à une carrière en une phrase, a tout de suite été centrale pour les fondateurs. Nora reconnaît là un vrai talon d’Achille : «Au début, j’étais incapable de m’exprimer sans parler avec mon cœur. J’avais tendance à me laisser déborder par mes émotions. Mais si vous êtes trop sensible, vous n’êtes plus crédible. Le message ne passe pas. Et sur le fond, vous n’êtes plus clairvoyant.»

Même lucidité chez Bertil : «Vouloir sauver la planète est un joli rêve, mais il peut aussi devenir aliénant quand il est trop inaccessible. J’ai compris la nécessité de traduire mes ambitions en objectifs, certes plus modestes, mais plus concrets et plus réalistes.» Il retient un conseil de ses séances de coaching : «Toujours chercher des alliés dans un camp où tu n’as apparemment que des opposants. Le meilleur ambassadeur de ma mesure, c’est sans doute un chef d’entreprise !»

Être prêt à encaisser la violence

Nora veut aussi être prête à encaisser la violence de l’exposition publique. «J’ai été employée de banque pendant dix ans avant de devenir infirmière. Les changements ne me font pas peur ! Mais je ne suis pas préparée aux menaces de mort sur les réseaux sociaux et au changement du regard des autres.» Sa mère a cherché à la dissuader : «J’ai trois enfants. Mais je n’envisage pas de ne vivre que pour moi.» Un ancien ministre leur a confié une métaphore : ôter le soir leur chemise tachée de sang et la laisser à l’extérieur de chez eux. Dissocier qui ils sont de leur future fonction.
Mais la plus grande peur de la jeune femme, c’est de «se perdre», de prendre goût à ce qu’elle appelle «les privilèges» d’un élu : «J’ai peur de ne pas résister à ce confort qui incite certains à s’accrocher à leur siège pendant des décennies. Quand j’étais infirmière, je sauvais des vies tous les jours, mais je gagnais 1 800 euros par mois. Le maire de ma commune a un chauffeur, ça me choque !» Elle rêve que les femmes politiques françaises puissent venir un jour à l’Assemblée nationale avec leur enfant malade. «Peut-être avons-nous trop de complexes, dit-elle. Il faudrait sans doute imposer plus de choses. Regardez les pays du Nord !» Pour Bertil, c’est le fondateur de RenovaBR qui a peut-être le mieux résumé l’engagement politique : «Mettre son énergie au service de quelque chose qui vous dépasse.»

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